vendredi 22 janvier 2010

Le trois cent vingt-huitième saut / Le trois-cent-vingt-huitième saut


Milan Kundera

Kundera, la suite.
Cette suite, L’INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE L’ÊTRE, dans son premier chapitre nous assomme. La voici :

. L’éternel retour est une idée mystérieuse, et Nietzsche, avec cette idée, a mis bien des philosophes dans l’embarras : penser qu’un jour tout va se répéter comme on l’a déjà vécu et que cette répétition va encore indéfiniment se répéter! Que veut dire ce mythe insensé?
Le mythe de l’éternel retour nous dit, par la négation, que la vie qui va disparaître une fois pour toutes et ne reviendra pas est semblable à une ombre, qu’elle est sans poids, qu’elle est morte dès aujourd’hui, et qu’aussi atroce, aussi belle, aussi splendide fût-elle, cette beauté, cette horreur, cette splendeur n’ont aucun sens. Il ne faut pas en tenir compte, pas plus que d’une guerre entre deux royaumes africains du XIVe siècle, qui n’a rien changé à la face du monde, bien que trois cent mille Noirs y aient trouvé la mort dans d’indescriptibles supplices.
Mais est-ce que ça va changer quelque chose à cette guerre entre deux royaumes africains du XIVe siècle de se répéter un nombre incalculable de fois dans l’éternel retour?
Oui, certainement : elle va devenir un bloc qui se dresse et perdure, et sa sottise sera sans rémission.
Si la Révolution française devait éternellement se répéter, l’historiographie française serait moins fière de Robespierre. Mais comme elle parle d’une chose qui ne reviendra pas, les années sanglantes ne sont plus que des mots, des théories, des discussions, elles sont plus légères qu’un duvet, elles ne font pas peur. Il y a une énorme différence entre un Robespierre qui n’est apparu qu’une seule fois dans l’histoire et un Robespierre qui reviendrait éternellement couper la tête aux Français.
Disons donc que l’idée de l’éternel retour désigne une perspective où les choses ne nous semblent pas telles que nous les connaissons : elles nous apparaissent sans la circonstance atténuante de leur fugacité. Cette circonstance atténuante nous empêche en effet de prononcer un verdict quelconque. Peut-on condamner ce qui est éphémère? Les nuages orangés du couchant éclairent toute chose du charme de la nostalgie; même la guillotine.
Il n’y a pas longtemps, je me suis pris moi-même sur le fait : ça me semblait incroyable mais, en feuilletant un livre sur Hitler, j’étais ému devant certaines de ses photos; elles me rappelaient le temps de mon enfance; je l’ai vécue pendant la guerre; plusieurs membres de ma famille ont trouvé la mort dans des camps de concentration nazis; mais qu’était leur mort auprès de cette photographie d’Hitler qui me rappelait un temps révolu de ma vie, un temps qui ne reviendrait pas?
Cette réconciliation avec Hitler trahit la profonde perversion morale inhérente à un monde fondé essentiellement sur l’inexistence du retour, car dans ce monde-là tout est d’avance pardonné et tout y est donc cyniquement permis.


Et ça continue. Voici d’autres citations du grand auteur tchèque tirées de cette oeuvre.


. Un proverbe allemand : « Une fois ne compte pas, une fois c’est jamais.»

. Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout.

. On entrait dans la banalité de l’humiliation.

. Celui qui veut quitter le lieu où il vit n’est pas heureux.

. L’amour entre lui et Tereza était certainement beau, mais si pénible : il fallait toujours cacher quelque chose, dissimuler, lui prouver continuellement qu’il l’aimait, subir les reproches de sa jalousie, de sa souffrance, de ses rêves, se sentir coupable, se justifier et s’excuser. Maintenant, l’effort avait disparu et il ne restait que la beauté. … il savourait la douce légèreté de l’être.

. … la pesanteur, la nécessité et la valeur sont trois notions intimement liées : n’est grave que ce qui est nécessaire, n’a de valeur que ce qui pèse.

. En travaux pratiques de physique, n’importe quel collégien peut faire des expériences pour vérifier l’exactitude d’une hypothèse scientifique. Mais l’homme, parce qu’il n’a qu’une seule vie, n’a aucune possibilité de vérifier l’hypothèse par l’expérience de sorte qu’il ne saura jamais s’il a eu tort ou raison d’obéir à son sentiment.

. Ce qui n’est pas l’effet d’un choix ne peut être tenu pour un mérite ou pour un échec.

. Trahir, c’est sortir du rang et partir dans l’inconnu.

. Les extrêmes marquent la frontière au-delà de laquelle la vie prend fin, et la passion de l’extrémisme, en art comme en politique, est désir de mort déguisé.

. Un homme aux yeux fermés n’est qu’un rebut de lui-même.

. Seules les questions les plus naïves sont vraiment de graves questions. Ce sont les interrogations auxquelles il n’est pas de réponse. Une question à laquelle il n’est pas de réponse est un obstacle au-delà duquel on ne peut aller plus loin. Autrement dit : ce sont précisément les questions auxquelles il n’est pas de réponse qui marquent les limites des possibilités humaines et qui tracent les frontières de notre existence.

. Le plus souvent, on se réfugie dans l’avenir pour échapper à la souffrance. On imagine une ligne sur la piste du temps, et qu’au-delà la souffrance présente cessera d’exister.

. Mais le fragile édifice de leur amour serait bel et bien détruit, car cet édifice reposait sur l’unique pilier de sa fidélité et les amours sont comme les empires : que disparaisse l’idée sur laquelle ils sont bâtis, ils périssent avec elle.

. Ce que le moi a d’unique se cache justement dans ce que l’être humain a d’inimaginable. On ne peut imaginer que ce qui est identique chez tous les êtres, que ce qui leur est commun. Le «moi» individuel, c’est ce qui se distingue du général, donc ce qui ne se laisse ni deviner ni calculer d’avance, ce qu’il faut d’abord dévoiler, découvrir, conquérir chez l’autre.

. Le roman n’est pas une confession de l’auteur, mais une exploration de ce qu’est la vie humaine dans le piège qu’est devenu le monde.

. La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force.

. On a tous tendance à voir dans la force un coupable et dans la faiblesse une innocente victime.


Au prochain saut

lundi 18 janvier 2010

Le trois cent vingt-septième saut / Le trois-cent-vingt-septième saut


Milan Kundera

Milan Kundera est né en 1929 à Brno (même endroit que Bohumil Hrabal), en Moravie. Il est le fils d’une famille de musiciens. À l’âge de 20 ans, on l’exclut du parti communiste qu’il réintègre un an plus tard. En 1975, il quitte son pays avec sa femme afin de s’installer en France. Il sera professeur à l’Université de Rennes jusqu’en 1979. Il obtient sa nationalité française en 1980.

Ses premiers livres sont publiés en tchèque et sa première œuvre écrite en français sera LA LENTEUR, en 1998. Par la suite, Kundera révise les traductions françaises de ses œuvres tchèques, les jugeant imprécises. On peut considérer, aujourd’hui, que ses textes français ont une égale valeur à ceux qu’il écrivit en tchèque.

Son œuvre développe une critique face à la civilisation occidentale du XXe siècle. Dans L’INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE L’ÊTRE, roman qui lui vaudra le statut d’écrivain reconnu internationalement, il aborde le mythe nietzschéen de l’éternel retour, en plus d’introduire sa désormais célèbre définition du kitsch : la négation des côtés laids de la vie et le refus d’accepter la mort : « le kitsch est la négation de la merde.»

Parmi les plus connus des titres de Milan Kundera, notons avec les deux cités plus haut: L’IGNORANCE (2003); L’IMMORTALITÉ (1990); LA VIE EST AILLEURS (1973).

Les citations que vous lirez aujourd’hui sont tirées de L’IDENTITÉ (1998).


. … voilà la vraie et seule raison d’être de l’amitié : procurer un miroir dans lequel l’autre peut contempler son image d’autrefois qui, sans l’éternel bla-bla de souvenirs entre copains, se serait effacée depuis longtemps.

. Mais si tu n’as pas d’ambitions, si tu n’es pas avide de réussir, d’être reconnu, tu t’installes au bord de la chute.

. … il arrive qu’on souffre longtemps sans le savoir.

. On se fatigue de la pitié quand la pitié est inutile.

. À l’égard de la religion, comme de beaucoup d’autres problèmes, la peste leur avait donné une tournure d’esprit singulière, aussi éloignée de l’indifférence que de la passion et qu’on pouvait aussi bien définir par le mot «objectivité».

. Jusqu’à quatre heures du matin, on ne fait rien en général et l’on dort, même si la nuit a été une nuit de trahison. Oui, on dort à cette heure-là et cela est rassurant puisque le grand désir d’un cœur inquiet est de posséder interminablement l’être qu’il aime ou de pouvoir plonger cet être, quand le temps de l’absence est venu, dans un sommeil sans rêves qui ne puisse prendre fin qu’au jour de la réunion.

. Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais et en vérité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir et qui s’autorise alors à tuer. L’âme du meurtrier est aveugle et il n’y a pas de vraie bonté ni ce bel amour sans toute la clairvoyance possible.

. L’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants.

. … je sais que l’homme est capable de grandes actions. Mais s’il n’est pas capable d’un grand sentiment, il ne m’intéresse pas.

. Qu’est-ce que l’honnêteté? Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier.

. Rien au monde ne vaut qu’on se détourne de ce qu’on aime.

. Chez les uns, la peste avait enraciné un scepticisme profond dont ils ne pouvaient pas se débarrasser. L’espoir n’avait plus de prise sur eux. Alors même que le temps de la peste était révolu, ils continuaient à vivre selon ses normes. Ils étaient en retard sur les événements. Chez les autres, au contraire, et ils se recrutaient spécialement chez ceux qui avaient vécu jusque-là séparés des êtres qu’ils aimaient, après ce long temps de claustration et d’abattement, ce vent d’espoir qui se levait avait allumé une fièvre et une impatience qui leur enlevaient toute maîtrise d’eux-mêmes. Une sorte de panique les prenait à la pensée qu’ils pouvaient, si près du but, mourir peut-être, qu’ils ne reverraient pas l’être qu’ils chérissaient et que ces longues souffrances ne leur seraient pas payées. Alors que pendant des mois, avec une obscure ténacité, malgré la prison et l’exil, ils avaient persévéré dans l’attente, la première espérance suffit à détruire ce que la peur et le désespoir n’avaient pu entamer. Ils se précipitèrent comme des fous pour devancer la peste, incapables de suivre son allure jusqu’au dernier moment.

. … il y avait toujours une heure de la journée et de la nuit où un homme était lâche et qu’il n’avait peur que de cette heure-là.

. Tout ce que l’homme pouvait gagner de la peste et de la vie, c’était la connaissance et la mémoire.

. … il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.


Pour terminer ce saut, voici le «cadavre exquis» numéro 4 :

CADAVRE EXQUIS 4


… au bout de la colline se détachaient
- (projetant dans la trop courte vallée) -
des images accrochées au faite des arbres
mutilés par l’automne

une longue ligne blanche assombrit l’horizon
s’exalte dans mille-et-une nuits

je suis à l'hiver de l'écriture alors que les fantômes du passé
solitude impatience anxiété
ne cessent de me harceler…

… enveloppe les grains de sable
ceux que la plage emboite sous les pieds du marcheur
marcheur aux jambes mouillées
au cœur léger
insoucieux

un oiseau griffe la neige
l’autre, la bécote

l’écho insolite troue l’espace
une plume d’ange s’enfuit

… quel d(és)astre!



Au prochain saut

- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe. -


















jeudi 14 janvier 2010

Le trois cent vingt-sixième saut / Le trois-cent-vingt-sixième saut



On le fera plus tôt, cette année, le relevé des lectures. Cet exercice permet de revoir en un seul coup d’œil ce vers quoi nos yeux se sont tourné et quelles découvertes nous a permis de faire les cinquante-deux dernières semaines.

Vous vous souvenez des deux coups de cœur du crapaud en 2008: Bohumil Hrabal et Atiq Rahini. Depuis, j’aurai passé au travers tout ce que ces deux merveilleux écrivains, Tchèque pour un, nous a laissé et pour le deuxième, l’Afghan, ce que l’on a actuellement, espérant encore beaucoup d’autres bijoux.

Pour l’année 2008, le crapaud dénombrait 35 titres; 2009, on monte à 54. Quelles raisons permettent d’expliquer cette augmentation? La crise économique? L’augmentation du taux de chômage au Canada? L’accumulation de neige à Montréal au cours de l’hiver 2009 (un record, je crois) et l’extraordinaire déblaiement des trottoirs qui permit à un et un autre marcheur de risquer sa vie afin d’aller respirer sa dose de CO2 quotidienne et la réélection du maire Tremblay? Je ne le sais pas, mais c’est comme ça.

Voici les lectures 2009, et à la fin je vous livre mes deux coups de cœur.


1.- SYLVAIN LELIÈVRE
. Le chanteur libre

2.- NICOLE BROSSARD
. Baiser vertige (Anthologie)

3.- ANDRÉ FRÉNAUD
. Il n’y a pas de paradis

4.- DANNY PLOURDE
. cellule esperanza (n’existe qu’en nous)

5.- ROLAND GIGUÈRE
. Cœur par cœur

6.- VICTOR HUGO
. L’art d’être grand-père

7 à 12.- BOHUMIL HRABAL
. Une trop bruyante solitude
. La chevelure sacrifiée
. Trains étroitement surveillés
. La petite ville où le temps s’arrête
. Moi qui ai servi le roi d’Angleterre
. Les noces dans la maison

13.- DAN BROWN
. Anges et Démons

14.- HERMANN HESSE
. Knulp

15 à 18.- MICHEL HOUELLEBECQ
. La possibilité d’une île
. Les particules élémentaires
. Extension du domaine de la lutte
. Plateforme

19.- ALDOUS HUXLEY
. Le meilleur des mondes

20.- MARIO CYR
. Revenir à toi

21.- PAT CONROY
. Saison noire

22.- ANDRÉE CHEDID
. La maison sans racines

23.- HERMANN BROCH
. La mort de Virgile

24.- HUBERT AQUIN
. L’antiphonaire

25 et 26.- JEAN-FRANÇOIS BEAUCHEMIN
. La fabrication de l’aube
. Ceci est mon corps

27 et 28.- DANIEL MENDELSHON
. Les disparus
. L’étreinte fugitive

29.- CHRISTINE EDDIE
. Les carnets de Douglas

30.- ROBERT LALONDE
. Un cœur rouge dans la glace

31.- GUILLAUME CORBEIL
. L’art de la fugue

32.- NICOLAS DICKNER
. Tarnac

33.- ADÈLE LAUZON
. Pas si tranquille

34.- DANTE
. La divine comédie

35.- ANDRÉ MAJOR
. L’esprit vagabond

36.- FRANCIS MALKA
. Le violoncelliste sourd

37.- ANTONI CASA ROS
. Le théorème d’Almodovar

38.- SIMON GIRARD
. Tuer Lamarre

39.- BRUNO HÉBERT
. Alice court après René

40.- SACHA SPENLING
. Mes illusions donnent sur la cour

41.- MONIQUE WITTIG / SANDE ZEIG
. Brouillon pour un dictionnaire des amantes

42.- GENEVIÈVE LANDRY / SÉBASTIEN RAYMOND
. Enquête de Paternité

43.- YANN MARTEL
. Mais que lit Stephen Harper?

44.- FRED PELLERIN
. L’Arracheuse de temps

45.- WILLIAM BURROUGHS
. Junky

46.- LÉON TOLSTOÏ
. La mort d’Yvan Illitch
. Maître et serviteur

47.- DANY LAFERRIÈRE
. L’énigme du retour

48.- GABRIELLE ROY
. Rue Deschambault

49.- NORTHROP FRYE
. Pouvoirs de l’imagination

50 et 51.- J.M. COETZEE
. Scènes de la vie d’un jeune garçon
. Michael K, sa vie, son temps

52.- ANNA GAVALDA
. L’Échappée belle

53.- CLAUDE OLIEVENSTEIN
. Naissance de la vieillesse

54.- Dr VIKTOR E. FRANKL
. Découvrir un sens à sa vie



Plutôt éclectique, n’est-ce-pas? Je vous dis tout de suite, cette liste n’est ni chronologique ni alphabétique, seulement exhaustive (enfin j’ai placé ce mot à bon escient).

Allons-y du premier coup de cœur : Jean-François Beauchemin.
Pour sa trilogie (LA FABRICATION DE L’AUBE; CECI EST MON CORPS; CETTE ANNÉE S’ENVOLE MA JEUNESSE), cet auteur québécois s’est comme infiltré dans mes moments de lecture avec exactement ce dont j’avais besoin d’entendre : une réflexion sur sa propre mort; sur Dieu – en fait sur Jésus de Nazareth à qui on a enlevé sa qualité divine - ; sur la mort de la mère.

Le deuxième : J.M. Coetzee.
Auteur sud-africain, récipiendaire du Nobel 2003, dont le style tout à fait particulier, envoutant nous mène dans une réalité à la fois simple et complexe au point où on en arrive à se demander à quel niveau du réel on se retrouve : une espèce d’hyperréaliste. L’individu, au centre de son écriture, est combien façonné par un environnement dans lequel les problèmes de l’Afrique du Sud sont présents et approchés d’une manière bouleversante. J’ai entrepris de tout le lire et je vous le conseille.

Je vous convie maintenant à faire votre propre inventaire.

Au prochain saut

- Ce saut est écrit en orthographe nouvelle. -





samedi 9 janvier 2010

Le trois cent vingt-cinquième saut / Le trois-cent-vingt-cinquième saut



Et si on y allait d’un troisième regard sur la nouvelle orthographe!

Auparavant, j’aimerais préciser deux ou trois choses en lien avec le conte d’hiver UN PEU DE CHANGE S’IL VOUS PLAIT! MERCI. Le conte est bel et bien terminé même si certains ont cru, lisant «Au prochain saut» à la fin qu’une suite allait suivre.

Deuxième élément, l’âge de Lou : personnellement, et vous pouvez fort bien y aller de votre déduction, je le situais entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte.

Troisièmement : le début de l’écriture de ce conte remonte à décembre 2008 et devait arriver sur le blogue comme conte de Noël - Noël dernier -. Y aurait-il un signe caché à l’intérieur? Cette enflure au pied de Lou… la couverture enroulée au pied de l’enfant… la seringue au pied de l’adolescent… voilà des signes, peut-être, de ce qui allait m’arriver l’avril suivant! Quand je vous dis que l’on ne décode pas suffisamment les signes!

Quatrièmement : la photo, prise par mon ami monsieur Larose, représente les vitrines du magasin de musique Archambault à Montréal, en face du métro Berri-UQAM, lieu où se déroule le conte.

Cinquièmement : le conte, vous l’avez lu à la fin, est écrit en nouvelle orthographe comme le seront désormais tous les sauts du crapaud.

Voilà pour les suites du conte, passons maintenant à la nouvelle orthographe, prise 3.

3) On emploie l’accent grave plutôt que l’aigu dans un certain nombre de mots pour régulariser leur orthographe. On l’emploie également au futur et au conditionnel des verbes qui se conjuguent sur le modèle de céder, et dans les formes du type puissè-je.


Ancienne orthographe

événement

réglementaire

je céderai

ils régleraient


Nouvelle orthographe

évènement

règlementaire

je cèderai

ils règleraient


Devant une syllabe muette, on écrit donc toujours è, sauf dans les préfixes dé- et pré-, les é initiaux ainsi que médecin et médecine.

La règle de base est généralisée : évènement ressemble désormais à avènement; règlementaire s’écrit comme règlement.

Voici d’autres exemples :
- A (pour ancienne orthographe) et N (pour nouvelle orthographe) –

A allégement
allègement N
A
céleri
cèleri N
A crémerie
crèmerie N
A
déréglementation
dérèglementation N
A hébétement
hébètement N
A
pécheresse
pècheresse N
A sécheresse
sècheresse N


Comme je l’indiquais plus haut, tous les sauts de crapaud seront maintenant écrits en orthographe nouvelle. Je le préciserai à la fin des sauts et cela pour une certaine période de temps.

J’achève celui-ci avec un troisième «cadavre exquis» qui portera le titre fort original de :


CADAVRE EXQUIS NUMÉRO 3


la grande porte se referme
un long couteau t r a n s v e r s a l e la table

écrire, avec l’alphabet des inquiets, les mots effrités

oublier

et si
en marche rétrograde
l’ombre nocturne sur le bitume
sanglante de mille taches blanches

- des –
constructeurs de déconstructions
… au bout de la colline se détachaient

les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…

Au prochain saut
- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe. -

lundi 4 janvier 2010

Le trois cent vingt-quatrième saut / Le trois-cent-vingt-quatrième saut




UN PEU DE CHANGE S’IL VOUS PLAIT! MERCI.

(Conte d’hiver)



L’enflure à son pied droit le fait souffrir. De plus en plus.

L’avant-midi, Lou s’installe tout près de la sortie du métro. Centre ville. Même endroit, toujours. Il déambule tendant la main; parfois, un gobelet de café en carton récupéré dans un panier à ordures lui sert de sébile; le présente aux passants dans l’espoir de recueillir un peu de monnaie. Du «change» comme il dit.

- Un peu de change s’il vous plait! Merci.

Aujourd’hui son pied droit l’empêche de marcher comme à l’habitude. Se tenir debout : atroce. Lou, assis près du trottoir glacé, se tient un peu en retrait afin de ne pas importuner les gens mais surtout pour éviter d’être interpelé par les policiers qui surveillent le coin regorgeant de revendeurs de drogue. Jambe étendue et main offerte, la main qu’une mitaine verglacée cache à peine des doigts rougis par le froid, jaunis par la nicotine; Lou attend et quête.

Hier soir, au refuge - un peu avant le souper offert aux sans-abris qui réussirent à se pointer à l’heure prescrite donnant droit à un lit pour la nuit - le grand Ben, un bénévole de longue date, lui suggérait de se rendre aux urgences pour faire examiner ce pied qui jour après jour le ralentit.

- Tu devrais y voir.

Le grand Ben est conscient qu’il parle dans le vide, un grand vide blanc. Il sait toutefois que si Lou ne s’occupe pas de cette enflure, bientôt on l’empêchera de dormir ici, à cause de la difficulté qu’il aura à enlever sa botte : pas de bottes dans le dortoir, ça fait partie du règlement.

Lou, dans la neige, semble être assis à l’entrée d’un igloo. Il doit faire bonne impression, tout au moins ne pas paraitre trop répugnant. Le journal offert aux usagers du métro lui sert de coussin. De l’autre côté de la rue, dans la vitrine immaculée du magasin de disques, une silhouette apparait, barbouillée de soleil, la sienne, puis disparait dans la neige qui forme un rideau mobile sur l’immense fenêtre.

Il souhaite recueillir un peu de sous. Pour sa dose. Celle qui rendra l’enflure moins douloureuse; celle qui pourrait lui attiédir l’intérieur. Une autre neige, moins froide celle-là. Plus étourdissante. Grisante.

Les gens passent. Eux aussi ont froid. Entièrement préoccupés à se maintenir debout, ils solidifient leurs pas sur un trottoir qui tient plus de la patinoire qu’à ce poste de péage pour sans-abris auquel ils sont habitués. Les demandes pour du «change» sont tellement nombreuses de coin de rue en coin de rue, qu’on finit par les prendre pour des bornes identifiant les intersections.

Lou tente de bouger ses orteils. Pour ceux du pied droit, rien à faire.

Sa technique est fort simple : ne pas importuner les promeneurs; adopter l’air triste de celui qui semble seul dans la vie, l’abandonné pour qui une pièce de monnaie permettra de payer un café chaud – les gens qui déambulent occasionnellement ici se laissent prendre – ou cette dose qui le ramènera dans un monde extérieur à la réalité qui l’habite – les habitués le savent très bien. Mais le lot habituel ressemble davantage à de l’indifférence féroce comme ce blizzard qui court en sifflant derrière lui.

Les tourbillons du vent transportent de grands jets de neige qui se fracassent sur la vitrine du magasin de disques. Ils s’y imprègnent tels des fantômes flous que l’air diluerait sur un écran irréel projetant des formes diaphanes.

Lou regarde devant lui, spectateur d’une représentation imaginaire qui origine de son dos.

- Un peu de change s’il vous plait! Merci, dit-il machinalement.


L’enfant n’a pas plus de quatre ans. Cinq au maximum. Elle ralentit le pas, surprise d’apercevoir sur la frise du trottoir, écroulé dans la neige, un grand jeune homme qui ne semble pas habillé pour jouer dehors. L’enfant qui n’a pas plus de quatre ans sait ce que cela signifie «jouer dans la neige». Ce n’est pas cela qui se déroule devant ses yeux étonnés.

Lou ne l’a pas remarquée, tout occupé à fixer le rideau sur lequel des images se marouflent timidement.

Son pied droit lui fait mal.

Le «clic» de deux pièces de monnaie qui s’entrechoquèrent en passant d’une main d’adulte à une mitaine rouge d’enfant, n’a pas réussi à le distraire de la fresque qui s’organise délicatement sur la fenêtre d’en face.

Lou y voit un enfant… d’à peine quatre, cinq ans tout au plus… plutôt grand pour l’âge… une expression mélancolique ou nostalgique au visage, difficile à dire … il donne l’impression ne pas trop saisir ce qui lui arrive mais quelque chose arrive, de pesant, comme impossible à recevoir ou à supporter. Il fait blanc dans cette chambre froide.

Lou plisse les yeux. L’enfant sur la vitrine du magasin de disques est seul dans cette chambre. Debout dans la pièce blanche comme à l’intérieur d’une tempête de neige. Il grelotte, mais le froid ne semble pas en être la cause. La solitude? Peut-être. Un store blanc bouche la fenêtre. Les murs sont de la même couleur. Un enfant immobile comme une statue de glace auprès d’un lit défait. Une couverture, entre laine et coton, enroulée à son pied droit. Il. Oui, il s’agit bien d’un garçon. Il a. Oui, il est aussi vivant que cloué sur place. Il a mal. On croirait qu’il souffre. Personne ne semble répondre à la quête de sa bouche ouverte.

Des images se déroulent devant les yeux de Lou, ranimant des souvenirs lointains, d’une autre époque; celle d’une chambre, d’un store ébréché, de murs blancs, d’un lit dont la couverture disparue réapparait enroulée au pied bleui par une douleur secrète.

Lou cherche, unique spectateur conscient de ce qui se fixe sur la vitrine d’en face, il cherche… mais son pied lui fait mal… aussi mal qu’à un enfant seul, rivé à un pieu au centre d’une chambre blanche.

- Tu ne devrais pas rester là, lui dit une femme, sans doute la mère de l’enfant de quatre ans, cinq tout au plus, une enfant qui le regarde, impavide, sa mitaine rouge vide de deux pièces de monnaie. Il fait un temps à écorner les bœufs. Avec ce vent qui souffle, c’est terrible comme on gèle.
- Un peu de change s’il vous plait! Merci.

Ces quelques paroles l’ont éloigné des images projetées. L’enfant de quatre ans, cinq tout au plus, ne le quitte pas des yeux; elle ne comprend pas pourquoi ce grand jeune homme aux yeux jaunâtres, aux cheveux calamistrés, aux doigts enflés, pourquoi il demeure là à ne pas jouer dans la neige comme elle sait le faire… Puis elle s’en va après avoir retrouvé la main de sa mère qui la conduit vers l’autre intersection.

Deux sous blancs se sont retrouvé au fond du verre de carton.


Aucun son, que les images d’un film qui se déploie à partir des bourrasques du vent hurlant dans le dos de Lou. Images en noir et blanc, mais surtout blanc. Les instruments de musique qui décorent la vitrine du magasin de disques sont silencieux. Le «quêteux» replonge dans ce flou cinématographique, cherchant à oublier l’enflure au pied droit.

Est-ce un songe? Un rêve? Le début d’un délire? La douleur prend-t-elle un autre chemin pour mieux se faire entendre? Lou ne le sait pas. Il voit un enfant dans une chambre blanche, debout dans un silence infernal qui sort de sa bouche comme un cri éteint ou un pleur suffocant. Un coup de vent dans le cou comme une attaque au fouet. L’enfant le regarde. Leurs yeux deviennent jumeaux.

Lou, au-delà des couleurs elles-mêmes, reconnait dans les diverses teintes de blanc, les odeurs qui les enveloppent. La plus forte, celle de l’urine qui coula plus d’une fois le long de la jambe de l’enfant. L’enfant serait-il enfermé dans cette chambre depuis un bon moment? On étoufferait pour moins que cela. Impossible de savoir durant quelle saison ont lieu ces évènements. C’est blanc, un blanc aseptisé, tout autour et partout. Un blanc de nulle part, d’été ou d’hiver!

Lou concentre son attention sur la vitrine. L’enfant y revient, paralysé dans sa position figée. Le regarde. L’appelle-t-il? Impuissant à répondre, Lou se sent pénétré par le regard stupéfait de l’enfant. Ils ont froid en eux; de cette si pure froideur qu’on ne peut l’expliquer, la ressentir tout au plus.

L’enfant a bougé. Sur sa droite. À la main, il tient un objet. Ça semble être… Il s’y accroche. Lou cille des yeux. Une bougie? Un lumignon? L’enfant a soulevé l’objet pour le placer devant lui, le tendre du bout de ses bras vers quelque chose ou quelqu’un.

- Non, crie Lou.

Les passants n’ont rien entendu, n’ont pas interrompu leur marche chancelante sur ce trottoir glacé, seul chemin vers le bout de leur course.

Lou veut se lever, traverser la rue, se projeter dans la vitrine. Mais son pied le ramène à la réalité et du coup le personnage s’efface, l’enfant soulevant une chandelle à bout de bras…


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Un cri éternue à l’intérieur du cerveau de Lou. Quelqu’un vient d’écraser son pied endolori:

- Peux-tu t’enlever de mon chemin, espèce de débile!

Lou hésite entre l’écran embrouillé de neige et cet adolescent qui précipite sa marche vers la bouche du métro après lui avoir marché sur le pied droit. Le mal voyage entre le pied, le cœur et le cerveau dans un rapide aller-retour lancinant.

L’eau qui remplit ses yeux devient un filet de glace esquissant un sillon translucide sur ses joues. Lou cherche à retrouver le film sur la vitrine d’en face.

L’enfant n’y est plus. La chambre est fermée. Il voit plutôt, au pied d’une porte, un rai de lumière très pâle que la lueur d’une bougie ou d’un lumignon aurait souligné. Au centre de cette porte, un écriteau : DANGER, REPAIRE D’ADOLESCENT.

Mais se trouve l’enfant? Que lui est-il arrivé? Ce blanc qui l’habillait de la tête aux murs, cette couverture enroulée, tachée d’urine, et ce regard hâve dirigé vers l’inconnu, où cela s’est-il enfui?

Lou a la vague impression qu’un bout du scénario lui manque, que la pellicule sur laquelle on l’a plaqué s’est emmêlée! Il cherche à rabouter le temps entre le plancher de cette chambre qu’un rayon de lumière dessine et l’autre, la chambre blanche de l’enfant éberlué.

Le vent ne se laisse pas intimider. Il tourbillonne sans arrêt de gauche à droite, se moquant des obstacles, pour finalement se plaquer à nouveau sur le grand écran improvisé que les yeux de Lou ne quittent plus. Le froid qui accompagne le blizzard charrie ses bruits sifflants dans tout l’espace, à la fois restreint et contenu; ils deviennent de plus en plus muets pour le grand bonhomme au pied droit souffrant. Vent et froid ne l’atteignent plus. Des images d’un autre temps captent son attention.

Un peu comme si on venait de placer l’œil d’une caméra par le trou de la serrure - celle de la porte derrière laquelle un adolescent, seul aussi, étendu sur un matelas, les oreilles camouflées sous les écouteurs d’un baladeur - on voit une pièce tapissée à la manière de toutes les chambres d’adolescents.

Lou est fasciné par la lumière. Douce. D’un jaune particulier, celui des ampoules électriques camouflées sous des abat-jours improvisés. Ici, il lui semble qu’on ait utilisé un vêtement à moins que ce ne soit une couverture, entre laine et coton, difficile à dire, mais l’organisation fait en sorte que la lumière ne permet pas de tout distinguer, de tout préciser. Il faut un peu deviner dans ces reflets bigarrés le peu d’objets meublant la pièce.

Le noir et le blanc, surtout le blanc, ont laissé la place à un jaune hermétique.

Étendu par terre, sur un matelas étroit, un adolescent filiforme - il s’agit bien d’un adolescent - bouge la tête au rythme d’une musique provenant du baladeur. Ses mains battent la mesure deux secondes puis s’immobilisent. Ses pieds nus se croisent l’un sur l’autre tel un crucifié : le droit sur le gauche. Ses yeux sont fermés. La lumière jaune abricot n’est pas assez puissante pour lancer de l’ombre sur les murs «posterisés».

Lou, subjugué par la scène lente et trainarde qui s’offre à lui sur la vitrine givrée, cille des yeux cherchant à déceler la suite d’un script sans paroles.

Le jaune tiède a pris la place du blanc froid, celui de la chambre de l’enfant tenant un lumignon. Le jaune plaqué au sol ne lui permet pas de voir autre chose que cet adolescent allongé sur un matelas, que ces murs cherchant à se cacher derrière des noirs mouchetés. Un silence rempli de mouvements entoure l’adolescent, l’enveloppe alors qu’il écoute sa musique hurlante.

Trois ou quatre personnes défilent derrière la vitre du magasin de disques. Les hologrammes disparaissent instantanément. Lou revient à son pied. Le droit. Il jette un regard autour de lui comme s’il revenait d’un ailleurs l’ayant largué hors du temps. Rien n’a changé; le froid, le vent, la neige solidifient encore les traces gelées des passants avant de les lancer comme des confettis à ce rigoureux matin d’hiver.

Puis l’adolescent réapparait sur cet étrange moniteur à images, la vitrine qui doucement se givre et s’embue. Il se lève difficilement comme s’il avait dû s’arracher à l’attraction du plancher. Recule-t-il? Il risque de tomber en évitant de s’embarrasser dans le matelas. Il enlève les écouteurs plaqués sur ses oreilles. Recule encore un peu. Au pied droit, une seringue plantée. Les ongles des orteils sont rouges.

Lou porte attention aux gestes de l’adolescent alors que la température ambiante de la chambre chute de plus en plus. Bientôt, deux corps entièrement frigorifiés ne répondent plus à leurs commandes.

Un adolescent s’extirpe de la grande vitrine… entre par la grande porte invisible du magasin de disques… évite de s’embarrasser sur les pianos à queue, les violoncelles silencieux et les feuillets de partition de musique.

Lou enlève ses mitaines trouées. S’avance un peu. Son pied droit, douloureux. Il se retrouve derrière l’adolescent qui déambule sur le plancher recouvert d’un amas semi-liquide ne ressemblant en rien à la neige qui court dehors. Lou le suit. Où va-t-il? Comment peut-on clopiner dans un magasin aussi vaste, une seringue plaquée au pied droit, et demeurer inaperçu?

Lou le talonne. La chaleur blanche passe au jaune. Son pied droit insensible, il marche derrière un spectre qui, devant, se dirige vers un endroit précis, de lui seul connu. L’adolescent franchit tous les obstacles qui se dressent devant lui comme s’ils étaient invisibles. Jamais il ne se retourne. Ne se sent ni épié ni poursuivi. Il marche au-dessus de cette espèce de terreau nival sans y laisser aucune trace, aucune piste.

Lou rejoindra l’adolescent dans ce couloir où les présentoirs de disques sont installés. Ne le voit que de dos. Un dos transparent. Et s’il se retournait? Si l’adolescent aux pieds nus, s’il se retournait, Lou saurait-il le reconnaitre?

Une musique emplit le magasin de disques. Elle passe des chants de Noël à des airs de guitare électrique. Lou reconnait quelques accords; ils résonnent dans sa tête comme s’il portait des écouteurs aux oreilles. La musique enveloppe l’adolescent qui s’immobilise à quelques pas devant Lou. Se retourne. À la main, comme une bougie tendue, un lumignon en fait. L’adolescent, corps plié, tête baissée, tient ce morceau consumé, le lève vers les yeux stupéfiés de Lou.

Une fois l’adolescent complètement redressé, ce que Lou voit devant lui, c’est un être sans âge, sans couleur, dont la figure a pris la forme d’un écran sur lequel se projette… une lueur très faible, celle de la bougie… d’un lumignon.


À l’employé du magasin qui l’interpelle, Lou répond :

- Un peu de change s’il vous plait! Merci.




- Ce texte est écrit en orthographe nouvelle. -


Au prochain saut




















mercredi 30 décembre 2009

Le trois cent vingt-troisième saut / Le trois-cent-vingt-troisième saut


Odile, Éthan et Catherine
Comment mettre un terme à cette année, la deux-mille-neuvième (en orthographe nouvelle)? Les bilans, le crapaud s’y lance seulement lorsque le nombre de sauts franchit la centaine… et encore, il faudrait vérifier si au moins une occasion n’aurait pas été ratée… et de toute manière les bilans ça ne fait rien avancer, ça «banalise» parfois les évènements ou encore c’est si intime que cela ne signifie rien pour les autres.

Ça vous donnerait quoi exactement de savoir où en est mon tendon d’Achille et ses multiples complications? Un petit effort d’empathie et ensuite on tourne la page.

Ça changerait quoi dans votre vie et le roulement irréversible de l’univers connu d’apprendre que mon côlon se porte mieux? Un léger bravo échappé du bout des cils.

Ça voudrait dire quoi de précis dans votre capacité intrinsèque d’auto-analyse si je vous disais que l’année 2009 fut celle qui suivait une 2008 plutôt difficile au niveau des émotions et celle d’Éthan qui devrait, au moment où ses lignes seront publiées, faire ses premiers pas? À peine un «j’espère-que-ça-ira-mieux-et-que-la-grâce-ne-te-laisse-pas-d’une-semelle».

En fait, utiliser le «je» est toujours complexe. Je (vous voyez, il revient toujours au moment où on s’y attend le moins) disais à un bon ami que je le trouvais particulièrement patient d’écouter mes histoires de santé, d’examens à l’hôpital, de chirurgie… Ce à quoi il répondait qu’au moins ça évoluait. Évoluer c’est vieillir. Inévitablement.

J’ai fait la douce découverte (d’abord je tiens à mettre sur la table un élément important : je lis actuellement L’ART D’ÊTRE GRAND-PÈRE de Victor Hugo) alors que j’étais chez ma fille Odile (la mère d’Éthan), la douce découverte du vieillissement à partir de la présence d’un enfant de onze mois. Je m’explique.

Les enfants, lorsqu’ils ont maitrisé l’art du sommeil, c’est-à-dire franchir la nuit sans se réveiller, se rendent habituellement jusque vers six ou sept heures le matin (sept heures pouvant être considéré, pour les parents du moins, comme de la grasse matinée). Au réveil, le gazouillis qu’ils émettent et que j’ai entendu de la voix d’Éthan puis retrouvé dans mes souvenirs de père, ce gazouillis est d’une si merveilleuse pureté que cela ressemble presque à une prière. Ce gazouillis m’amène à la douce découverte.

Un gazouillis matinal de l’enfant s’avère un signal, celui de se retrouver; plus encore, celui de la certitude que nous sommes encore là. Là, dans une présence entière, complète, de celle qui se trouve directement au coeur de la sécurité. Un enfant en sécurité émet des sons qui chatouillent l’âme, des musiques intimes… ces sons deviennent des marques personnelles, des empreintes indélébiles.

Entendre gazouiller un enfant, le matin, alors que tout recommence, que tout pourrait être à la fois différent et identique, c’est se rendre compte que l’on vieillit. Au réveil, l’adulte tousse d’une voix rauque, âpre comme s’il tentait de chasser on ne sait trop quoi de coller en lui-même. Le début de sa vieillesse, peut-être. Ou, comme l’écrit le Dr Olivenstein, «la naissance de la vieillesse».

Éthan gazouillait et m’a fait prendre conscience de cette vieillesse qui est avec moi maintenant. D’ailleurs, et je ne veux surtout pas revenir là-dessus trop longtemps, mes dernières histoires de santé en sont de vibrants témoignages. Presque une année complète à faire vérifier ceci ou cela, chirurgie puis vivre avec ses collatéraux alors qu’il y a encore moins de dix ans, le tout aurait été classé parmi les banalités de la vie.

J’accepte de me dire vieux. J’accepte d’être ce que je suis en train de devenir. Un peu comme un enfant qui ne voyait presque pas il y a quelques mois à peine et à qui maintenant on ne peut rien cacher. Comme un enfant qui émet des sons puis des onomatopées et enfin des mots qui prennent du sens. Ensuite, il gazouille le matin. Se traine, se lève et se dirige vers les mains tendues, ces mains qui symbolisent la sécurité et l’encouragement à se déplacer de trois pas vers maman, trois pas vers papa. Après, il courra.

Comme la vie est bien faite, opiniâtre (c’est ma chère belle-sœur Claire qui me le répète souvent), résistante et parlante. Toute en messages, en signes que l’on décode… par après.


Comment mettre fin à l’année deux-mille-neuve? En ouvrant les bras pour la laisser partir et se tourner vers deux-mille-dix, celle qui sera là dans quelques poussières de neige.

Fred Pellerin met cet aphorisme dans la bouche d’un de ses personnages : «J’ai beaucoup de respect pour le passé parce qu’un jour il fut l’avenir.» Quelle belle façon de marquer le temps! De le situer entre enfant et vieillard, entre gazouillis du matin et toux rauque. Une prise de conscience, aussi : pour parler du passé il faut être conscient d’en avoir un. Avoir un passé c’est accepter que l’avenir aura été la somme des présents. Ce que chacun fit de ses présents est une autre question, mais chose certaine, évidente, les présents se sont déroulé en jours et en années qui se chargèrent de les remplir. Maintenant, un enfant reçoit avec la même charge, l’occasion de construire son passé avec les bouts de présent qui marchent vers l’avenir.

Le Dr Olivenstein écrit : «La naissance de la vieillesse, c’est l’entrée dans l’âge où la transmission peut s’accomplir.» Je crois qu’il a raison. Transmettre c’est avant tout reconnaitre ce que nous possédons, juger de sa pertinence et l’installer dans une certaine durabilité, une certaine permanence. On ne peut tout transmettre, que des atomes, des potentialités à charrier vers d’autres sphères qui se transformeront selon et au gré de l’intelligence de chacun en une vie personnelle. «… la vie est une succession d’équilibres instables.» comme le dit si bien Olivenstein.

À l’aube de 2010, à quelques heures de l’entrée dans la première année de la deuxième décennie de ce siècle, j’avoue que le gazouillis d’Éthan, en un merveilleux matin de Noël 2009, m’aura permis cette si douce découverte.


Je ne peux pas le promettre à cent pour cent, mais le crapaud aura peut-être terminé un conte pour le début de l’année et vous l’offrira aux premiers jours de l’année neuve.

Au prochain saut

- Ce saut est écrit en nouvelle orthographe. -

mardi 22 décembre 2009

Le trois cent vingt-deuxième saut / Le trois-cent-vingt-deuxième saut



Allons-y d’une deuxième incursion dans le merveilleux monde de la nouvelle orthographe!

Avez-vous fait quelques vérifications lors de vos derniers textes afin de voir si vous êtes «passé» du côté de la nouveauté et si vous appliquez les rectifications proposées?

Voici cette deuxième incursion :


2)
Dans les noms composés (avec trait d’union) du type pèse-lettre (verbe + nom) ou sans-abri (préposition + nom), le second élément prend la marque du pluriel seulement et toujours lorsque le mot est au pluriel.

Dans l’ancienne orthographe un compte-gouttes devient des compte-gouttes alors que dans la nouvelle orthographe on écrira un compte-goutte et des compte-gouttes;
un ou une après-midi devient des après-midi alors que dans la nouvelle orthographe un ou une après-midi s’écrira des après-midis.

TOUTEFOIS
, restent invariables les mots comme prie-Dieu (à cause de la majuscule) ou trompe-la-mort (à cause de l’article).
On écrit des garde-pêches qu’il s’agisse d’homme ou de choses.
Cette régularisation du pluriel aboutit à une règle simple et unique et supprime des incohérences : ex. dans l’ancienne orthographe on avait un cure-dent et un cure-ongles. Pourquoi?


Voici quelques exemples pratiques de cette règle de la nouvelle orthographe :

un abat-jour, des abat-jours;
un aide-mémoire, des aide-mémoires;
un casse-tête, des casse-têtes;
un gagne-pain, des gagne-pains;
un gratte-ciel, des gratte-ciels;
un pare-feu, des pare-feux;
un rabat-joie, des rabat-joies
.

On a bien saisi, je crois. Et si le cœur vous dit de creuser davantage, voici un lien intéressant, celui de l’Office québécois de langue française :
www.oqlf.gouv.qc.ca



«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


C L O A Q U E (nom masculin)
. lieu destiné à recevoir les immondices;
- bourbier; décharge; égout; sentine.
. lieu malpropre, malsain;
. foyer de corruption (morale ou intellectuelle);
- bas-fond;
. ant. Orifice commun des cavités intestinale, urinaire et génitale de nombreux animaux (oiseaux, reptiles, marsupiaux, amphibiens, certains poissons).


É T R I L L E R (verbe transitif)
. frotter, nettoyer avec l’étrille (instrument formé d’une plaque de fer emmanchée et garnie de petites lames parallèles et dentelées qu’on utilise pour nettoyer la robe des chevaux, des gros animaux);
- (brosser, panser)
. battre, malmener;
. faire payer trop cher
- (estamper).


Je remarque que parfois on utilise que le nom de famille pour identifier un personnage célèbre et cela dans quelque domaine que ce soit. On suppose, j’imagine, que le lecteur saura exactement de qui on parle. Il y a toutefois certains noms auxquels on doit accoler le prénom pour bien établir une distinction : on dira Rimbaud (ça ne pose pas problème, on sait exactement de qui l’on parle) alors que l’on écrira Alexandre Dumas afin de ne pas créer de méprise.

Mais ici se pose un problème puisque j’ai le nom de famille de l’auteur de la citation qui suivra, pas le prénom et en le divulguant, tout comme moi, vous pourriez songer à plusieurs personnes.

Il s’agit de Rubinstein. Lequel? Arthur… Anton… Ida… Olivier… Jonathan…

En interrogeant le texte, on présume que la danseuse Ida Rubinstein, les pianistes Arthur Rubinstein et Anton Rubinstein, ou Olivier Rubinstein, directeur des éditions Denoël s’intéressant à des questions d’ordre politique, n’ont pas commis ce texte. Mon choix se tourne alors vers Jonathan Rubinstein, ingénieur et informaticien américain qui a surtout travaillé chez Apple. Lisez et vous verrez:

« De façon subtile, la représentation de l’expérience douloureuse, de la maladie en général intoxique, gauchit, perturbe, transforme le vécu du malade. L’influence socioculturelle est déterminante dans la perception, le vécu et le langage de la douleur. Les expressions de la douleur sont modelées de façons différentes selon les civilisations, les motivations philosophiques ou les convictions religieuses. En bout de course, le cortex cérébral lui-même, le cerveau conscient (…) joue un rôle dans la perception et la modulation des sensations douloureuses (le cortex frontal est capable de dire non à la douleur). Pourquoi désigner du terme d’acolyte des états émotionnels tels que l’apitoiement sur soi, la culpabilité, la honte, l’inquiétude, la peur, l’anxiété ou l’état dépressif? Tout simplement parce qu’ils vous paralysent. Parce qu’ils inhibent toutes vos énergies au lieu de les rendre disponibles, de sorte que c’est contre vous-même qu’elles se retournent en faisant le jeu de vos algies. »

Ce passage me parle beaucoup actuellement!


Au prochain saut

vendredi 18 décembre 2009

Le trois cent vingt-et-unième saut / Le trois-cent-vingt-et-unième saut



L’an dernier, à l’annonce du début d’une crise économique sans précédent depuis 1929, tous les gouvernements du monde, y compris le Canada… après quelques tergiversations… mirent l’épaule à la roue afin de sauver l’économie mondiale du désastre.

Pourquoi ne fait-on pas la même chose avec le problème du réchauffement de la planète?

Sans doute parce que ce n’est pas vraiment un désastre! Peut-être en raison des « parce que » tellement difficiles à expliquer emballés dans des notions scientifiques relevant d’un certificat d’études secondaires et plus! Ou tout simplement qu’on a le temps. 2050, c’est tellement loin!

Vous savez, dans un abribus de la STM (Société de Transport de Montréal) alors qu’il fait moins 15 degrés Celcius à l’extérieur, parler du réchauffement de la planète n’est pas tout à fait évident! Mais le crapaud l’a fait.

Je posais, à une dame qui elle aussi attendait le 139 (le bus Pie-IX), la question plus haut énoncée. Dans sa sagesse de grand-maman (elle me disait avoir aussi trois arrière-petits-enfants), me regardant droit dans les yeux, elle m’affirma avoir entendu à la télévision un très grand spécialiste de la météo (ou quelque chose du genre a-t-elle précisé) que ce n’était pas si pire que cela. Elle réalisa, alors que j’ajoutais m’inquiéter pour la suite du monde, songeant surtout à mes petits-enfants, d’abord que le bus arrivait et que les réponses définitives ne sont peut-être pas celles qui répondent définitivement aux questions posées.

Nous sommes montés dans le bus, descendus à la station de métro Pie-IX puis séparés car nous empruntions deux directions différentes. Cette image m’a beaucoup frappé. Même abribus… même bus… même station de métro, puis deux directions opposées. Sans doute qu’à Copenhague – certains l’ont rebaptisée Hopenhague – retrouve-t-on ces deux directions opposées. Sans doute, peut-être ou tout simplement faut-il que les grandes questions humaines, cruciales ou pas, se ramènent à deux directions opposées!

Je n’en ai aucune idée mais ce que je sais c’est que samedi dernier alors que LE DEVOIR (qui aura 100 ans, comme les Canadiens, en janvier prochain) publiait un grand dossier sur la conférence de Copenhague et que je lisais attentivement les diverses argumentations, je me suis inquiété… au point de cesser de lire, au point d’avoir honte d’être encore Canadien.

Monsieur Harper a des enfants. Pas de petits-enfants (comme moi) et d’arrière-petits-enfants (comme la dame de l’abribus)… Voilà sans doute, peut-être ou tout simplement une explication nous permettant de comprendre sa position sur la question du réchauffement de la planète, position qui n’a rien à voir avec celle de la Chambre des Communes à Ottawa, d’une assez forte majorité de Canadiens et, semble-t-il, d’une très forte majorité de Québécois.

Je ne sais pas ce que ses enfants en pensent! Sont-ils un peu malheureux, en classe, d’avoir à dessiner une planète telle que la leur prépare leur papa-premier-ministre-du-Canada alors que les autres, désespérément, tentent de mettre un peu de bleu autour de leur croquis?

Éthan, mon dernier petit-fils, a onze mois aujourd’hui. En 2020, il aura onze ans. A-t-on le droit, le droit moral, de lui préparer une planète moins bleue que celle d’il y a trente ans alors que ses parents naissaient? A-t-on le droit, le droit éthique, de lui remettre une planète plus atrophiée que celle dont héritèrent ses grands-parents, il y a soixante ans?

Le crapaud, au nom de tous les Éthan présents et à venir, de tous les Émile, Léa, Arthur, de leurs amis d’ici et d’ailleurs, d’un ailleurs proche, d’un ailleurs éloigné, en leur nom, le crapaud qui continuera de fréquenter les abribus de la STM, de prendre le métro et d’user ses espadrilles, le crapaud demande que nos dirigeants nous dirigent vers la vie et non vers la mort. Que nos dirigeants prennent tous les moyens extrêmes comme ils le firent pour la crise économique, afin d’enlever cette épée de Damoclès qui ne tient plus que par un fil au-dessus de nos têtes.

Je crois que ma grand-maman, arrière-grand-maman, malgré qu’elle ait entendu dire que ce ne soit pas si grave, je crois qu’elle serait d’accord elle aussi et souhaiterait qu’à sa sortie du métro, le ciel fut bleu, l’air pur malgré le moins 15 degrés Celcius.



Bon. Voilà pour le côté éditorial de ce saut. J’achève en vous faisant lire un très court poème de William Ernest Henley. Il l’a écrit en 1875 alors qu’on venait de lui amputer une jambe. Nelson Mandela, dans sa cellule sud-africaine, se le récitait tous les jours pour alimenter l’espoir.

Clint Eastwood a intitulé son dernier film, tout à fait intéressant, du nom de ce poème, INVICTUS qui signifie «invincible».

INVICTUS

Dans la nuit qui m'environne,
Dans les ténèbres qui m'enserrent,
Je loue les Dieux qui me donnent
Une âme, à la fois noble et fière.
Prisonnier de ma situation,
Je ne veux pas me rebeller.
Meurtri par les tribulations,
Je suis debout bien que blessé.
En ce lieu d'opprobres et de pleurs,
Je ne vois qu'horreur et ombres
Les années s'annoncent sombres
Mais je ne connaîtrais pas la peur.
Aussi étroit soit le chemin,
Bien qu'on m'accuse et qu'on me blâme
Je suis le maître de mon destin,
Le capitaine de mon âme

William Ernest Henley (1875)


Au prochain saut


mardi 15 décembre 2009

Le trois cent vingtième saut / Le trois-cent-vingtième saut



Dans le dernier saut, j’ai glissé un peu moins de deux mots sur la question de la nouvelle orthographe, vous promettant d’y revenir à l’occasion. Puisque l’occasion fait le larron… saisissons l’occasion et nous l’aurons…

RENOUVO est un réseau qui réunit des associations privées oeuvrant pour diffuser les rectifications orthographiques proposées et recommandées par les instances francophones compétentes parmi lesquelles on retrouve l’Académie française, le Conseil supérieur de la langue française.

J’ai trouvé sur leur site internet cet article qui expose bien la question de la nouvelle orthographe.

«L’Académie française, comme les instances francophones compétentes (notamment en Belgique et au Québec), a approuvé à l’unanimité un certain nombre de rectifications proposées par le Conseil supérieur de la langue française. Celles-ci ont été publiées au Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990.

L’orthographe, si on la compare à un vêtement de la langue, doit s’ajuster à l’évolution. Depuis trois siècles, l’Académie française n’a cessé de s’en occuper.

En 1740, par exemple, dans la troisième édition de son Dictionnaire, elle a modifié la graphie d’un mot sur quatre. Un siècle plus tard, en 1835 (6e édition), l’Académie a réintroduit le «t» dans les pluriels «enfans», «contens» et d’autres; «ai» a remplacé «oi» dans «j’avois», « il étoit», qui sont devenus «j’avais» et «il était».

Les rectifications actuelles touchent quelques milliers de mots; or, près d’un tiers d’entre eux avaient déjà en 1990 une forme dite nouvelle dans un ou plusieurs dictionnaires d’usage courant. Les éditions récentes de ceux-ci enregistrent une très large proportion des formes rectifiées. Les outils informatiques, en particulier les vérificateurs d’orthographe, sont également mis à jour.

Ces rectifications tendent à supprimer des anomalies de l’orthographe française, des exceptions ou des irrégularités (les rectifications ne touchent ni les noms propres ni leurs dérivés). Elles touchent en moyenne moins d’un mot par page d’un livre ordinaire et, souvent, il s’agit d’un accent.

. Par exemple, l’accent circonflexe ne se met plus (à quelques exceptions près, justifiées) sur les lettres «i» et «u» : abime, assidument, connaitre, il apparait, couter.

. L’accentuation de mots tels «allègement», «allègrement», «évènement» correspond maintenant à leur prononciation actuelle.

. Des familles désaccordées sont harmonisées : «bonhommie» s’écrit avec deux «m» comme «homme»; «boursouffler» ressemble à «souffler».

. Les numéraux composés, cardinaux ou ordinaux, sont unis par des traits d’union : «vingt-et-un-mille-deux-cent-cinq», «huit-centième».

Les graphies anciennes restent admises. Quant aux graphies nouvelles, elles ne peuvent que rendre service aux usagers d’aujourd’hui et de demain.»

RENOUVO est l’acronyme de Réseau pour la nouvelle orthographe du français.

Des questions récurrentes quant à la pertinence de la nouvelle orthographe - d’ailleurs Denise Bombardier les mentionnait dans un article publié dans LE DEVOIR il y a une ou deux semaines - les deux suivantes viennent en tête de liste : Va-t-on écrire au son? A-t-on nivelé par le bas?

Voici les réponses que nous offre le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français (GQMNF) :
« Non. La nouvelle orthographe n’est pas une écriture phonétique. Les rectifications de l’orthographe n’ont pas été mises en place dans le but de simplifier bêtement l’écriture et de régler le problème de l’échec scolaire en laissant passer des «fautes», mais bien dans le but de RÉGULARISER une partie du système orthographique du français et ainsi d’ÉLIMINER plusieurs incohérences et anomalies. »



Nous allons dès aujourd’hui aborder une première rectification :

(1) LES NUMÉRAUX COMPOSÉS SONT SYSTÉMATIQUEMENT RELIÉS PAR DES TRAITS D’UNION

« vingt et un » en ancienne orthographe devient dans la nouvelle orthographe « vingt-et-un »;
« deux cents » devient « deux-cents »;
« trente et unième » devient « trente-et-unième ».

Observation : on distinguera désormais soixante et un tiers (60 + 1/3) de soixante-et-un-tiers (61/3). Cette nouvelle règle supprime de nombreuses difficultés et évite des pratiques jusque là largement aléatoires.

Allons-y maintenant d’une application pratique : vous venez de lire le trois-cent-vingtième saut de crapaud, le prochain sera donc le trois-cent-vingt-et-unième…

Au prochain saut

samedi 12 décembre 2009

Le trois cent dix-neuvième saut



Dans le poème – r u i s s e a u – il y a un mot qui ne s’avère pas conforme à la nouvelle orthographe. Il s’agit de (nénuphars) que l’on doit maintenant écrire (nénufars).

Les débats autour de ces modifications nous en font entendre de toutes les couleurs et s’ajoutent à ceux qui s’adressent au cours d’éthique et de culture religieuse. Cela me rappelle le début des discussions entourant la réforme scolaire québécoise… Revenons à la nouvelle orthographe. Personnellement je ne m’y suis pas totalement converti, sans trop savoir pourquoi. Pour me bousculer un peu, j’ajouterai - à l'occasion - sur le crapaud, les grandes lignes de cette réforme qui semblent tant bouleverser notre monde de l’écrit.

Pour aujourd’hui, deux poèmes. Le deuxième est un «cadavre exquis» qui respectera les consignes prescrites au saut 316.



r u i s s e a u


les amarres lâchées n’ont pas atteint
- encore -
le fond du ruisseau
que mille têtes-ogives fouineuses les poursuivent

souffle sur l’eau un grand vent
s’y meuvent des vagues dilettantes
alors qu’une trace rouillée se camoufle
au creux du château liquide

l’immobilité pour mouvement
les galets tentaculés bougent sans bouger
tel une fleur-Ophélie noyée, coupée d’elle-même
un narcisse défiguré nage
les bras attachés aux nénuphars décolorés

ruisseau, porteur de naufrages
ta continuelle route brouille les illusions

ruisseau, ancêtre de fleuves
te voilà pris aux racines anhydres
à enterrer des gouttes d’eau
ensevelies au tombeau des cordages




CADAVRE EXQUIS NUMÉRO 2


un laurier mort
comme un fantôme qui passe
cheval blanc sur fond de montagne
le fantôme diaphane

entre plus tard et partir

l’haleine des mots du silence
sitôt refermés ouvrir les yeux
le bleu dans le gris des nuages
une vieille musique en sourdine

automne, saison des attirances


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


B I L L E V E S É E (nom féminin)
. parole vide de sens, idée creuse.
- baliverne; sornette; sottise



C A L I C O T (nom masculin)
. toile de coton assez grossière;
Par ext. : bande de calicot portant une inscription (banderole);
. commis de magasin de nouveautés.


Au prochain saut





mercredi 9 décembre 2009

Le trois cent dix-huitième saut



Je remarque que mes cahiers de lecture qui portent les numéros 3 et 4 commencent de manière significative à être expurgés de leur contenu.

En ce matin de première tempête du presque hiver 2009, voici quelques citations tirées de LE PETIT FRÈRE TOMBÉ DU CIEL (Jostein Gaarder)

. J’ai dû oublier pas mal de choses et en inventer certaines autres. C’est souvent ce qui arrive quand on veut rapporter des événements qui ont eu lieu il y a très, très longtemps.

. Jamais une réponse ne mérite qu’on s’incline devant elle. Même si elle semble intelligente et juste, elle ne mérite toujours pas qu’on s’incline devant elle. Une réponse, c’est forcément le chemin qu’on a déjà parcouru. Seules les questions peuvent montrer le chemin qu’il reste à faire.

. Je crois que certaines des rencontres les plus importantes que nous faisons dans notre vie ont lieu pendant que nous dormons. Pendant notre vie, il y a des rêves qui sont si clairs qu’ils paraissent plus réels que la vie en bas, dans toutes les vallées encaissées.

. Il est presque aussi difficile de se rappeler un rêve que d’attraper un oiseau. Mais parfois, on dirait que l’oiseau vient de lui-même se poser sur notre épaule.


Les suivantes, toujours de Jostein Gaarder, proviennent de VITA BREVIS.

. La vie est brève, bien trop brève. Pourtant nous vivons ici et maintenant, mais peut-être seulement ici et maintenant, hinc et nunc.

. La vie est brève, Aurèle. Nous avons le droit d’espérer une vie après celle-ci, mais nous n’avons pas le droit de nous maltraiter et de nous servir les uns des autres comme si nous n’étions que des instruments pour atteindre une existence dont nous savons au fond si peu de choses.


Les prochaines, en vrac…

. La poésie est un aspect de la pensée
La beauté est un aspect de la vérité.
(Martin Heiddegger)

. Celui qui sait ce qu’est le grand désir, lui seul sait ce que je souffre.
(Goethe)

. Dis ce qui t’est le plus personnel, dis-le, il n’y a que cela qui importe, n’en rougis pas : les généralités se lisent dans les journaux.
(Elias Canetti)

. Elle se passe comme ça, la vie, braves gens : entre des morts auxquels on a coupé la parole et des vivants qui se taisent.
(André Hardellet)

. Tous, nous purgeons une condamnation à vie dans le cachot du moi.
(Cyril Connolly)

. Quand nous oublions, c’est que nous avons perdu moins la mémoire que le désir.
(Juan José Saer)

. Nous devrions nous souvenir de chaque mort comme s’il vivait, de chaque vivant comme s’il était mort.
(Ernst Jünger)

. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
(Voltaire)

. La liberté des autres étend la mienne à l’infini.
(Michel Bakounine)

. Rien à faire, l’homme ne juge pas, il condamne.
(Charles Péguy)

. Sunt lacrimae rerum Il y a des larmes dans les choses.
(Virgile – Énéide)

. Dans l’état d’esprit où l’on observe, on est très au-dessous du niveau où l’on se retrouve quand on crée.
(Marcel Proust)


C’est quand même génial de faire se suivre ces auteurs qui, pour plusieurs, ne se sont ni connus ni lus… La magie des cahiers de lecture!

Au prochain saut

dimanche 6 décembre 2009

Le trois cent dix-septième saut



6 décembre.
Il y a vingt (20) ans.
20 ans, l’âge des possibles, l’âge des plus sérieuses insouciances.

Elles ( Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widaieweiz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie Saint-Arneault, Annie Turcotte) devaient avoir environ 20 ans chacune… l’âge des plus sérieux possibles!

Lui (Marc Lépine – né Gamil Gharbi) venait d’avoir 25 ans.

Un 6 décembre de neige. Un 6 décembre fatal.

Il y a vingt ans aujourd’hui; pour se souvenir, ne pas oublier, mais aussi pour apprécier le chemin parcouru afin d’abolir le droit à l’arme à feu, se demander si la violence envers les femmes, envers nos filles est toujours un passe-droit que s’accorde certains individus recherchant le monopole du contrôle de leur être sur un autre…

Le crapaud a deux poèmes à nous offrir comme une gerbe de mots, car tous et toutes nous sommes (et seront) parties prenantes des gestes que posent (ou poseront) ceux ou celles qui vivent (et vivront) parmi nous… nous devons en assumer les conséquences, s’en responsabiliser.

Le premier est d’Anne Hébert, le second de Michèle Lalonde.



IL Y A CERTAINEMENT QUELQU’UN

Il y a certainement quelqu’un
Qui m’a tuée
Puis s’en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite.

A oublié de me coucher
M’a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
À leur plus pure image d’eau

A oublié d’effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue.

Anne Hébert


LE SILENCE EFFRITÉ

le silence effrité
aux rives de mes veines
douces grèves léchées de sang
où s’allongent les corps désunis de nos songes

ô tiédeur initiale des jours
quand l’ocre et le froment
partageaient une même allégresse
au seuil de nos lèvres

l’égalité miraculeuse de chaque désir

j’ai pitié de nos mains disjointes
nos paumes désenchantées et disperses
comme des coquilles crevées

nos regards impairs

l’oubli va nous dissoudre

Michèle Lalonde


Parmi celles qui sont décédées, il y a des noms qui résonnent davantage dans mon coeur: Bergeron… Daigneault… Pelletier… Turcotte!

Au prochain crapaud

mardi 1 décembre 2009

Le trois cent seizième saut



On entreprend le mois de décembre par un jeu: celui du «cadavre exquis».
Vous connaissez sans doute, cela vient des surréalistes parisiens qui le créèrent autour des années 1925. Il consiste à «faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu’aucune d’entre elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes.»

Le principe étant que chacun écrit, et cela à tour de rôle, une phrase – la première fut : «Le cadavre exquis boira le vin nouveau.» - en respectant scrupuleusement l’ordre sujet/verbe/complément ou tout autre convenu par les participants. Toutefois, et c’est là que réside l’intérêt de ce jeu, personne ne doit connaître ce que le précédent a écrit.

Je me suis amusé à un peu trafiquer le jeu afin de voir ce que cela pouvait donner en bout de ligne. À partir d’un vers des dix (10) premiers poèmes du crapaud publiés sur le blogue, vers cueilli de façon aléatoire, j’ai reconstitué un nouveau poème…

Voici ce que cela donne. Il portera le titre suivant :

CADAVRE EXQUIS NUMÉRO 1

où? se cache le temps
la mer
sur les vagues d’une symphonie bleue
sous des ailes éloignées

tu coules loin
nous déportant, nous, ne sachant nager,
beaucoup trop
alors
sur la vie
sur les pistes
sur la grève engluée
devant la maison enchâssée
aux déchirantes heures de l’espoir
au bout à bout de la vie arc-boutée
il a plongé
il s’est humecté
le cœur il a plissé
avec des morceaux de vent
d’espoirs d’horizons
m’écoutais-tu?
comme une vague perdue que la mer enveloppe d’épaves vermoulues
comme les sons amplectifs du vent déchiquettent les souvenirs disparus

«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A L E P H (nom masculin)
. première lettre de l’alphabet hébraïque
. en math : nombre cardinal caractérisant la puissance d’un ensemble infini (transfini)


A N A G O G I Q U E (adjectif)
. se dit d’un sens spirituel de l’Écriture fondé sur un type ou un objet figuratif du ciel et de la vie éternelle


Au prochain saut

vendredi 27 novembre 2009

Le trois cent quinzième saut



Novembre s’achèvera sur ces quelques citations.


. L’univers n’est ni hostile ni amical; il est simplement indifférent.
(J.H. Holmes)

. Dans la quantité de choses qu’on fait ensemble, il y a l’annonce de tout ce qui viendra plus tard – et aussi de tout ce qui ne viendra pas.
(Bernard Schlink)

. Elle s’obstinait à croire, comme tous les mal-aimés, que l’amour que l’on n’a pas reçu existe quelque part, prêt à vous fondre dessus.
(Paule Constant)

. … je vous demande si vous m’aimez de me laisser mourir une nuit très loin dans la mer.
(Monique Wittig)

. … la distance qui, peu importe ce qui la motive, finit bien sûr par se creuser entre ceux qui s’aiment.
(Mario Cyr)

. Il est déraisonnable d’aimer raisonnablement. Il n’est pas passionnant de n’aimer qu’avec passion.
(Jacques Cuerrier, Serge Provost)

. Ceux que nous aimons le plus sont ceux qui ont le plus de pouvoir de nous faire mal.
(John Fletcher)

. La joie, la peur, le désir d’en finir avec son propre poids : toutes nos émotions sont mystérieuses, aux autres comme à nous-mêmes.
(Robert Lalonde)

. Mais moi je vous dis qu’elles (joie et tristesse) sont inséparables. Ensemble elles viennent, et quand l’une vient s’asseoir seule avec vous à votre table, rappelez-vous, que l’autre dort sous votre lit.
(Khalil Gibran)

. Les choses les plus ordinaires ne sont pas toujours aussi ordinaires qu’on pourrait le croire.
(Jostein Gaarder)

. Le corps est un gouffre, tout est nuit noire par en dedans.
(Gaétan Soucy)

. La plus atroce offense que l’on puisse faire à un homme c’est de nier qu’il souffre.
(Cesare Pavese)

. Comment peut-on souffrir de l’absence de celui qui est présent? … on peut souffrir de nostalgie en présence de l’aimé si on entrevoit un avenir où l’aimé n’est plus; si la mort de l’aimé, invisiblement, est déjà présente.
(Milan Kundera)

. Un être humain qui souffre est à peine un être humain, il est amputé de la dimension de la santé, de la dimension du plaisir, il est en cage derrière les barreaux de la souffrance, muré dans sa douleur.
(Rubinstein)

. Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cessez de l’être.
(J.S. Mill)

. Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
(Pascal)

. La vie de l’homme ne peut être «vécue» par une simple répétition d’actions types propres à l’espèce : chacun doit vivre. L’homme est le seul animal capable de s’ennuyer, d’être insatisfait, de se sentir chassé du paradis.
(Éric Fromm)

. Peu de choses conservent leur charme dans la solitude; et si la solitude est complète et définitive, tout devient inévitablement amer. La belle vie humaine est une belle vie entre êtres humains, sinon, ce serait peut-être une vie, mais qui ne serait ni belle ni humaine.
(Fernando Savater)

. Il faut retenir avec toutes nos dents et nos griffes l’usage des plaisirs de la vie que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres.
(Montaigne)

. On mérite souvent sa place dans la vie à cause de certains mouvements brusques qu’on est capable d’avoir.
(Jean Giono)

. Les évidences abondent pour démontrer que le système cognitif a le pouvoir (qu’il n’utilise pas toujours) de modifier l’intensité de la douleur physique.
(Meg Bogin)

. Le divers, le tiroir qu’en enfant n’a jamais ouvert.
(Victor Segalen)

Au prochain saut

mardi 24 novembre 2009

Le trois cent quatorzième saut



Mardi matin, 24 novembre.

Le Salon du livre de Montréal est terminé depuis hier.

Je me suis abstenu en fin de semaine pour la simple raison qu’un retraité, selon moi, devrait s’astreindre à profiter des heures creuses que ce soit pour se rendre à la banque, faire ses courses au supermarché, aller au cinéma ou… au salon du livre, laissant à ceux qui sont encore actifs (les travailleurs) un meilleur espace pour participer à des événements qui s’étendent sur quelques jours ou tout simplement éviter de rallonger la queue dans les endroits publics afin d’obtenir des services. Les centres de vaccination contre la grippe A(H1N1) ont compris le problème en départageant les clientèles puis en émettant des laissez-passer! Je me souviens trop à quel point je rageais lorsque, devant me rendre à la banque sur l’heure du midi (l’heure du lunch) un gentil retraité, attendant qu’on le serve, ralentissait tout le monde alors qu'il aurait très bien pu s’y présenter une heure avant ou une heure après.

Donc, laissant le vendredi soir et les samedi et dimanche aux autres, j’optai pour lundi. Grand bien m’en fit car je me suis retrouvé à la place Bonaventure avec une ribambelle d’écoliers qui arpentaient à une vitesse vertigineuse les allées du salon à la recherche des stands où la littérature jeunesse se terrait. Il s’en trouvait partout.

J’étais heureux de voir tous ces jeunes s’exclamer devant tel ou tel livre, se surprendre de voir l’auteur en chair et en os, ramasser et déposer dans leur sac plastique tous les signets reçus des maisons d’édition, de crier à un ami ou une amie qu’il fallait venir voir ceci ou cela, interroger un ou une enseignante sur le moment prévu pour le lunch… tout en me disant que ce métier n’était plus pour moi. Ça exige un je-ne-sais-quoi que je n’ai plus… Une façon toute pédagogique de voir dans le hurlement de celui-ci une demande d’aide; dans le regard effaré de celle-là, une interrogation qui tarde à se pointer; dans l’éloignement de ceux-ci un désintéressement; et j’en passe.

Je me promenais donc dans les allées du salon après avoir organisé ma visite selon un sens «périmétrique» : faire le tour pour ensuite quadriller d’est en ouest puis du nord au sud, pour ne rien manquer.

Ce que je fis.

Ce qui me permit de me rendre compte que si j’avais attendu cette visite au salon j’aurais obtenu une réduction sur mon abonnement au journal LE DEVOIR (qui fêtera ses 100 ans le 10 janvier 2010)…

Ce qui me permit de constater à quel point les employés, sans doute de corvée depuis plus de cinq jours, avaient la langue… à terre.

Ce qui me permit de me poser les questions suivantes, cela à partir du point de vue des libraires : est-ce pertinent de tenir un salon du livre à cette époque? Est-ce qu’on ne devrait pas y retrouver, acceptant le fait qu’il persiste à se tenir un mois des Fêtes, que les crus de l'année et une occasion de saluer des auteurs?

Ce qui me permit de faire - comme plusieurs personnes d’ailleurs – le tour des maisons d’édition, carnet en mains et prendre des notes pour des achats chez mon libraire habituel.

Ce qui me permit surtout de constater à quel point les livres sont dispendieux. Je suis revenu du Salon du livre de Montréal, me disant que l’achat d’un livre n’est pas réservé à tout le monde. À moins de se diriger vers les collections de poche, et là encore, il est à peu près impossible de se procurer un livre de 200 pages et plus pour moins de 30 dollars. C’est incroyable, mais vrai. Le livre n’est pas un produit qui s’adresse à tout le monde. Ça prend des sous. Beaucoup de sous. Comme il ne s’adresse pas à tout le monde, c’est qu’il s’adresse à une catégorie de gens en particulier. À ceux qui des sous. Beaucoup de sous. Notez cette merveille de lapalissade!

La culture, celle dont on parle et discute sur toutes les tribunes publiques, ne s’adresse si l’on utilise le coût des livres pour exemple, qu’à une infime partie de la population.

J’ai relu mon cahier de notes en sortant du salon où je n’ai rien acheté. S’y trouvent neuf découvertes qui varient entre 19,95$ et 40$ : au total, si j’achète tout, plus de 200$. Je ne sais pas si mon voisin de quartier (je suis dans Hochelaga-Maisonneuve, quartier ouvrier situé dans l’est de Montréal) ou ma voisine, ou les deux ont budgété autant pour l’achat de livres?

Il y a quelque chose qui cloche ici! Ne devrait-on pas, minimalement, enlever la TPS sur le livre? Ne devrait-on pas chercher des moyens pour rendre accessible l’achat du livre et cela pour tout citoyen quelque soit son revenu?

Sans doute que Yann Martel qui écrit à Stephen Harper aux quinze jours pourrait aborder ce sujet avec lui! Mais ça serait univoque car notre premier ministre, en plus de ne pas lire les suggestions de l’auteur, ne prend même pas le temps de lui répondre autrement que par un accusé de réception rédigé par un adjoint…

Pour en finir avec le Salon du livre qui se voulait orienté vers la famille, je signale que pour une troisième année consécutive le prix du public a été décerné à Michel Tremblay. Je n’élaborerai pas sur cette nouvelle, étant allergique à cet auteur dont je suis incapable de lire les éternelles mêmes histoires. Point final.

Vous aimeriez connaître le contenu de mon cahier de notes?
Voici :

. Le tombeau de Tommy (Alain Blottière);
. Malavita encore (Torino Benacquesta);
. Thérèse pour joie et orchestre (Hélène Monette);
. Montréa Kitsch, 98 lieux hauts en couleur ( Sébastien Diaz);
. cellule esperanza (n’existe pas sans nous) (Danny Plourde)
. Kennedy sait de quoi je parle (Tania Langlais)
. L’édition du centenaire des oeuvres de Gabrielle Roy;
. Paul en Finlande (Yann Martel) publié chez Boréal Compact.

Faites le compte, il y en a pour plus de 200$ avant la TPS… Vous comprenez pourquoi je suis un adepte des bouquineries là où on retrouve des livres de seconds yeux… Mais les droits d’auteur, que leur arrivent-ils lorsque j’achète dans ce type de librairie?

Au prochain saut

mardi 17 novembre 2009

Le trois cent treizième saut



Il y a longtemps. En fait, le dernier poème du crapaud remonte au saut 285, c'est-à-dire en juin dernier. Une certaine panne sèche? Ou, je ne sais trop, une recherche de dire autrement. Je vous laisse le soin de comparer aux autres celui d'aujourd'hui, mais personnellement il me plaît bien. Sans doute parce qu'il aura été difficile de l'achever.
Il porte le titre suivant:
il y eut une invitation et elles furent nombreuses

Le voici.


il y eut une invitation
et
elles furent nombreuses



il y eut une invitation

un deuil serait souligné
sur le seuil des âmes qui la recevraient

et elles furent nombreuses

invitation adressée par courriel sur clavier qwerty
quelques âmes ébranlées s’en étonnèrent

elles furent nombreuses

une invitation plus buffet que banquet
exhortation au centre d’une île où pleurent des nymphéas
un bateau évanescent transporterait les invitées

furent nombreuses

débuta dans la cohue l’incompréhensible palabre
simultanément tenu d’un bout à l’autre de l’île
sur la grève empoussiérée des sirènes serinaient
des hôtesses démaquillées marmonnaient l’invitation

nombreuses

on assécha le feu
qui depuis le matin dévorait les coraux
entrées froides pour invitées surprises

on alluma les eaux salées
qui depuis la nuit bouillonnaient
comme des mains sacrilèges, aveugles et impaludées


- la vie, un fantôme activé par une marionnette à fils


cette redondante mélopée
sortait de la bouche affamée
d’on ne sait trop combien de lamantins voraces
arpentant les berges sur lesquelles les âmes accostaient


- la vie, une marionnette à fils hantée par un fantôme


l’écho chevrotant reprenait en accents torrides
les paroles monocordes, monotones et chantées
lançant la discorde au visage des convives javanaises

un long manteau blanc-fantôme
une jaquette noire-marionnette
cachaient leurs soupirs enfouis dans un bol de chiffres
offert aux convives sulfureusement nourries
afin qu’elles ne cherchent plus
aux creuses paroles, des messages surannés


- un chemin pavé de laideurs mène à la BEAUTÉ


les invitées infidèles et meurtries
endeuillées par leurs regards vaporeux
retenaient de longs soupirs marins
jusqu’à l’heure des condoléances gratuites

inscrivaient avec des os de requins affamés
le nom des âmes éternellement mortes
unanimement reconnues et oubliées

adressaient alors des psaumes desséchés
aux anges noirs, relève de l’atoll,
pris aux fils fantomatiques des marionnettes débranchées


- la vie, un triste silence à la fenêtre fermée -


et elles mangeaient
comme mangent à des noces mortes
des convives inconnus
à qui on aurait greffé à l’aisselle
des palimpsestes indéchiffrables
enrubannés du colophane des violons timorés

et elles écoutaient
mélopées et psaumes
résonnant à leurs pieds

et elles attendaient
impatientes, de cette patience des coquillages,
que le deuil pour lequel

il y eut une invitation
et elles furent nombreuses


se déplaça sous les vagues, sous les marées
entre ressac et mer bleue verte

et elles attendront
comme on attend
lorsqu’en attendant
on croit ne plus attendre

il y eut une invitation
et elles furent nombreuses

à recueillir sur le sable jaune
des marionnettes sans fils
des fantômes dévastés
et un bateau sabordé

Au prochain saut

Si Nathan avait su... (Partie 2) -34-

  Madame Saint-Gelais, précipitamment, ferma la porte du local où s’achevait la réunion de parents. Elle prit la parole: - Je vous demande d...