vendredi 5 mars 2010

Le trois cent trente-huitième saut / Le trois-cent-trente-huitième saut



Les deux prochains sauts seront consacrés à Robert Lalonde, homme de scène et homme de lettres né à Oka en 1947. Voici quelques citations tirées de :

LE VASTE MONDE (Scènes d’enfance)

. Qu’est-ce qu’un ami, sinon cet ange qu’un dieu inconnu ajoute à votre ombre, et alors vous lancez sur la terre une très grande silhouette fabuleuse, invincible?

. Parfois, le silence était tel qu’il me faisait douter de ma propre existence. Alors il m’arrivait de pleurer doucement, debout contre le mur de la grange, en harmonie avec le ciel gris et le croassement des corneilles. La musique allait venir, bientôt, arracher des airs au vide effrayant, ressusciter le désir du désir perdu, brasser cette grande eau libre qui se déverse sans cesse au cœur pour aller se perdre on ne sait où.

. Tout dérangement au déroulement mathématique du temps et des habitudes acquises le dérangeait, comme une erreur dans ses calculs.

. … les pas étouffés de nos misérables errances dans un réel plus incertain que nos rêves.

. … sans cesse, il me fallait voir le monde de très haut ou de très bas, persuadé que j’étais né pour connaître de très proche aussi bien la poussière d’argent de l’aurore boréale que l’eau noire et morte des rivières souterraines.


ESPÈCES EN VOIE DE DISPARITION

. La vie est un mystère, crevé de petits trous par où se faufilent la peur, l’espérance, les malentendus…

. Quelle étrange place nous tenons dans l’univers, où nous sommes à la fois indispensables et de trop…


QUE VAIS-JE DEVENIR JUSQU'À CE QUE JE MEURE?

. «Il faut que ça change!» Mais rien ne change, rien ne changera jamais. Nous venons de nulle part et ne sommes attendus nulle part, en avant, plus tard. Rien ne sert à rien.

. Il faut faire semblant de prendre le parti de ce qu’on veut faire de nous. C’est le seul moyen de leur échapper…

. Il faut pas essayer de comprendre. Il faut s’en tenir aux faits. En essayant de comprendre, on altère les faits. La souffrance existe, un point c’est tout. Il n’y a pas vraiment de coupables, tout s’enchaîne, tout s’équilibre…

. Les créatures sans défense séduisent les cruels, méfie-toi!

. Tu dois aimer la vie et non pas le sens de la vie. Aimer ton existence sans raisonner.

. Et puis, qui qu’on en dise, quoi qu’on fasse, on se console pas. Il faut pas se consoler. On construit du solide avec le chagrin, quand on lui survit. Et quand les autres vous lâchent un peu…

. Ma désinvolture n’était qu’une manière de déguerpir devant moi-même en pensant m’échapper. Et puis tout est toujours à refaire avec le chagrin, je le sais bien. Il ne disparaît jamais. Il se recroqueville, se replie au fond de toi, il attend sagement son heure. J’ai voulu l’oublier, il se venge, il me rattrape.

. On ne naissait pas le jour où l’on venait au monde. On naissait le jour où l’on s’adoptait soi-même. À l’heure, à la minute, à la seconde où l’on se préférait, où l’on penchait subitement en faveur de soi, on naissait.


UN JARDIN ENTOURÉ DE MURAILLES

. (Marguerite Yourcenar : Tout grand amour est un jardin entouré de murailles.)

. … puisque l’amour n’était qu’un «châtiment destiné à nous punir de n’avoir pas su rester seuls».

. «On ne bâtit un bonheur que sur un fondement de désespoir. Je crois que je vais pouvoir me remettre à construire.»

. Chaque souffrance est une initiation, et l’éveil est court.

. … la volonté de séduire, c’est-à-dire de dominer.

. La banalité, c’est l’aveuglement. Tout est signifiant quand on regarde et qu’on voit.

. La réalité n’est pas la vérité.

. La vanité est un feu qui s’alimente délicieusement de nous pour ensuite nous réduire en cendres et nous éparpiller aux quatre vents.

LE VACARMEUR

. Chacun cherche sa joie, paye cher son espérance et son désir, et déguste en secret, voluptueusement, le fruit de son aveugle audace. Telle est notre existence de traqués-traqueurs, de chasseurs-chassés, de dévoreurs-dévorés.

. On ne saurait être heureux en oubliant qu’on est malheureux. En fait, on est «mal-heureux», c’est-à-dire heureux par intermittence. La joie et le malheur, ensemble, nous serrent le cœur, ensemble et en même temps. Notre désir fou de vivre à l’abri de tout est dérisoire. En fait, c’est lui, le «haut-mal», l’empêchement de tout, ce triste état de purgatoire où nous tournons en rond autour de nous-mêmes.

. Le vent est mon allié, il est cet ange avec lequel il fait bon se battre dans l’herbe, où nos deux ombres se chamaillent. Le vent me déprend de force de ce piège invisible qui se referme sur moi, à mon insu, ce nœud coulant que nous glissent autour du cou l’immobilité, l’entêtement, l’orgueil de tout tenter tout seul.


Au prochain saut

vendredi 26 février 2010

Le trois cent trente-septième saut / Le trois-cent-trente-septième saut



Depuis un certain temps, j’ai honte. Et cela me dérange. Je me suis donc mis à chercher le pourquoi du pourquoi, le comment du comment, enfin toutes ces questions qui essaient de faire le tour d’un problème ou d’une situation.

D’abord, définir le mot «honte : de Robert en Larousse, d’étymologie en analogie, de synonymes en antonymes… j’en suis arrivé au fait que l’on peut, soit éprouver ou infliger de la honte : avoir honte ou faire honte.

Voici donc où se situe mon propos éditorial en cette fin de février, mois de la déprime occasionnée par un manque de lumière ou une certaine langueur de l’âme… On a le choix.

Donc, j’ai honte. Pour mieux traduire mon sentiment, je devrais dire : j’ai honte parce qu’on me fait honte. J’éprouve une honte que l’on m’inflige. – Je sens du côté du lecteur une certaine hâte à ce que j’arrive à l’essentiel de mon propos… -

Il y a quelques années (depuis la livraison de mon premier passeport canadien, en 1972), voyager à l’extérieur de cet immense pays qu’est le Canada me permettait de constater à quel point, mon pays mes amours! … trônait au cœur d’une certaine élite mondiale, parmi le gratin de ceux dont on disait de belles et bonnes choses, un endroit où il faisait bon vivre. On parlait de l’engagement nos casques bleus (ONU) qui menaient rondement et efficacement des missions de paix un peu partout dans le monde. On encensait notre mode de vie, à la fois moderne et respectueux des traditions nordiques. On nous (les Québécois, Canadiens-Français de l’époque) savait sujets britanniques mais un tantinet rebelles, aux idées autonomistes parfois sécessionnistes réclamant une terre française en terre canado-américaine majoritairement anglophone, et on trouvait cela intéressant. On ne pouvait situer exactement le Québec sur une carte géographique mais c’était la même chose pour le Canada si grand entre deux océans et au-dessus des États-Unis d’Amérique. On aimait notre accent savoureux rappelant à certains Français de France que nous étions, à échelle réduite, de la mouture des ancêtres Gaulois. En fait, on parlait du Canada de bien belle manière.

Puis tout a changé. Sans tomber dans une mesquine analyse politico-socio-etc., je suis en mesure de croire que l’arrivée du seigneur Harper, Stephen de son auguste prénom, et de sa troupe hybride (conservateurs + réformistes) eh! bien (je le sais, c’est une faute mais je préfère l’écrire ainsi) c’est à partir de là que remonte ma honte, qu’elle s’enracine.

Je n’ai jamais été un Canadien émérite, ayant plutôt vécu dans les officines du nationalisme québécois, mais mon passeport canadien renouvelé depuis près de quarante ans, ce passeport me rappelle suprêmement que je le suis de droit.

Je n’ai pas honte du passeport, il est quand même agréable à voir, bien fait et me permet toujours de circuler un peu partout avec facilité. Ce n’est pas là que le bât blesse. C’est plutôt lorsqu’on parle du Canada (ici et ailleurs), du Canada de maintenant, de ce gouvernement minoritairement actuel mais qui agit avec une majoritaire audace, c’est là que la honte envahit mon âme… de février!

Nous (un nous inclusif, je le sens bien) sommes maintenant perçus et reconnus comme des barbares de par le monde. Nous (l’armée canadienne en notre nom) tuons à tort et à travers en Afghanistan et cela pour défendre des valeurs que nous ne respectons même pas en terre canadienne. Nous (le gouvernement mineur de Harper et compagnie, en notre nom) réduisons de minimums à plus minimums encore nos gestes significatifs afin de contrer les effets néfastes liés aux changements climatiques, à un point tel qu’il est judicieux de se demander si le problème existe réellement pour Harper et compagnie. Nous fûmes pointés du doigt, plus d’une fois d’ailleurs, à Copenhague comme étant le pays le plus rétrograde dans ce domaine essentiellement urgent. Nous (toujours ces objets de honte que sont nos dirigeants actuels) refusons de reconnaitre à un citoyen canadien (un enfant-soldat) ses droits élémentaires et qui plus est, le laissons croupir dans une prison qui rebute même aux Américains. Nous (je n’insiste pas) prorogeons le Parlement (la Chambre des Communes), muselons la démocratie et ses représentants, renvoyons aux calendes grecques tous les projets de loi en voie d’être adoptés et pire encore, mettons fin aux travaux d’un comité dont le mandat était de faire la lumière sur la participation de notre armée canadienne à la torture de certains prisonniers afghans. Nous imposons d’inutiles sénateurs pour des raisons purement stratégiques alors que l’institution même du Sénat a toujours été remise en question par ce parti minoritairement au pouvoir. Nous recevons de leur part ce message démocratique : une fois le vote enregistré dans les urnes électorales, tout est fini, là s’achève la démocratie et laissez-vous diriger là où on le veut bien.

Voici une liste peu exhaustive des raisons alimentant mon sentiment de honte, sentiment qui se dirige maintenant en extrême droite ligne vers l’inquiétude. Je suis inquiet pour la suite des choses, ce qui pourrait survenir à moyen terme si, dieu nous en préserve, de minoritaire, ce Harper et compagnie se retrouvait en situation de gouvernement majoritaire.

Que faire alors? Le cynisme ambiant par rapport à tout ce qui a trait à la politique ou du moins à l’implication citoyenne n’a rien pour susciter l’encouragement. Et ça semble être planétaire.

Personnellement - et j’aborde la question de manière purement «locale» - je crois qu’il me faut, et le plus rapidement possible, exiger un autre passeport que celui que m’émet le Canada. Je ne dis pas que changer de pays soit l’unique solution, je pense très sérieusement qu’il ne m’est plus possible de demeurer Canadien dans les conditions actuelles.

Ne pas respecter la planète… Ne pas respecter la démocratie… Ne pas respecter les droits individuels… Ne pas respecter la paix dans le monde… Voilà les nouvelles valeurs canadiennes auxquelles je ne souscris pas.

Je fais appel ici à mes compatriotes québécois: il faut dès maintenant que nous sortions de ce piège qui nous empoigne l’âme et «bush» l’espoir. Je propose donc aux propriétaires québécois d’un passeport canadien et qui croient, un tant soit peu, que ce nouveau Canada ne correspond plus à ce qu’ils attendent d’un État du siècle XXI, retournent leur passeport puis s’engagent à faire du Québec un pays libre, autonome, souverain, indépendant et ouvert aux autres pays qui vont dans le même sens!

Restera toutefois cette obsédante question : pourquoi la honte et l’inquiétude ne rejoignent-elles pas les Harper et compagnie ?


Au prochain saut

- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe. -

lundi 22 février 2010

Le trois cent trente-sixième saut / Le trois-cent-trente-sixième saut



On continue avec Savater.

. Tous ceux qui veulent démissionner de leurs responsabilités croient à l’irrésistible, aux dominations implacables, que ce soit la propagande, la drogue, l’appétit, la subordination, les menaces, la façon d’être… n’importe quoi.

. La belle vie humaine n’est jamais offerte sur un plateau et personne n’obtient ce qui lui convient sans y consacrer courage et efforts : voilà pourquoi vertu dérive étymologiquement de «vir», la force virile du guerrier qui s’impose au combat contre le plus grand nombre.

. La personne responsable est consciente de la réalité de sa liberté. Et de la souveraineté de ses décisions. La responsabilité, c’est de savoir que chacun de mes actes me construit, me définit, m’invente. En choisissant ce que je veux faire, je me transforme peu à peu. Chacune de mes décisions laisse une trace en moi, avant de la laisser dans le monde qui m’entoure. Et, bien sûr, après avoir employé ma liberté à me façonner un visage, je ne peux plus me plaindre ni m’effrayer de ce que je vois dans le miroir quand je m’y regarde… Si j’agis bien, j’aurai de plus en plus de difficultés à agir mal (et inversement, hélas!) : l’idéal est donc de prendre la mauvaise habitude… de bien vivre.

. … qui vole, ment, trahit, viole, tue ou abuse son prochain d’une façon ou d’une autre ne cesse pas pour autant d’être un humain.

. … une des caractéristiques principales de tous les êtres humains, c’est la capacité d’imitation. C’est pourquoi l’exemple que nous donnons à nos congénères sociaux est si important : dans la plupart des cas, ils nous traitent comme ils auront été traités.

. Mais l’ignorance, même si elle est contente d’elle-même, est aussi une forme du malheur.

. … que signifie traiter des personnes comme des personnes, c’est-à-dire humainement? Réponse : cela signifie essayer de se mettre à leur place, les comprendre de l’intérieur, les prendre au sérieux.

. Échanger, c’est accepter d’appartenir dans une certaine mesure à la personne qui est en face, et inversement.

. Justice (la vertu) : l’habileté et l’effort que nous devons tous fournir – si nous voulons bien vivre – afin de comprendre ce que nos semblables peuvent attendre de nous.

. Ce qui se cache derrière toute cette obsession sur «l’immoralité» sexuelle est tout simplement une des plus vieilles craintes sociales de l’homme : la peur du plaisir.

. Pourquoi le plaisir fait-il peur? Sans doute parce qu’il nous plaît exagérément.

. Toute chose peut finir par faire mal ou faire le mal, mais aucune chose n’est mauvaise parce que tu as pris plaisir à la faire.

. Puritain : une personne qui reconnaît une bonne chose à ce que nous n’avons aucun plaisir à la faire; une personne qui trouve toujours plus méritoire de souffrir que de jouir (quand, en réalité, il est parfois plus méritoire de bien jouir que de souffrir mal). Le puritain croit que la personne qui vit bien doit le supporter très mal, et qu’être mal est la preuve qu’on est bien.

. Carpe diem : cela ne veut pas dire que tu doives rechercher dès aujourd’hui tous les plaisirs, tu dois seulement rechercher tous les plaisirs d’aujourd’hui.

. Le plaisir est agréable, mais il a une fâcheuse tendance à l’exclusivité : si tu t’y adonnes trop généreusement, il peut te dépouiller de tout sous prétexte de te régaler.

. Quand un plaisir te tue, ou quand il est toujours – pour t’apporter le plaisir – sur le point de te tuer ou de tuer en toi ce qu’il y a d’humain dans ta vie (ce qui le rendait si riche et complexe et te permettait de te mettre à la place des autres)… c’est un châtiment déguisé en plaisir, un vil piège de notre ennemie la mort.

. Je ne veux pas des plaisirs qui me permettent de m’évader de la vie, je veux ceux qui me la rendent plus intensément agréable.

. L’art de mettre le plaisir au service de la joie, c’est-à-dire de la vertu qui sait ne pas tomber du goût dans le dégoût, est appelé depuis des temps anciens la tempérance (une connivence intelligente avec l’objet de notre jouissance).

. L’exigence de tout être humain de recevoir le même traitement que les autres, quels que soient son sexe, la couleur de sa peau, ses idées et ses goûts, etc. s’appelle la dignité.

. Parfois, l’État, sous prétexte d’aider les invalides, finit par traiter toute la population comme si elle était invalide.

. Il faut savoir ce qu’on veut et réfléchir à ce que l’on fait.

Tirée du roman LE LISEUR, elle est de Bernhard Schlink :

. Tout ce que j’avais pu trouver sur l’analphabétisme au cours de toutes ces années, je l’avais lu. Je savais le désarroi qu’il impliquait dans la vie de tous les jours, pour trouver un chemin ou une adresse ou choisir un plat au restaurant, je savais l’anxiété qui fait suivre des schémas tout préparés et une routine bien éprouvée, je savais quelle énergie cela exige de dissimuler qu’on ne sait ni lire ni écrire, et que cette énergie est prise sur la vie. L’analphabétisme condamne à un statut de mineur. En ayant le courage d’apprendre à lire et à écrire, Hanna avait franchi le pas vers la majorité et l’autonomie, dans une démarche d’émancipation.

Goethe : «Quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu’à prolonger notre misérable existence… tout cela mon ami me rend muet.

Guerrier-Provost : «L’amour-passion est quant à lui en faveur de la démesure qui repousse et dépasse les limites ordinaires du quotidien banal, souvent inodore, incolore et insipide aux yeux du passionné.»

Sun Tzu a écrit L’ART DE LA GUERRE, il y a vingt-cinq siècles. Cette citation met fin au cahier 3 :

. Par autorité j’entends les qualités de sagesse, d’équité, d’humanité, de courage et de sévérité du général. Si le chef est doué de sagesse, il est capable de reconnaître les changements de circonstances et d’agir promptement. S’il est équitable, ses hommes seront sûrs de la récompense et du châtiment. S’il est humain, il aime autrui, partage ses sentiments et apprécie son travail et sa peine. S’il est courageux, il remporte la victoire en saisissant sans hésiter le moment opportun. S’il est sévère, ses troupes sont disciplinées parce qu’elles le craignent et redoutent le châtiment.


Au prochain saut

jeudi 18 février 2010

Le trois cent trente-cinquième saut / Le trois-cent-trente-cinquième saut



J’étais convaincu que le cahier de lecture numéro 3 pouvait aller rejoindre ses deux premiers confrères sur la dernière tablette de la bibliothèque et devenir une relique ou un souvenir de toutes ces heures passées à noter des passages de lecture que j'aimais. Afin de bien m’en assurer, je le feuillète une dernière fois et découvre qu’il y restait quelques citations encore inutilisées. Je vous les envoie.

Ces quelques-unes de Fernando Savater tirées d’ÉTHIQUE À L’USAGE DE MON FILS :

. Méfie-toi des maires, des curés ou policiers; des dieux et des diables, des machines et des drapeaux. Aie confiance en toi. En l’intelligence qui te rendra meilleur et en l’instinct de ton amour qui t’épanouira et te permettra d’être toujours en bonne compagnie.

. La morale est un ensemble de comportements et de normes considérés comme valables par toi, moi et quelques personnes autour de nous; l’éthique est une réflexion sur le pourquoi de cette considération, et une comparaison avec d’autres morales observées par d’autres.

. Qu’est-ce que je veux te dire en choisissant «Fais ce que voudras» comme devise fondamentale de cette éthique que nous essayons de cerner? Tout simplement qu’il faut laisser tomber ordres et habitudes, récompenses et punitions, en un mot tout ce qui prétend te diriger de l’extérieur : c’est un problème que tu dois te poser de l’intérieur. Ne demande à personne ce que tu dois faire de ta vie : interroge-toi. Si tu veux savoir comment employer ta liberté au mieux, ne la gaspille pas en la mettant au service des autres, aussi bons, sages et respectables soient-ils : sur l’usage de ta liberté, interroge… la liberté.

. Les hommes veulent parfois des choses contradictoires qui provoquent des conflits. Il est essentiel de savoir établir des priorités et d’imposer une certaine hiérarchie entre ce qui plaît sur le coup et ce qu’on veut au fond, à long terme.

. La vie est un tissu de temps, notre présent est plein de souvenirs et d’espérances… notre vie est un tissu de relations humaines…

. Car le charme de toutes choses réside justement dans ce qu’elles permettent – en tout cas en apparence – d’avoir plus facilement des relations avec autrui!

. Nous voulons aussi être traités comme des humains, car l’humanité dépend dans une grande mesure de ce que les uns font aux autres.

. Il n’y a pas d’humanité sans apprentissage culturel et, pour commencer, sans la base de toute culture (ce qui constitue donc le fondement de notre humanité), à savoir le langage.
. C’est pourquoi parler avec quelqu’un et l’écouter, c’est le prendre pour un être humain, ou tout au moins le traiter comme tel.

. L’humanisation (à savoir ce qui nous transforme en êtres humains, en ce que nous voulons devenir) est un processus réciproque (comme le langage). Pour que les autres puissent me rendre humains, je dois aussi les rendre humains; s’ils sont tous comme des choses ou des bêtes vis-à-vis de moi, je ne vaudrai jamais plus qu’une chose ou qu’une bête. C’est pourquoi s’offrir une belle vie n’est finalement pas très différent d’offrir une belle vie.

. … une chose – fût-elle la meilleure au monde – ne peut donner que des choses.

. En traitant les personnes comme des personnes et non comme des choses (c’est-à-dire en tenant compte de ce qu’elles veulent ou nécessitent, et pas seulement de ce que je peux tirer d’elles), je leur permets de me donner ce que seule une personne peut accorder à une autre personne.

. En ne transformant pas les autres en choses, nous défendons au moins notre droit à ne pas être des choses pour les autres.

. Je crois que la condition éthique première et indispensable est de se résoudre à ne pas vivre n’importe comment : être convaincu que tout n’est pas sans importance, même si on doit mourir tôt ou tard.

. À quoi ressemble cette conscience qui doit nous guérir de l’imbécillité morale?
a) Savoir que tout ne revient pas au même, car nous voulons réellement vivre, et qui plus est vivre bien, humainement bien.
b) Surveiller résolument si ce que nous faisons correspond à ce que nous voulons vraiment.
c) À partir de notre pratique, cultiver le bon goût moral qui développe notre répugnance à faire certaines choses.
d) Renoncer aux alibis qui cachent que nous sommes libres et donc raisonnablement responsables des conséquences de nos actes.


. … qui est égoïste sans être un imbécile? Celui qui veut le meilleur pour lui-même.

. … les adultes revendiquent toujours leur liberté pour s’attribuer le mérite de leurs réussites, mais préfèrent s’avouer «esclaves des circonstances» quand leurs actes n’ont rien de vraiment glorieux.

. Et le sérieux de la liberté, c’est qu’elle a des effets indéniables, qu’on ne peut effacer à notre guise quand ils se produisent.

. Le sérieux de la liberté, c’est que chacun de mes actes libres restreint mes possibilités futures quand j’opte pour l’une ou l’autre d’entre elles. Et inutile d’attendre le résultat, bon ou mauvais, pour en assumer éventuellement la responsabilité.

. Le «remords» est donc ce mécontentement que nous éprouvons vis-à-vis de nous-mêmes quand nous avons employé notre liberté à l’inverse de ce que nous voulons vraiment en tant qu’êtres humains. Et être responsables, c’est se savoir authentiquement libre, pour faire le bien ou le mal, assumer les conséquences de ses actions, réparer les dégâts dans la mesure du possible et profiter du bien au maximum.


Je crois qu’il faudra bien au moins un autre saut pour finaliser le cahier 3. J’achève celui-ci avec une citation d’Erich Fromm :
. L’éthique humaniste, contrairement à l’autre, peut aussi être définie selon des critères matériel et formel. Formellement, elle est fondée sur le principe que seul l’homme peut décider en quoi consiste la vertu et le péché, et que ce choix n’appartient pas à une autorité qui le transcende. Matériellement, elle s’appuie sur le principe que le «bien» est ce qui est bon pour l’homme et le «mal» ce qui lui est préjudiciable. Le seul critère de valeur éthique est le bonheur de l’homme.

Au prochain saut

dimanche 14 février 2010

Le trois cent trente-quatrième saut / Le trois-cent-trente-quatrième saut



En ce jour de la Saint-Valentin, je vous offre ce poème de Gérard de Nerval.



PENSÉE DE BYRON
Élégie

Par mon amour et ma constance,
J’avais cru fléchir ta rigueur,
Et le souffle de l’espérance
Avait pénétré dans mon cœur;
Mais le temps, qu’en vain je prolonge,
M’a découvert la vérité,
L’espérance a fui comme un songe…
Et mon amour seul m’est resté!

Il est resté un abîme
Entre ma vie et le bonheur,
Comme un mal dont je suis victime,
Comme un poids jeté sur mon cœur!
Pour fuir le piège où je succombe,
Mes efforts seraient superflus;
Car l’homme a le pied dans la tombe,
Quand l’espoir ne le soutient plus.

J’aimais à réveiller la lyre,
Et souvent, plein de doux transports,
J’osais, ému par le délire,
En tirer de tendres accords.
Que de fois, en versant des larmes,
J’ai chanté tes divins attraits!
Mes accents étaient plein de larmes,
Car c’est toi qui les inspirais.

Ce temps n’est plus, et le délire
Ne vient plus animer ma voix;
Je ne trouve point à ma lyre
Les sons qu’elle avait autrefois.
Dans le chagrin qui me dévore,
Je vois mes beaux jours s’envoler;
Si mon œil étincelle encore,
C’est qu’une larme va couler!

Brisons la coupe de la vie,
Sa liqueur n’est que du poison;
Elle plaisait à ma folie,
Mais elle enivrait ma raison.
Trop longtemps épris d’un vain songe,
Gloire! Amour! vous eûtes mon corps :
Ô gloire! tu n’es que mensonge;
Amour! tu n’es point le bonheur!

Gérard de Nerval
Tiré des Odelettes

Au prochain saut

jeudi 11 février 2010

Le trois cent trente-troisième saut / Le trois-cent-trente-troisième saut



Retour sur la nouvelle orthographe. Vous devez, tout comme moi, devenir assez habile maintenant.

5) Les verbes en –eler ou en –eter se conjuguent sur le modèle de peler ou de acheter. Les dérivés de –ment suivent les verbes correspondants. Font exception à cette règle appeler, jeter et leurs composés (y compris interpeler).

(AN ) j’amoncelle (NO) j’amoncèle
(AN) amoncellement (NO) amoncèlement
(AN) tu époussetteras (NO) tu époussèteras

Avec cette nouvelle règle, il n’u a plus lieu de mémoriser de longues listes de verbes dont la conjugaison variait parfois même d’un dictionnaire à l’autre.

Voici quelques exemples qui appliquent la nouvelle orthographe :

. amonceler : il amoncèle; il amoncèlera; il amoncèlerait
. amoncèlement
. becqueter ou béqueter : il becquète ou béquète; il becquètera ou béquètera; il becquèterait ou béquèterait
. célébrer : il célèbre; il célèbrera; il célèbrerait
. chanceler : il chancèle; il chancèlera; il chancèlerait
. chancèlement
. déniveler : il dénivèle; il dénivèlera; il dénivèlerait
. dénivèlement
. empiéter : il empiète; il empiètera; il empièterai
. empiètement.


Pour ceux et celles qui me demandent s’il existe un document permettant de corriger un texte à partir de la nouvelle orthographe, je vous suggère le logiciel RECTO : voici le lien :

http ://www.uclouvain.be/recto-verso/essaie-recto.html



«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A L M É E (nom féminin)
. danseuse égyptienne lettrée
. danseuse orientale



A N A T I F E (nom masculin)
. crustacé qui se fixe aux objets flottant en mer



Pour clore ce saut, voici un sixième «cadavre exquis» :


CADAVRE EXQUIS
NUMÉRO 6


très loin
à tout juste un pas de l’horizon
un astronaute marche dans la ruelle
il parle tout seul

si mourir avait un sens
qui le suivrait?

- s’il y a de l’ombre c’est qu’il y a de la lumière -

temps - police de l’univers - police l’univers

en appel à la lumière
à cette clarté
du fond des âmes rêveuses
là où s’éclaircit la noirceur
(leur bolide se dirige vers le mur)
à vive allure


Au prochain saut

- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe. -







dimanche 7 février 2010

Le trois cent trente-deuxième saut / Le trois-cent-trente-deuxième saut



Il faut admettre, si on exclut le saut 330, que les poèmes se font rares sur le blogue du crapaud. Je vous avais habitué à davantage. On se reprend aujourd’hui.

Le poème que vous lirez – vous êtes libres de vous abstenir, tous les gouts et tous les choix se retrouvent dans la grande nature – ce poème donc, se veut comme une suite ou plutôt une finale au conte d’hiver (UN PEU DE CHANGE S’IL VOUS PLAIT! MERCI.) Je sais, je sais… j’avais dit qu’il n’y aura pas de suite, qu’il était complet en lui-même… mais un poème ça ne se contrôle pas, ça vient souvent au moment où on s’y attend le moins, ça ramasse ce qui est derrière ou devant, je ne sais trop.

Je fais appel à votre mémoire tout en vous donnant une bonne piste : le saut 233 qui remonte au 27 septembre 2008. Le crapaud y publiait un poème qui, à sa façon, annonçait le conte d’hiver puis, à la limite, celui de ce matin. Les trois font partie d’un même élan. Le voici :



enfant de rue


enfant de rue, rapine et tapine,
mains noires d’asphalte et de fumée
yeux jaunes cerclés de vides,
voix rauque qui crache et ment
pieds calleux qui trottent et quêtent


enfant de rue, sang au bras
veine du cœur pendue sous la gorge
tu pourchasses, demain, des météos d’ailleurs
tu t’habilles, aujourd’hui, du même froid qu’hier
comme du silex taillé dans un temps confondu


enfant de rue, tu arpentes la nuit blanche
un sac de couchage jauni lové à ton cou
un autre à la main rempli de néants
tu traines vers le matin hésitant
et puis tu t’en vas lui s’en allant


enfant de rue, enfant de rien
négligemment, tu laisses exhaler de toi
charriées par le vent tes odeurs héroïnes
tu transportes de trottoirs en rues tes peurs cocaïnes
jusqu’au fond de tes abris insouciants


enfant de rue, aux prénoms multiples
quotidiennement modifiés
pour mieux habiller ton incognito
tu carbures au monoxyde de carbone
et tu squattes notre indifférence


enfant de rue, tu v i h et tu hépatites
slalom entre une épidémie l’autre
jusqu’à la porte de ces prédateurs
sicaires affamés et inassouvis
t’offrant un don contre un don de toi


enfant de rue, ta parole iconoclaste
toute de mots sens dessus dessous
ressemble à des silences contenus
au coeur d’immenses toiles d’araignée
où, instinctivement, grouillent des oestres


enfant de rue, tu marches ton urbaine liberté
dans cinq-cents mètres carrés
et derrière toi disparaissent tes pas
comme des entailles électriques
rayées par le phosphore de l’oubli


enfant de rue, ton âme en bandoulière
désarçonnée d’un cheval de bois cassé
elle girouette de gauche à droite, déjantée,
aspirant à de stériles petits bonheurs
que ta dignité perdue épuise, ton espoir mutile


enfant de rue, on retrouvera ton cadavre
parmi les restes civils des cloaques
on ne saura ni à qui il appartenait
ni à quels parents adresser un avis
pour que les lieux puissent être évacués


et un autre te remplacera
trainant dans ses mains
les mêmes jouets brisés
et
les mêmes scénarios inutiles

Au prochain saut

- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe -

mercredi 3 février 2010

Le trois cent trente et unième saut / Le trois-cent-trente-et-unième saut



Cette semaine, au Québec, on signale la problématique du suicide. L’Association québécoise de prévention du suicide qui l’organise, a pour objectif de diminuer significativement le nombre de décès par suicide. Pour y arriver, l’éducation, la sensibilisation et la mobilisation sont des éléments essentiels.

Le philosophe Marc Chabot a publié un livre en 1997 qu’il a titré EN FINIR AVEC SOI –Les voix du suicide-.

Marc Chabot a écrit de nombreux essais sur la condition masculine, notamment À NOUS DEUX! HOMMES ET FEMMES : LA FIN D’UN COMBAT en collaboration avec Sylvie Chaput (1993) et, un peu avant, DON QUICHOTTE OU L’ENFANCE DE L’ART, sur la naissance de la littérature.

Celui sur le suicide pose la question de savoir pourquoi tant de gens se suicident. Malgré le fait que depuis 1999, les chiffres nous indiquent une baisse d’un peu plus de 30% de suicide au Québec, il reste que toute personne comme le propose Chabot «emporte avec elle, un secret. C’est à ce secret qu’il faut penser. Philosophiquement, le monde est autre chose qu’une absurdité. Une personne qui s’enlève la vie peut-elle, par son acte, défendre celle-ci et se battre pour une certaine idée du bonheur?»

Je vous ai déjà offert quelques citations provenant de ce livre, elles appartenaient à Cesare Pavese, Schopenhauer, Antonin Artaud et de l’auteur lui-même. J’achève, aujourd’hui, d’en tirer les dernières dont celles-ci sont de Chabot lui-même.


. La solitude grandit plus vite que l’amour de nous que nous avons. La solitude nous dépasse. Elle court toujours plus vite que nous.

. L’être humain n’existe qu’accompagné.
Seul, il n’est rien.
L’amour de soi ne suffit pas à l’humanité.
Un miroir ne nous comblera pas de bonheur.
L’être humain n’existe qu’accompagné.

. … je n’ai pas voulu me suicider, j’ai voulu tuer la vie que je mène.

. Il faut bien peu de chose pour défaire un humain. Il en faut tellement pour le mettre au monde et lui offrir les mots, le temps, le courage d’être.

. Toute la question est là : il y a quelque facilité à franchir de nouvelles frontières extérieures, il peut être impossible de traverser les frontières intérieures de l’être.

. Le monde n’a pas vingt ans. Toi, si. Et le monde en a vu d’autres. Il a l’habitude. Toi, non. Le monde n’a pas vingt ans, l’histoire est un arbre gigantesque. Et cet arbre perd ses feuilles, il est pourri en son cœur et il tient debout. Et les feuilles, en leur solitude, ne peuvent rien pour l’arbre. Chaque jour, une se décroche et tombe. On dirait bien qu’elle tombe parce qu’elle était trop petite, trop fragile, mais elle a été arrachée par une main invisible pendant que les autres feuilles se taisaient et dansaient dans le vent.


Voici deux autres citations proposées par Marc Chabot. La première est d’Hubert Aquin.

. Je suis comme cloué à moi-même. Rien de plus déprimant que cette solitude qui n’éclate nulle part et jamais : je me sens rongé par tout ce que je contiens, par tout ce que j’étouffe.

Le seconde, de Stig Dagerman.

. Aimer c’est être curieux. N’est beau que ce qui ne nous a pas encore satisfait. N’est beau, peut-être, que ce qui est nouveau. En tout cas nous ne pouvons aimer que ce qui est nouveau. Pour aimer quelqu’un que nous sommes parvenus à bien connaître il est nécessaire de commencer par l’oublier, non entièrement mais beaucoup.


Si vous avez la chance de mettre la main sur une copie du journal LE DEVOIR, édition du week-end dernier (30 janvier 2010) ou encore sur le site internet du journal, je vous invite à lire un intéressant article de Ouanessa Younsi, médecin résidente en psychiatrie à l’Université de Montréal, sur le suicide des personnes âgées. Elle s’inspire d’Albert Camus dont on souligne cette année le cinquantième anniversaire de sa mort et qui écrivait : «Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie.»


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- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe. -

samedi 30 janvier 2010

Le trois cent trentième saut / Le trois-cent-trentième saut



Le crapaud n’apprécie guère revenir sur des évènements passés : exemple, ceux qui suivirent la blessure au tendon d’Achille. Il faut toutefois mettre un point final, un peu pour tourner la page, exorciser le sort ou, tout simplement, réaliser ce qu’ils furent, ce qu’ils ont apporté ou transporté.

Le poème qui suit relève de cette intention.



une ombre blanche


une ombre blanche aux mains de sang
rapetisse les heures de décembre
réchauffe les neiges essoufflées

descendue d’avion sans jamais se retourner
son travail d’espion elle continue
on n’échappe pas à la torture
à l’étouffement des bulles increvables

des confettis de neige sur une ombre blanche
l’enveloppent de draps et de brouillard
et dans un silence digne des fenêtres ouvertes
comme une longue aiguille la perçant
elle se retourne et ne voit rien…


Au prochain saut

- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe -

mardi 26 janvier 2010

Le trois cent vingt-neuvième saut / Le trois-cent-vingt-neuvième saut



Allons-y d’un quatrième coup de griffe de nouvelle orthographe.


4) L’accent circonflexe disparait sur le i et le u. On le maintient néanmoins dans les terminaisons verbales du passé simple, du subjonctif et dans cinq cas d’ambigüité.

coût (A) (N) cout
entraîner : nous entraînons (A) (N) nous entrainons
paraître : il paraît (A) (N) il parait

Les mots où le circonflexe est conservé parce qu’il apporte une distinction de sens utile sont : les adjectifs masculins singuliers , mûr et sûr, jeûne(s) et les formes du verbe croitre qui, sans accent, se confondraient avec celles de croire (je croîs, tu croîs, etc.).

Sur i et u, l’accent circonflexe ne joue aucun rôle phonétique; il est l’une des principales causes d’erreurs et son emploi, aléatoire, ne peut être justifié par l’étymologie.

Quelques exemples :
(A) abîme (N) abime
(A) brûler (N) bruler
(A) chaîne (N) chaine
(A) dégoût (N) dégout
(A) surcroît (N) surcroit



Que diriez-vous d’un autre (il s’agira du cinquième) «cadavre exquis»?


CADAVRE EXQUIS
NUMÉRO 5

le mec de chez MacDonald’s
entoure sa tête d’un capuchon noir

la nudité de l’oiseau
sur l’asphalte des rues
dévisage le ciel à rebours des arbres

ils sont (des transgresseurs) de clôtures tubulaires
… à bout de bras…
nouant à leurs ailes des gestes individuels

cendres à la mer jetées
par elle avalées
celles qui avaient broyé
ta souffrance esseulée

Hubble est sa demeure
à demeure



De même que d’un «carnet d’ivoire avec des mots pâles»?

A L G A R A D E (nom féminin)
. sortie inattendue contre quelqu’un

- (accrochage, querelle)


B I S T R É (adjectif)
. couleur du bistre (matière d’un brun noirâtre, faite de suie détrempée et mêlée d’un peu de gomme, servant de couleur).
- basané


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vendredi 22 janvier 2010

Le trois cent vingt-huitième saut / Le trois-cent-vingt-huitième saut


Milan Kundera

Kundera, la suite.
Cette suite, L’INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE L’ÊTRE, dans son premier chapitre nous assomme. La voici :

. L’éternel retour est une idée mystérieuse, et Nietzsche, avec cette idée, a mis bien des philosophes dans l’embarras : penser qu’un jour tout va se répéter comme on l’a déjà vécu et que cette répétition va encore indéfiniment se répéter! Que veut dire ce mythe insensé?
Le mythe de l’éternel retour nous dit, par la négation, que la vie qui va disparaître une fois pour toutes et ne reviendra pas est semblable à une ombre, qu’elle est sans poids, qu’elle est morte dès aujourd’hui, et qu’aussi atroce, aussi belle, aussi splendide fût-elle, cette beauté, cette horreur, cette splendeur n’ont aucun sens. Il ne faut pas en tenir compte, pas plus que d’une guerre entre deux royaumes africains du XIVe siècle, qui n’a rien changé à la face du monde, bien que trois cent mille Noirs y aient trouvé la mort dans d’indescriptibles supplices.
Mais est-ce que ça va changer quelque chose à cette guerre entre deux royaumes africains du XIVe siècle de se répéter un nombre incalculable de fois dans l’éternel retour?
Oui, certainement : elle va devenir un bloc qui se dresse et perdure, et sa sottise sera sans rémission.
Si la Révolution française devait éternellement se répéter, l’historiographie française serait moins fière de Robespierre. Mais comme elle parle d’une chose qui ne reviendra pas, les années sanglantes ne sont plus que des mots, des théories, des discussions, elles sont plus légères qu’un duvet, elles ne font pas peur. Il y a une énorme différence entre un Robespierre qui n’est apparu qu’une seule fois dans l’histoire et un Robespierre qui reviendrait éternellement couper la tête aux Français.
Disons donc que l’idée de l’éternel retour désigne une perspective où les choses ne nous semblent pas telles que nous les connaissons : elles nous apparaissent sans la circonstance atténuante de leur fugacité. Cette circonstance atténuante nous empêche en effet de prononcer un verdict quelconque. Peut-on condamner ce qui est éphémère? Les nuages orangés du couchant éclairent toute chose du charme de la nostalgie; même la guillotine.
Il n’y a pas longtemps, je me suis pris moi-même sur le fait : ça me semblait incroyable mais, en feuilletant un livre sur Hitler, j’étais ému devant certaines de ses photos; elles me rappelaient le temps de mon enfance; je l’ai vécue pendant la guerre; plusieurs membres de ma famille ont trouvé la mort dans des camps de concentration nazis; mais qu’était leur mort auprès de cette photographie d’Hitler qui me rappelait un temps révolu de ma vie, un temps qui ne reviendrait pas?
Cette réconciliation avec Hitler trahit la profonde perversion morale inhérente à un monde fondé essentiellement sur l’inexistence du retour, car dans ce monde-là tout est d’avance pardonné et tout y est donc cyniquement permis.


Et ça continue. Voici d’autres citations du grand auteur tchèque tirées de cette oeuvre.


. Un proverbe allemand : « Une fois ne compte pas, une fois c’est jamais.»

. Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout.

. On entrait dans la banalité de l’humiliation.

. Celui qui veut quitter le lieu où il vit n’est pas heureux.

. L’amour entre lui et Tereza était certainement beau, mais si pénible : il fallait toujours cacher quelque chose, dissimuler, lui prouver continuellement qu’il l’aimait, subir les reproches de sa jalousie, de sa souffrance, de ses rêves, se sentir coupable, se justifier et s’excuser. Maintenant, l’effort avait disparu et il ne restait que la beauté. … il savourait la douce légèreté de l’être.

. … la pesanteur, la nécessité et la valeur sont trois notions intimement liées : n’est grave que ce qui est nécessaire, n’a de valeur que ce qui pèse.

. En travaux pratiques de physique, n’importe quel collégien peut faire des expériences pour vérifier l’exactitude d’une hypothèse scientifique. Mais l’homme, parce qu’il n’a qu’une seule vie, n’a aucune possibilité de vérifier l’hypothèse par l’expérience de sorte qu’il ne saura jamais s’il a eu tort ou raison d’obéir à son sentiment.

. Ce qui n’est pas l’effet d’un choix ne peut être tenu pour un mérite ou pour un échec.

. Trahir, c’est sortir du rang et partir dans l’inconnu.

. Les extrêmes marquent la frontière au-delà de laquelle la vie prend fin, et la passion de l’extrémisme, en art comme en politique, est désir de mort déguisé.

. Un homme aux yeux fermés n’est qu’un rebut de lui-même.

. Seules les questions les plus naïves sont vraiment de graves questions. Ce sont les interrogations auxquelles il n’est pas de réponse. Une question à laquelle il n’est pas de réponse est un obstacle au-delà duquel on ne peut aller plus loin. Autrement dit : ce sont précisément les questions auxquelles il n’est pas de réponse qui marquent les limites des possibilités humaines et qui tracent les frontières de notre existence.

. Le plus souvent, on se réfugie dans l’avenir pour échapper à la souffrance. On imagine une ligne sur la piste du temps, et qu’au-delà la souffrance présente cessera d’exister.

. Mais le fragile édifice de leur amour serait bel et bien détruit, car cet édifice reposait sur l’unique pilier de sa fidélité et les amours sont comme les empires : que disparaisse l’idée sur laquelle ils sont bâtis, ils périssent avec elle.

. Ce que le moi a d’unique se cache justement dans ce que l’être humain a d’inimaginable. On ne peut imaginer que ce qui est identique chez tous les êtres, que ce qui leur est commun. Le «moi» individuel, c’est ce qui se distingue du général, donc ce qui ne se laisse ni deviner ni calculer d’avance, ce qu’il faut d’abord dévoiler, découvrir, conquérir chez l’autre.

. Le roman n’est pas une confession de l’auteur, mais une exploration de ce qu’est la vie humaine dans le piège qu’est devenu le monde.

. La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force.

. On a tous tendance à voir dans la force un coupable et dans la faiblesse une innocente victime.


Au prochain saut

lundi 18 janvier 2010

Le trois cent vingt-septième saut / Le trois-cent-vingt-septième saut


Milan Kundera

Milan Kundera est né en 1929 à Brno (même endroit que Bohumil Hrabal), en Moravie. Il est le fils d’une famille de musiciens. À l’âge de 20 ans, on l’exclut du parti communiste qu’il réintègre un an plus tard. En 1975, il quitte son pays avec sa femme afin de s’installer en France. Il sera professeur à l’Université de Rennes jusqu’en 1979. Il obtient sa nationalité française en 1980.

Ses premiers livres sont publiés en tchèque et sa première œuvre écrite en français sera LA LENTEUR, en 1998. Par la suite, Kundera révise les traductions françaises de ses œuvres tchèques, les jugeant imprécises. On peut considérer, aujourd’hui, que ses textes français ont une égale valeur à ceux qu’il écrivit en tchèque.

Son œuvre développe une critique face à la civilisation occidentale du XXe siècle. Dans L’INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE L’ÊTRE, roman qui lui vaudra le statut d’écrivain reconnu internationalement, il aborde le mythe nietzschéen de l’éternel retour, en plus d’introduire sa désormais célèbre définition du kitsch : la négation des côtés laids de la vie et le refus d’accepter la mort : « le kitsch est la négation de la merde.»

Parmi les plus connus des titres de Milan Kundera, notons avec les deux cités plus haut: L’IGNORANCE (2003); L’IMMORTALITÉ (1990); LA VIE EST AILLEURS (1973).

Les citations que vous lirez aujourd’hui sont tirées de L’IDENTITÉ (1998).


. … voilà la vraie et seule raison d’être de l’amitié : procurer un miroir dans lequel l’autre peut contempler son image d’autrefois qui, sans l’éternel bla-bla de souvenirs entre copains, se serait effacée depuis longtemps.

. Mais si tu n’as pas d’ambitions, si tu n’es pas avide de réussir, d’être reconnu, tu t’installes au bord de la chute.

. … il arrive qu’on souffre longtemps sans le savoir.

. On se fatigue de la pitié quand la pitié est inutile.

. À l’égard de la religion, comme de beaucoup d’autres problèmes, la peste leur avait donné une tournure d’esprit singulière, aussi éloignée de l’indifférence que de la passion et qu’on pouvait aussi bien définir par le mot «objectivité».

. Jusqu’à quatre heures du matin, on ne fait rien en général et l’on dort, même si la nuit a été une nuit de trahison. Oui, on dort à cette heure-là et cela est rassurant puisque le grand désir d’un cœur inquiet est de posséder interminablement l’être qu’il aime ou de pouvoir plonger cet être, quand le temps de l’absence est venu, dans un sommeil sans rêves qui ne puisse prendre fin qu’au jour de la réunion.

. Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais et en vérité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir et qui s’autorise alors à tuer. L’âme du meurtrier est aveugle et il n’y a pas de vraie bonté ni ce bel amour sans toute la clairvoyance possible.

. L’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants.

. … je sais que l’homme est capable de grandes actions. Mais s’il n’est pas capable d’un grand sentiment, il ne m’intéresse pas.

. Qu’est-ce que l’honnêteté? Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier.

. Rien au monde ne vaut qu’on se détourne de ce qu’on aime.

. Chez les uns, la peste avait enraciné un scepticisme profond dont ils ne pouvaient pas se débarrasser. L’espoir n’avait plus de prise sur eux. Alors même que le temps de la peste était révolu, ils continuaient à vivre selon ses normes. Ils étaient en retard sur les événements. Chez les autres, au contraire, et ils se recrutaient spécialement chez ceux qui avaient vécu jusque-là séparés des êtres qu’ils aimaient, après ce long temps de claustration et d’abattement, ce vent d’espoir qui se levait avait allumé une fièvre et une impatience qui leur enlevaient toute maîtrise d’eux-mêmes. Une sorte de panique les prenait à la pensée qu’ils pouvaient, si près du but, mourir peut-être, qu’ils ne reverraient pas l’être qu’ils chérissaient et que ces longues souffrances ne leur seraient pas payées. Alors que pendant des mois, avec une obscure ténacité, malgré la prison et l’exil, ils avaient persévéré dans l’attente, la première espérance suffit à détruire ce que la peur et le désespoir n’avaient pu entamer. Ils se précipitèrent comme des fous pour devancer la peste, incapables de suivre son allure jusqu’au dernier moment.

. … il y avait toujours une heure de la journée et de la nuit où un homme était lâche et qu’il n’avait peur que de cette heure-là.

. Tout ce que l’homme pouvait gagner de la peste et de la vie, c’était la connaissance et la mémoire.

. … il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.


Pour terminer ce saut, voici le «cadavre exquis» numéro 4 :

CADAVRE EXQUIS 4


… au bout de la colline se détachaient
- (projetant dans la trop courte vallée) -
des images accrochées au faite des arbres
mutilés par l’automne

une longue ligne blanche assombrit l’horizon
s’exalte dans mille-et-une nuits

je suis à l'hiver de l'écriture alors que les fantômes du passé
solitude impatience anxiété
ne cessent de me harceler…

… enveloppe les grains de sable
ceux que la plage emboite sous les pieds du marcheur
marcheur aux jambes mouillées
au cœur léger
insoucieux

un oiseau griffe la neige
l’autre, la bécote

l’écho insolite troue l’espace
une plume d’ange s’enfuit

… quel d(és)astre!



Au prochain saut

- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe. -


















jeudi 14 janvier 2010

Le trois cent vingt-sixième saut / Le trois-cent-vingt-sixième saut



On le fera plus tôt, cette année, le relevé des lectures. Cet exercice permet de revoir en un seul coup d’œil ce vers quoi nos yeux se sont tourné et quelles découvertes nous a permis de faire les cinquante-deux dernières semaines.

Vous vous souvenez des deux coups de cœur du crapaud en 2008: Bohumil Hrabal et Atiq Rahini. Depuis, j’aurai passé au travers tout ce que ces deux merveilleux écrivains, Tchèque pour un, nous a laissé et pour le deuxième, l’Afghan, ce que l’on a actuellement, espérant encore beaucoup d’autres bijoux.

Pour l’année 2008, le crapaud dénombrait 35 titres; 2009, on monte à 54. Quelles raisons permettent d’expliquer cette augmentation? La crise économique? L’augmentation du taux de chômage au Canada? L’accumulation de neige à Montréal au cours de l’hiver 2009 (un record, je crois) et l’extraordinaire déblaiement des trottoirs qui permit à un et un autre marcheur de risquer sa vie afin d’aller respirer sa dose de CO2 quotidienne et la réélection du maire Tremblay? Je ne le sais pas, mais c’est comme ça.

Voici les lectures 2009, et à la fin je vous livre mes deux coups de cœur.


1.- SYLVAIN LELIÈVRE
. Le chanteur libre

2.- NICOLE BROSSARD
. Baiser vertige (Anthologie)

3.- ANDRÉ FRÉNAUD
. Il n’y a pas de paradis

4.- DANNY PLOURDE
. cellule esperanza (n’existe qu’en nous)

5.- ROLAND GIGUÈRE
. Cœur par cœur

6.- VICTOR HUGO
. L’art d’être grand-père

7 à 12.- BOHUMIL HRABAL
. Une trop bruyante solitude
. La chevelure sacrifiée
. Trains étroitement surveillés
. La petite ville où le temps s’arrête
. Moi qui ai servi le roi d’Angleterre
. Les noces dans la maison

13.- DAN BROWN
. Anges et Démons

14.- HERMANN HESSE
. Knulp

15 à 18.- MICHEL HOUELLEBECQ
. La possibilité d’une île
. Les particules élémentaires
. Extension du domaine de la lutte
. Plateforme

19.- ALDOUS HUXLEY
. Le meilleur des mondes

20.- MARIO CYR
. Revenir à toi

21.- PAT CONROY
. Saison noire

22.- ANDRÉE CHEDID
. La maison sans racines

23.- HERMANN BROCH
. La mort de Virgile

24.- HUBERT AQUIN
. L’antiphonaire

25 et 26.- JEAN-FRANÇOIS BEAUCHEMIN
. La fabrication de l’aube
. Ceci est mon corps

27 et 28.- DANIEL MENDELSHON
. Les disparus
. L’étreinte fugitive

29.- CHRISTINE EDDIE
. Les carnets de Douglas

30.- ROBERT LALONDE
. Un cœur rouge dans la glace

31.- GUILLAUME CORBEIL
. L’art de la fugue

32.- NICOLAS DICKNER
. Tarnac

33.- ADÈLE LAUZON
. Pas si tranquille

34.- DANTE
. La divine comédie

35.- ANDRÉ MAJOR
. L’esprit vagabond

36.- FRANCIS MALKA
. Le violoncelliste sourd

37.- ANTONI CASA ROS
. Le théorème d’Almodovar

38.- SIMON GIRARD
. Tuer Lamarre

39.- BRUNO HÉBERT
. Alice court après René

40.- SACHA SPENLING
. Mes illusions donnent sur la cour

41.- MONIQUE WITTIG / SANDE ZEIG
. Brouillon pour un dictionnaire des amantes

42.- GENEVIÈVE LANDRY / SÉBASTIEN RAYMOND
. Enquête de Paternité

43.- YANN MARTEL
. Mais que lit Stephen Harper?

44.- FRED PELLERIN
. L’Arracheuse de temps

45.- WILLIAM BURROUGHS
. Junky

46.- LÉON TOLSTOÏ
. La mort d’Yvan Illitch
. Maître et serviteur

47.- DANY LAFERRIÈRE
. L’énigme du retour

48.- GABRIELLE ROY
. Rue Deschambault

49.- NORTHROP FRYE
. Pouvoirs de l’imagination

50 et 51.- J.M. COETZEE
. Scènes de la vie d’un jeune garçon
. Michael K, sa vie, son temps

52.- ANNA GAVALDA
. L’Échappée belle

53.- CLAUDE OLIEVENSTEIN
. Naissance de la vieillesse

54.- Dr VIKTOR E. FRANKL
. Découvrir un sens à sa vie



Plutôt éclectique, n’est-ce-pas? Je vous dis tout de suite, cette liste n’est ni chronologique ni alphabétique, seulement exhaustive (enfin j’ai placé ce mot à bon escient).

Allons-y du premier coup de cœur : Jean-François Beauchemin.
Pour sa trilogie (LA FABRICATION DE L’AUBE; CECI EST MON CORPS; CETTE ANNÉE S’ENVOLE MA JEUNESSE), cet auteur québécois s’est comme infiltré dans mes moments de lecture avec exactement ce dont j’avais besoin d’entendre : une réflexion sur sa propre mort; sur Dieu – en fait sur Jésus de Nazareth à qui on a enlevé sa qualité divine - ; sur la mort de la mère.

Le deuxième : J.M. Coetzee.
Auteur sud-africain, récipiendaire du Nobel 2003, dont le style tout à fait particulier, envoutant nous mène dans une réalité à la fois simple et complexe au point où on en arrive à se demander à quel niveau du réel on se retrouve : une espèce d’hyperréaliste. L’individu, au centre de son écriture, est combien façonné par un environnement dans lequel les problèmes de l’Afrique du Sud sont présents et approchés d’une manière bouleversante. J’ai entrepris de tout le lire et je vous le conseille.

Je vous convie maintenant à faire votre propre inventaire.

Au prochain saut

- Ce saut est écrit en orthographe nouvelle. -





samedi 9 janvier 2010

Le trois cent vingt-cinquième saut / Le trois-cent-vingt-cinquième saut



Et si on y allait d’un troisième regard sur la nouvelle orthographe!

Auparavant, j’aimerais préciser deux ou trois choses en lien avec le conte d’hiver UN PEU DE CHANGE S’IL VOUS PLAIT! MERCI. Le conte est bel et bien terminé même si certains ont cru, lisant «Au prochain saut» à la fin qu’une suite allait suivre.

Deuxième élément, l’âge de Lou : personnellement, et vous pouvez fort bien y aller de votre déduction, je le situais entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte.

Troisièmement : le début de l’écriture de ce conte remonte à décembre 2008 et devait arriver sur le blogue comme conte de Noël - Noël dernier -. Y aurait-il un signe caché à l’intérieur? Cette enflure au pied de Lou… la couverture enroulée au pied de l’enfant… la seringue au pied de l’adolescent… voilà des signes, peut-être, de ce qui allait m’arriver l’avril suivant! Quand je vous dis que l’on ne décode pas suffisamment les signes!

Quatrièmement : la photo, prise par mon ami monsieur Larose, représente les vitrines du magasin de musique Archambault à Montréal, en face du métro Berri-UQAM, lieu où se déroule le conte.

Cinquièmement : le conte, vous l’avez lu à la fin, est écrit en nouvelle orthographe comme le seront désormais tous les sauts du crapaud.

Voilà pour les suites du conte, passons maintenant à la nouvelle orthographe, prise 3.

3) On emploie l’accent grave plutôt que l’aigu dans un certain nombre de mots pour régulariser leur orthographe. On l’emploie également au futur et au conditionnel des verbes qui se conjuguent sur le modèle de céder, et dans les formes du type puissè-je.


Ancienne orthographe

événement

réglementaire

je céderai

ils régleraient


Nouvelle orthographe

évènement

règlementaire

je cèderai

ils règleraient


Devant une syllabe muette, on écrit donc toujours è, sauf dans les préfixes dé- et pré-, les é initiaux ainsi que médecin et médecine.

La règle de base est généralisée : évènement ressemble désormais à avènement; règlementaire s’écrit comme règlement.

Voici d’autres exemples :
- A (pour ancienne orthographe) et N (pour nouvelle orthographe) –

A allégement
allègement N
A
céleri
cèleri N
A crémerie
crèmerie N
A
déréglementation
dérèglementation N
A hébétement
hébètement N
A
pécheresse
pècheresse N
A sécheresse
sècheresse N


Comme je l’indiquais plus haut, tous les sauts de crapaud seront maintenant écrits en orthographe nouvelle. Je le préciserai à la fin des sauts et cela pour une certaine période de temps.

J’achève celui-ci avec un troisième «cadavre exquis» qui portera le titre fort original de :


CADAVRE EXQUIS NUMÉRO 3


la grande porte se referme
un long couteau t r a n s v e r s a l e la table

écrire, avec l’alphabet des inquiets, les mots effrités

oublier

et si
en marche rétrograde
l’ombre nocturne sur le bitume
sanglante de mille taches blanches

- des –
constructeurs de déconstructions
… au bout de la colline se détachaient

les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…

Au prochain saut
- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe. -

lundi 4 janvier 2010

Le trois cent vingt-quatrième saut / Le trois-cent-vingt-quatrième saut




UN PEU DE CHANGE S’IL VOUS PLAIT! MERCI.

(Conte d’hiver)



L’enflure à son pied droit le fait souffrir. De plus en plus.

L’avant-midi, Lou s’installe tout près de la sortie du métro. Centre ville. Même endroit, toujours. Il déambule tendant la main; parfois, un gobelet de café en carton récupéré dans un panier à ordures lui sert de sébile; le présente aux passants dans l’espoir de recueillir un peu de monnaie. Du «change» comme il dit.

- Un peu de change s’il vous plait! Merci.

Aujourd’hui son pied droit l’empêche de marcher comme à l’habitude. Se tenir debout : atroce. Lou, assis près du trottoir glacé, se tient un peu en retrait afin de ne pas importuner les gens mais surtout pour éviter d’être interpelé par les policiers qui surveillent le coin regorgeant de revendeurs de drogue. Jambe étendue et main offerte, la main qu’une mitaine verglacée cache à peine des doigts rougis par le froid, jaunis par la nicotine; Lou attend et quête.

Hier soir, au refuge - un peu avant le souper offert aux sans-abris qui réussirent à se pointer à l’heure prescrite donnant droit à un lit pour la nuit - le grand Ben, un bénévole de longue date, lui suggérait de se rendre aux urgences pour faire examiner ce pied qui jour après jour le ralentit.

- Tu devrais y voir.

Le grand Ben est conscient qu’il parle dans le vide, un grand vide blanc. Il sait toutefois que si Lou ne s’occupe pas de cette enflure, bientôt on l’empêchera de dormir ici, à cause de la difficulté qu’il aura à enlever sa botte : pas de bottes dans le dortoir, ça fait partie du règlement.

Lou, dans la neige, semble être assis à l’entrée d’un igloo. Il doit faire bonne impression, tout au moins ne pas paraitre trop répugnant. Le journal offert aux usagers du métro lui sert de coussin. De l’autre côté de la rue, dans la vitrine immaculée du magasin de disques, une silhouette apparait, barbouillée de soleil, la sienne, puis disparait dans la neige qui forme un rideau mobile sur l’immense fenêtre.

Il souhaite recueillir un peu de sous. Pour sa dose. Celle qui rendra l’enflure moins douloureuse; celle qui pourrait lui attiédir l’intérieur. Une autre neige, moins froide celle-là. Plus étourdissante. Grisante.

Les gens passent. Eux aussi ont froid. Entièrement préoccupés à se maintenir debout, ils solidifient leurs pas sur un trottoir qui tient plus de la patinoire qu’à ce poste de péage pour sans-abris auquel ils sont habitués. Les demandes pour du «change» sont tellement nombreuses de coin de rue en coin de rue, qu’on finit par les prendre pour des bornes identifiant les intersections.

Lou tente de bouger ses orteils. Pour ceux du pied droit, rien à faire.

Sa technique est fort simple : ne pas importuner les promeneurs; adopter l’air triste de celui qui semble seul dans la vie, l’abandonné pour qui une pièce de monnaie permettra de payer un café chaud – les gens qui déambulent occasionnellement ici se laissent prendre – ou cette dose qui le ramènera dans un monde extérieur à la réalité qui l’habite – les habitués le savent très bien. Mais le lot habituel ressemble davantage à de l’indifférence féroce comme ce blizzard qui court en sifflant derrière lui.

Les tourbillons du vent transportent de grands jets de neige qui se fracassent sur la vitrine du magasin de disques. Ils s’y imprègnent tels des fantômes flous que l’air diluerait sur un écran irréel projetant des formes diaphanes.

Lou regarde devant lui, spectateur d’une représentation imaginaire qui origine de son dos.

- Un peu de change s’il vous plait! Merci, dit-il machinalement.


L’enfant n’a pas plus de quatre ans. Cinq au maximum. Elle ralentit le pas, surprise d’apercevoir sur la frise du trottoir, écroulé dans la neige, un grand jeune homme qui ne semble pas habillé pour jouer dehors. L’enfant qui n’a pas plus de quatre ans sait ce que cela signifie «jouer dans la neige». Ce n’est pas cela qui se déroule devant ses yeux étonnés.

Lou ne l’a pas remarquée, tout occupé à fixer le rideau sur lequel des images se marouflent timidement.

Son pied droit lui fait mal.

Le «clic» de deux pièces de monnaie qui s’entrechoquèrent en passant d’une main d’adulte à une mitaine rouge d’enfant, n’a pas réussi à le distraire de la fresque qui s’organise délicatement sur la fenêtre d’en face.

Lou y voit un enfant… d’à peine quatre, cinq ans tout au plus… plutôt grand pour l’âge… une expression mélancolique ou nostalgique au visage, difficile à dire … il donne l’impression ne pas trop saisir ce qui lui arrive mais quelque chose arrive, de pesant, comme impossible à recevoir ou à supporter. Il fait blanc dans cette chambre froide.

Lou plisse les yeux. L’enfant sur la vitrine du magasin de disques est seul dans cette chambre. Debout dans la pièce blanche comme à l’intérieur d’une tempête de neige. Il grelotte, mais le froid ne semble pas en être la cause. La solitude? Peut-être. Un store blanc bouche la fenêtre. Les murs sont de la même couleur. Un enfant immobile comme une statue de glace auprès d’un lit défait. Une couverture, entre laine et coton, enroulée à son pied droit. Il. Oui, il s’agit bien d’un garçon. Il a. Oui, il est aussi vivant que cloué sur place. Il a mal. On croirait qu’il souffre. Personne ne semble répondre à la quête de sa bouche ouverte.

Des images se déroulent devant les yeux de Lou, ranimant des souvenirs lointains, d’une autre époque; celle d’une chambre, d’un store ébréché, de murs blancs, d’un lit dont la couverture disparue réapparait enroulée au pied bleui par une douleur secrète.

Lou cherche, unique spectateur conscient de ce qui se fixe sur la vitrine d’en face, il cherche… mais son pied lui fait mal… aussi mal qu’à un enfant seul, rivé à un pieu au centre d’une chambre blanche.

- Tu ne devrais pas rester là, lui dit une femme, sans doute la mère de l’enfant de quatre ans, cinq tout au plus, une enfant qui le regarde, impavide, sa mitaine rouge vide de deux pièces de monnaie. Il fait un temps à écorner les bœufs. Avec ce vent qui souffle, c’est terrible comme on gèle.
- Un peu de change s’il vous plait! Merci.

Ces quelques paroles l’ont éloigné des images projetées. L’enfant de quatre ans, cinq tout au plus, ne le quitte pas des yeux; elle ne comprend pas pourquoi ce grand jeune homme aux yeux jaunâtres, aux cheveux calamistrés, aux doigts enflés, pourquoi il demeure là à ne pas jouer dans la neige comme elle sait le faire… Puis elle s’en va après avoir retrouvé la main de sa mère qui la conduit vers l’autre intersection.

Deux sous blancs se sont retrouvé au fond du verre de carton.


Aucun son, que les images d’un film qui se déploie à partir des bourrasques du vent hurlant dans le dos de Lou. Images en noir et blanc, mais surtout blanc. Les instruments de musique qui décorent la vitrine du magasin de disques sont silencieux. Le «quêteux» replonge dans ce flou cinématographique, cherchant à oublier l’enflure au pied droit.

Est-ce un songe? Un rêve? Le début d’un délire? La douleur prend-t-elle un autre chemin pour mieux se faire entendre? Lou ne le sait pas. Il voit un enfant dans une chambre blanche, debout dans un silence infernal qui sort de sa bouche comme un cri éteint ou un pleur suffocant. Un coup de vent dans le cou comme une attaque au fouet. L’enfant le regarde. Leurs yeux deviennent jumeaux.

Lou, au-delà des couleurs elles-mêmes, reconnait dans les diverses teintes de blanc, les odeurs qui les enveloppent. La plus forte, celle de l’urine qui coula plus d’une fois le long de la jambe de l’enfant. L’enfant serait-il enfermé dans cette chambre depuis un bon moment? On étoufferait pour moins que cela. Impossible de savoir durant quelle saison ont lieu ces évènements. C’est blanc, un blanc aseptisé, tout autour et partout. Un blanc de nulle part, d’été ou d’hiver!

Lou concentre son attention sur la vitrine. L’enfant y revient, paralysé dans sa position figée. Le regarde. L’appelle-t-il? Impuissant à répondre, Lou se sent pénétré par le regard stupéfait de l’enfant. Ils ont froid en eux; de cette si pure froideur qu’on ne peut l’expliquer, la ressentir tout au plus.

L’enfant a bougé. Sur sa droite. À la main, il tient un objet. Ça semble être… Il s’y accroche. Lou cille des yeux. Une bougie? Un lumignon? L’enfant a soulevé l’objet pour le placer devant lui, le tendre du bout de ses bras vers quelque chose ou quelqu’un.

- Non, crie Lou.

Les passants n’ont rien entendu, n’ont pas interrompu leur marche chancelante sur ce trottoir glacé, seul chemin vers le bout de leur course.

Lou veut se lever, traverser la rue, se projeter dans la vitrine. Mais son pied le ramène à la réalité et du coup le personnage s’efface, l’enfant soulevant une chandelle à bout de bras…


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Un cri éternue à l’intérieur du cerveau de Lou. Quelqu’un vient d’écraser son pied endolori:

- Peux-tu t’enlever de mon chemin, espèce de débile!

Lou hésite entre l’écran embrouillé de neige et cet adolescent qui précipite sa marche vers la bouche du métro après lui avoir marché sur le pied droit. Le mal voyage entre le pied, le cœur et le cerveau dans un rapide aller-retour lancinant.

L’eau qui remplit ses yeux devient un filet de glace esquissant un sillon translucide sur ses joues. Lou cherche à retrouver le film sur la vitrine d’en face.

L’enfant n’y est plus. La chambre est fermée. Il voit plutôt, au pied d’une porte, un rai de lumière très pâle que la lueur d’une bougie ou d’un lumignon aurait souligné. Au centre de cette porte, un écriteau : DANGER, REPAIRE D’ADOLESCENT.

Mais se trouve l’enfant? Que lui est-il arrivé? Ce blanc qui l’habillait de la tête aux murs, cette couverture enroulée, tachée d’urine, et ce regard hâve dirigé vers l’inconnu, où cela s’est-il enfui?

Lou a la vague impression qu’un bout du scénario lui manque, que la pellicule sur laquelle on l’a plaqué s’est emmêlée! Il cherche à rabouter le temps entre le plancher de cette chambre qu’un rayon de lumière dessine et l’autre, la chambre blanche de l’enfant éberlué.

Le vent ne se laisse pas intimider. Il tourbillonne sans arrêt de gauche à droite, se moquant des obstacles, pour finalement se plaquer à nouveau sur le grand écran improvisé que les yeux de Lou ne quittent plus. Le froid qui accompagne le blizzard charrie ses bruits sifflants dans tout l’espace, à la fois restreint et contenu; ils deviennent de plus en plus muets pour le grand bonhomme au pied droit souffrant. Vent et froid ne l’atteignent plus. Des images d’un autre temps captent son attention.

Un peu comme si on venait de placer l’œil d’une caméra par le trou de la serrure - celle de la porte derrière laquelle un adolescent, seul aussi, étendu sur un matelas, les oreilles camouflées sous les écouteurs d’un baladeur - on voit une pièce tapissée à la manière de toutes les chambres d’adolescents.

Lou est fasciné par la lumière. Douce. D’un jaune particulier, celui des ampoules électriques camouflées sous des abat-jours improvisés. Ici, il lui semble qu’on ait utilisé un vêtement à moins que ce ne soit une couverture, entre laine et coton, difficile à dire, mais l’organisation fait en sorte que la lumière ne permet pas de tout distinguer, de tout préciser. Il faut un peu deviner dans ces reflets bigarrés le peu d’objets meublant la pièce.

Le noir et le blanc, surtout le blanc, ont laissé la place à un jaune hermétique.

Étendu par terre, sur un matelas étroit, un adolescent filiforme - il s’agit bien d’un adolescent - bouge la tête au rythme d’une musique provenant du baladeur. Ses mains battent la mesure deux secondes puis s’immobilisent. Ses pieds nus se croisent l’un sur l’autre tel un crucifié : le droit sur le gauche. Ses yeux sont fermés. La lumière jaune abricot n’est pas assez puissante pour lancer de l’ombre sur les murs «posterisés».

Lou, subjugué par la scène lente et trainarde qui s’offre à lui sur la vitrine givrée, cille des yeux cherchant à déceler la suite d’un script sans paroles.

Le jaune tiède a pris la place du blanc froid, celui de la chambre de l’enfant tenant un lumignon. Le jaune plaqué au sol ne lui permet pas de voir autre chose que cet adolescent allongé sur un matelas, que ces murs cherchant à se cacher derrière des noirs mouchetés. Un silence rempli de mouvements entoure l’adolescent, l’enveloppe alors qu’il écoute sa musique hurlante.

Trois ou quatre personnes défilent derrière la vitre du magasin de disques. Les hologrammes disparaissent instantanément. Lou revient à son pied. Le droit. Il jette un regard autour de lui comme s’il revenait d’un ailleurs l’ayant largué hors du temps. Rien n’a changé; le froid, le vent, la neige solidifient encore les traces gelées des passants avant de les lancer comme des confettis à ce rigoureux matin d’hiver.

Puis l’adolescent réapparait sur cet étrange moniteur à images, la vitrine qui doucement se givre et s’embue. Il se lève difficilement comme s’il avait dû s’arracher à l’attraction du plancher. Recule-t-il? Il risque de tomber en évitant de s’embarrasser dans le matelas. Il enlève les écouteurs plaqués sur ses oreilles. Recule encore un peu. Au pied droit, une seringue plantée. Les ongles des orteils sont rouges.

Lou porte attention aux gestes de l’adolescent alors que la température ambiante de la chambre chute de plus en plus. Bientôt, deux corps entièrement frigorifiés ne répondent plus à leurs commandes.

Un adolescent s’extirpe de la grande vitrine… entre par la grande porte invisible du magasin de disques… évite de s’embarrasser sur les pianos à queue, les violoncelles silencieux et les feuillets de partition de musique.

Lou enlève ses mitaines trouées. S’avance un peu. Son pied droit, douloureux. Il se retrouve derrière l’adolescent qui déambule sur le plancher recouvert d’un amas semi-liquide ne ressemblant en rien à la neige qui court dehors. Lou le suit. Où va-t-il? Comment peut-on clopiner dans un magasin aussi vaste, une seringue plaquée au pied droit, et demeurer inaperçu?

Lou le talonne. La chaleur blanche passe au jaune. Son pied droit insensible, il marche derrière un spectre qui, devant, se dirige vers un endroit précis, de lui seul connu. L’adolescent franchit tous les obstacles qui se dressent devant lui comme s’ils étaient invisibles. Jamais il ne se retourne. Ne se sent ni épié ni poursuivi. Il marche au-dessus de cette espèce de terreau nival sans y laisser aucune trace, aucune piste.

Lou rejoindra l’adolescent dans ce couloir où les présentoirs de disques sont installés. Ne le voit que de dos. Un dos transparent. Et s’il se retournait? Si l’adolescent aux pieds nus, s’il se retournait, Lou saurait-il le reconnaitre?

Une musique emplit le magasin de disques. Elle passe des chants de Noël à des airs de guitare électrique. Lou reconnait quelques accords; ils résonnent dans sa tête comme s’il portait des écouteurs aux oreilles. La musique enveloppe l’adolescent qui s’immobilise à quelques pas devant Lou. Se retourne. À la main, comme une bougie tendue, un lumignon en fait. L’adolescent, corps plié, tête baissée, tient ce morceau consumé, le lève vers les yeux stupéfiés de Lou.

Une fois l’adolescent complètement redressé, ce que Lou voit devant lui, c’est un être sans âge, sans couleur, dont la figure a pris la forme d’un écran sur lequel se projette… une lueur très faible, celle de la bougie… d’un lumignon.


À l’employé du magasin qui l’interpelle, Lou répond :

- Un peu de change s’il vous plait! Merci.




- Ce texte est écrit en orthographe nouvelle. -


Au prochain saut




















mercredi 30 décembre 2009

Le trois cent vingt-troisième saut / Le trois-cent-vingt-troisième saut


Odile, Éthan et Catherine
Comment mettre un terme à cette année, la deux-mille-neuvième (en orthographe nouvelle)? Les bilans, le crapaud s’y lance seulement lorsque le nombre de sauts franchit la centaine… et encore, il faudrait vérifier si au moins une occasion n’aurait pas été ratée… et de toute manière les bilans ça ne fait rien avancer, ça «banalise» parfois les évènements ou encore c’est si intime que cela ne signifie rien pour les autres.

Ça vous donnerait quoi exactement de savoir où en est mon tendon d’Achille et ses multiples complications? Un petit effort d’empathie et ensuite on tourne la page.

Ça changerait quoi dans votre vie et le roulement irréversible de l’univers connu d’apprendre que mon côlon se porte mieux? Un léger bravo échappé du bout des cils.

Ça voudrait dire quoi de précis dans votre capacité intrinsèque d’auto-analyse si je vous disais que l’année 2009 fut celle qui suivait une 2008 plutôt difficile au niveau des émotions et celle d’Éthan qui devrait, au moment où ses lignes seront publiées, faire ses premiers pas? À peine un «j’espère-que-ça-ira-mieux-et-que-la-grâce-ne-te-laisse-pas-d’une-semelle».

En fait, utiliser le «je» est toujours complexe. Je (vous voyez, il revient toujours au moment où on s’y attend le moins) disais à un bon ami que je le trouvais particulièrement patient d’écouter mes histoires de santé, d’examens à l’hôpital, de chirurgie… Ce à quoi il répondait qu’au moins ça évoluait. Évoluer c’est vieillir. Inévitablement.

J’ai fait la douce découverte (d’abord je tiens à mettre sur la table un élément important : je lis actuellement L’ART D’ÊTRE GRAND-PÈRE de Victor Hugo) alors que j’étais chez ma fille Odile (la mère d’Éthan), la douce découverte du vieillissement à partir de la présence d’un enfant de onze mois. Je m’explique.

Les enfants, lorsqu’ils ont maitrisé l’art du sommeil, c’est-à-dire franchir la nuit sans se réveiller, se rendent habituellement jusque vers six ou sept heures le matin (sept heures pouvant être considéré, pour les parents du moins, comme de la grasse matinée). Au réveil, le gazouillis qu’ils émettent et que j’ai entendu de la voix d’Éthan puis retrouvé dans mes souvenirs de père, ce gazouillis est d’une si merveilleuse pureté que cela ressemble presque à une prière. Ce gazouillis m’amène à la douce découverte.

Un gazouillis matinal de l’enfant s’avère un signal, celui de se retrouver; plus encore, celui de la certitude que nous sommes encore là. Là, dans une présence entière, complète, de celle qui se trouve directement au coeur de la sécurité. Un enfant en sécurité émet des sons qui chatouillent l’âme, des musiques intimes… ces sons deviennent des marques personnelles, des empreintes indélébiles.

Entendre gazouiller un enfant, le matin, alors que tout recommence, que tout pourrait être à la fois différent et identique, c’est se rendre compte que l’on vieillit. Au réveil, l’adulte tousse d’une voix rauque, âpre comme s’il tentait de chasser on ne sait trop quoi de coller en lui-même. Le début de sa vieillesse, peut-être. Ou, comme l’écrit le Dr Olivenstein, «la naissance de la vieillesse».

Éthan gazouillait et m’a fait prendre conscience de cette vieillesse qui est avec moi maintenant. D’ailleurs, et je ne veux surtout pas revenir là-dessus trop longtemps, mes dernières histoires de santé en sont de vibrants témoignages. Presque une année complète à faire vérifier ceci ou cela, chirurgie puis vivre avec ses collatéraux alors qu’il y a encore moins de dix ans, le tout aurait été classé parmi les banalités de la vie.

J’accepte de me dire vieux. J’accepte d’être ce que je suis en train de devenir. Un peu comme un enfant qui ne voyait presque pas il y a quelques mois à peine et à qui maintenant on ne peut rien cacher. Comme un enfant qui émet des sons puis des onomatopées et enfin des mots qui prennent du sens. Ensuite, il gazouille le matin. Se traine, se lève et se dirige vers les mains tendues, ces mains qui symbolisent la sécurité et l’encouragement à se déplacer de trois pas vers maman, trois pas vers papa. Après, il courra.

Comme la vie est bien faite, opiniâtre (c’est ma chère belle-sœur Claire qui me le répète souvent), résistante et parlante. Toute en messages, en signes que l’on décode… par après.


Comment mettre fin à l’année deux-mille-neuve? En ouvrant les bras pour la laisser partir et se tourner vers deux-mille-dix, celle qui sera là dans quelques poussières de neige.

Fred Pellerin met cet aphorisme dans la bouche d’un de ses personnages : «J’ai beaucoup de respect pour le passé parce qu’un jour il fut l’avenir.» Quelle belle façon de marquer le temps! De le situer entre enfant et vieillard, entre gazouillis du matin et toux rauque. Une prise de conscience, aussi : pour parler du passé il faut être conscient d’en avoir un. Avoir un passé c’est accepter que l’avenir aura été la somme des présents. Ce que chacun fit de ses présents est une autre question, mais chose certaine, évidente, les présents se sont déroulé en jours et en années qui se chargèrent de les remplir. Maintenant, un enfant reçoit avec la même charge, l’occasion de construire son passé avec les bouts de présent qui marchent vers l’avenir.

Le Dr Olivenstein écrit : «La naissance de la vieillesse, c’est l’entrée dans l’âge où la transmission peut s’accomplir.» Je crois qu’il a raison. Transmettre c’est avant tout reconnaitre ce que nous possédons, juger de sa pertinence et l’installer dans une certaine durabilité, une certaine permanence. On ne peut tout transmettre, que des atomes, des potentialités à charrier vers d’autres sphères qui se transformeront selon et au gré de l’intelligence de chacun en une vie personnelle. «… la vie est une succession d’équilibres instables.» comme le dit si bien Olivenstein.

À l’aube de 2010, à quelques heures de l’entrée dans la première année de la deuxième décennie de ce siècle, j’avoue que le gazouillis d’Éthan, en un merveilleux matin de Noël 2009, m’aura permis cette si douce découverte.


Je ne peux pas le promettre à cent pour cent, mais le crapaud aura peut-être terminé un conte pour le début de l’année et vous l’offrira aux premiers jours de l’année neuve.

Au prochain saut

- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe. -

Si Nathan avait su... (Partie 2) -36-

  Les hommes ne se mesurent ni en taille ni en poids ni en âge, les hommes se mesurent par leur façon de lire le réel sans chercher à l'...