jeudi 26 mars 2009

Saut: 271

Le crapaud achève aujourd’hui le survol autour de Jan Trefulka.

Son HOMMAGE AUX FOUS raconte l’histoire de Cyril Dusa alors qu’il sort de l’hôpital où il a fait un assez long séjour. Comme le médecin l’a autorisé à vivre à sa guise, naturellement il se croit condamné. Que signifie, d’ailleurs, vivre à sa guise, pour un paysan thèque marié avec une femme acariâtre, et dont le seul plaisir consiste à cultiver son bout de vigne et à surveiller ses fûts?

Quelque chose a changé, cependant : Cyril Dusa ne se reconnaît pas. Son nom lui apparaît lié à un destin qui n’est pas vraiment le sien. Rentré chez lui, il s’enferme dans le grenier. Raconte sa vie dans un cahier, pour lui tout seul. Envoie promener son fils qui lui fait des remontrances. Va se saouler au village. C’est là qu’il rencontre Éva, une jeune fille qui se donne mais qu’aucun homme ne garde. À soixante ans, Cyril découvre l’amour.

Le reste de l’histoire montrera comment, peu à peu, les choses rentrent dans l’ordre.

La simplicité du ton et la vivacité des portraits ne sont pas le seul charme de ce roman. On y trouve aussi une foule de détails sur la vie dans un petit village des Sudètes (région naguère rattachée par Hitler à l’Allemagne), depuis l’avant-guerre jusqu’à nos jours.




Jan Trefulka


Voici quelques phrases tirées de ce roman.

. Car tout homme est évidemment libre, absolument libre comme Dieu tant qu’il ne commence pas à tenir compte des personnes qui l’entourent. C’est en elles que réside son esclavage et plus elles sont proches, plus elles l’enchaînent. Ainsi peut-on ressentir une haine cruelle envers ceux qui vous sont le plus chers, une haine douloureuse envers ceux avec qui on marche main dans la main, une haine désespérée à l’égard de celui dont on a besoin pour vivre.

. Dans ce grumeau réduit à quelques simples cellules sont stockées dès ses premières secondes toutes les connaissances nécessaires à la vie. À croire que l’apparition du cerveau sert à l’homme seulement à ignorer comment vivre, à pouvoir venir au monde sans expérience et presque sans instincts, à devoir, encore et encore, apprendre tout ce que nos ancêtres ont déjà appris à chaque génération, à être contraint de répéter toutes les erreurs, de passer par toutes les souffrances, de se préparer des pièges pour y tomber soi-même, d’entrer dans le malheur en connaissance de cause et de vaciller, désemparé, chaque fois que l’ombre d’une grande main étrangère obscurcit notre vie.

. Notre aptitude à penser nous vaut la perte de notre mémoire collective; notre capacité de réflexion, la rupture du fil des générations si bien que nous ne cessons pas de redécouvrir ce qui est déjà découvert, de résoudre à nouveau, dans les affres qui accompagnent toute décision, ce qui a déjà été résolu.

. Lorsqu’on boit, le temps passe trois fois plus vite car les mots coulent trois fois plus lentement, reviennent, se répètent, roulent, passent d’une bouche à l’autre.

. … il avait l’impression qu’un animal inconnu se mouvait au milieu de la clairière. Un animal maladroit, qui paraissait devoir à tout moment retomber à quatre pattes, tant sa station debout semblait précaire. Un être mi-oiseau, mi-quadrupède, inadapté à la vie au milieu des herbes et des arbres, une bête fauve prise d’un désir de voler et qui était restée à mi-chemin, dressée pour prendre son essor, mais incapable de s’arracher au sol. Ainsi survit en chacun de nous une insatisfaction permanente, l’aspiration à devenir différent, plus grand, plus léger, plus rapace, à se transformer, à se dégager, à être plus qu’homme. S’élever comme l’oiseau, plonger dans les profondeurs comme le poisson, s’enfoncer dans le sol comme le ver. Si rien de tout cela ne nous est accordé, nous essayons au moins tantôt d’emprunter une autre rue, tantôt de changer de vêtements ou de rêver à ce que nous serions si nous n’étions pas ce que nous sommes.

. Comme toujours, la chose commençait par une toile d’araignée ténue, imperceptible, dont les fils à peine visibles se transformeraient avec le temps en des cordes solides et celles-ci à leur tour en barreaux que même la meilleure volonté ne pourrait abattre.

. On n’a aucun devoir envers ce qu’on reçoit, mais seulement envers ce dont on est soi-même l’auteur.

. Mais qu’est-ce que le bonheur, si ce n’est le coup le plus raffiné d’un destin tragique?

. N’es-tu qu’une écuelle trop plate dont le grain s’envole au moindre souffle du vent?


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


B E N O Î T (E) (adjectif)
. bon et doux;
. qui prend un air doucereux.


C A L L I P Y G E (adjectif)
. aux belles fesses;
. la Vénus callipyge : nom d’une statue du musée de Naples;
. adjectif et nom féminin : qui a des fesses exagérément développées.

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lundi 23 mars 2009

Saut: 270

Jan Trefulka


Vous connaissez, un peu du moins, mon intérêt pour les auteurs tchèques: Franz Kafka, Bohumil Hrabal, Milan Kundera. J’attire, aujourd’hui, votre attention sur un autre. Je le cite parfois. Il s’agit de Jan Trefulka, un très bon ami de Kundera qu’il ne suivra toutefois pas en exil. Il est Morave et veut le demeurer. Il est né en 1929 à Brno, même ville que Bohumil Hrabal, a étudié en philosophie et, bizarrement, à deux reprises Trefulka fut exclu du Parti communiste. Tout comme son concitoyen Hrabal, il fait mille et un métiers, connait mille et une misères. Plusieurs de ses ouvrages, dont les tout derniers, furent publiés à Prague en édition clandestine.

J’ai découvert sur le web une nouvelle inédite qu’il aurait publiée en 1998 dans le supplément littéraire du journal Pravo. Ce n’est pas ce que je voulais vous présenter, ayant plutôt prévu piger dans mes cahiers de lecture et vous offrir quelques citations de son roman HOMMAGE AUX FOUS. Mais j’ai reviendrai.

Alors voici, par bribes, cette nouvelle intitulée «Comment une fable prit naissance» :

Alice et Robin, protagonistes de la nouvelle, forment un couple insolite. Ils vivent dans une institution pour handicapés physiques. Elle a perdu ses jambes dans un accident, il est bossu. L’auteur nous présente Alice le jour de son 25ième anniversaire. Elle se trouve encore au lit et attend Robin, son mari, qui devrait venir, comme chaque matin l’assister dans sa toilette. Elle entend Robin rire avec des femmes quelque part au rez-de-chaussée, elle s’impatiente, elle est prise d’angoisse, de doute et de jalousie, elle a peur de perdre cet homme, le lien principal qui l’attache au monde. Elle crie, elle l’appelle pour qu’il vienne la chercher. Voici comment Trefulka décrit les habitudes matinales de ce couple insolite, lui qui écrivait : «Peut-être un homme n’agit-il qu’en suivant la pente de ses habitudes.»

« Par-delà neuf montagnes, par-delà neuf rivières, il entendait Alice qui s’impatientait. Ce n’est pas qu’elle fût incapable de se débrouiller toute seule pour les deux étages qui la séparaient de son bureau, mais ils avaient tout un rituel matinal, et il aurait été par trop bizarre que Robin l’oublie justement en ce jour, qui était celui des vingt-cinq ans d’Alice. Bien entendu, il n’en avait nullement l’intention, il se faisait déjà une fête de tous ces gestes, de tous ces mots accoutumés, il ne pouvait imaginer sa vie sans eux

Et dans la mémoire éreintée d’Alice resurgit son passé. Elle se voit telle qu’elle était avant l’accident et elle se dit qu’elle devait être «sacrément détestable avec son assurance de belle fille de la campagne, intelligente, un tantinet trop futée peut-être, derrière qui les garçons et les hommes faits se retournaient au passage…»

Finalement Robin arrive, avec un énorme bouquet de roses. Il regarde la tête d’Alice sur l’oreiller et surtout sa bouche curieuse qui a toujours l’air de sourire avec un peu d’ironie. L’auteur en profite pour faire un portrait d’Alice. «Avec les grands yeux bleu-gris et le nez un peu frivole, cela composait un visage aspirant à la joie et au rire, où planait cependant une ombre d’incertitude et qui était à l’affût du moindre mot déplacé, voire du moindre geste suggérant quelque chose qui la ferait tiquer. Robin savait que ce que Alice supportait le moins c’était les paroles et les gestes de compassion

Alice accueille Robin, elle fait semblant de le gronder pour son retard, mais elle laisse échapper aussi quelques mots qui trahissent son bonheur. Elle se fait porter par Robin dans la salle de bain, se laisse dévêtir et asseoir dans la baignoire. Robin coupe le ruban du bouquet et répand les fleurs sur la mousse, dans laquelle s’enfoncent les moignons, tout ce qui reste des jambes d’Alice. Il n’arrive pas à se rassasier du tableau d’Alice dans sa baignoire, «un demi-nu en blanc et écarlate, les seins, les épaules et les bras modelés par le travail et l’exercice, parce qu’ils doivent assumer tout l’effort nécessaire aux déplacements». En pensant à Robin, Alice se souvient parfois de son ancien fiancé, Pavel, «homme qui savait toujours beaucoup mieux qu’elle ce qu’il lui fallait et ce qui lui convenait mais qui lui a envoyé après son accident une lettre lui expliquant pourquoi il ne pouvait pas l’épouser, pourquoi elle ne le reverrait jamais.» Elle le comprend, elle sait que ses jambes sont parties bien que la formule lui semble totalement insensée. Elle se demande : «Comment ce qui vous permet de marcher peut-il partir? Et partir de surcroît en emportant avec soi toute votre vie, emportant tout votre amour…»

Mais le plus grand événement de cette journée exceptionnelle dans la vie du couple ne vient que plus tard. Robin amène Alice, sur son fauteuil roulant, emmaillotée dans un plaid, à la cour de l’institution devant la porte d’un atelier. Alice sait que Robin va lui offrir encore quelque chose d’important et elle est un peu inquiète. Elle craint que ce ne soit pas un cadeau complètement idiot. C’est là, en présence d’autres pensionnaires venus souhaiter à Alice un bon anniversaire, que Robin lui offre un engin étrange qu’Alice n’arrive pas à nommer. C’est un tricycle à moteur avec un large guidon à la place du volant qui ressemble à un scarabée exotique avec les élytres et les antennes. Robin est fier de lui annoncer qu’il n’a acheté que la chaîne et la lampe et que tout le reste était fabriqué par lui à partir de matériel volé ou récupéré à la casse. D’abord hésitante, Alice est prise tout à coup d’un enthousiasme irrésistible, elle se rend compte que l’engin lui donne une liberté inespérée. Désormais elle pourrait aller en ville quand elle voudra. Elle sait que Robin n’a pas de permis, mais elle se laisse pourtant installer dans le siège et s’agrippe au cadre en tube métallique. Et déjà la machine infernale se met en marche et emporte les deux passagers vers la forêt, les champs, et le village et même vers les paysages nouveaux. Ivres par la vitesse, Robin et Alice rêvent déjà d’un voyage jusqu’à la mer. Le souvenir de Pavel, qui est aussi un obsédé de la vitesse, surgit brusquement dans la mémoire d’Alice. Quand elle avait encore les jambes, il l’amenait à moto à la plage et au bal. Soudain l’engin quitte la route et les deux passagers, agrippés l’un à l’autre, sont catapultés vers la ramure d’un chêne. Pendus à une branche, dans une position bien dangereuse, ils ne perdent pas leur sang-froid et ils arrivent même à rigoler. C’est là où ils seront retrouvés par les sauveteurs.

« J’aurais jamais pensé, dira l’un des sauveteurs, que ce Robin, cet avorton bossu, aurait une veine pareille.» Alice, elle, demandera en riant : «Et pourquoi est-ce que je ne pourrais pas avoir de la veine moi aussi, pour une fois?»


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»




A F F I D É (adjectif et nom masculin)
. à qui on peut se fier, se confier
comme nom : confident
. qui se prête en agent sûr à tous les mauvais coups
comme nom : acolyte, complice


B A U G E (nom féminin)
. gîte fangeux (de mammifères, notamment porcins) : lieu très sale;
. mortier fait de terre et de paille.


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mercredi 18 mars 2009

Saut: 269

Coménius


Le décrochage scolaire revient à la mode. Il revient une autre fois à la mode, mais sous la même apparence qu'auparavant : le nombre de décrocheurs par rapport au nombre d’élèves qui réussissent, c'est-à-dire parvenant à décrocher leur diplôme de fins d'études secondaires.

La situation n’est pas nouvelle. Elle a même donné naissance à une «réforme». A-t-elle été bien comprise? Bien expliquée? Bien endossée? Nous aurons des réponses à ces questions lorsqu'une problématique nous obligera à repenser nos manières de faire. Et si c’était plutôt notre manière d’être qui était en jeu?

La ministre de l’Éducation du Québec a décidé de se préoccuper de la situation. Elle fixera des objectifs à atteindre. Et nous attendrons les résultats dans quelques années…

Je me demandais, en écoutant cette nouvelle, qui dans mes cahiers de lecture pourrait bien aider à voir autrement. Je me suis dirigé vers Coménius que Jean Bédard a si bien étudié et nous présente de façon claire.

Voici quelques éléments pouvant nourrir la réflexion et que l'on risque de ne pas retrouver ailleurs, pouvant être perçus comme du «pelletage de nuages».


. L’école doit être pansophique, elle doit viser l’épanouissement complet de tous jusqu’à faire de chacun un être souverain, un lieu de rayonnement, un levier de la démocratie. Tous, filles et garçons, pauvres et riches, infirmes et bien portants, lents d’esprit et subtils en pensée, de la conception jusqu’à la mort doivent être en chemin vers l’épanouissement de soi par l’épanouissement d’autrui. Qu’un seul soit mis de côté et l’entreprise entière perd sa légitimité…

. Les moments décisifs ouvrent les portes, ils n’expliquent pas.

. La culture d’un peuple se mesure, non pas à ses particularités, mais à son intérêt pour l’humanité entière. Une culture rayonne dans la mesure où son éducation va jusqu’au fond de l’homme et des choses. Devenir homme ou femme soi-même constitue le premier pas. Accompagner chaque enfant est notre premier devoir.

. L’arbre prend racine avant de partir à l’assaut du ciel et même là, c’est avec son corps qu’il se hisse. Ce qui était vrai pour le pays devait l’être pour le corps. Éduquer, c’est faire entrer quelqu’un chez soi.

. Chaque école doit être conçue comme un petit paradis. Perçons le bâtiment de grandes fenêtres, entourons-le d’un jardin parsemé d’arbres, transformons ses murs en exposition, car c’est la nature qui, en premier, doit enseigner. Les élèves entendront les oiseaux, toucheront des animaux, seront constamment façonnés par la tendresse de la vie… Tout ce qui est enseigné doit être montré. La culture véritable n’est qu’un chenal entre la nature intérieure et la nature extérieure. Sur ce chenal, l’éducateur joue le rôle d’un passeur.

. Toute violence sera chassée de l’école. Parmi les violences : la grisaille des lieux, l’austérité des classes, la rigidité des bancs, l’inactivité physique si contraire à la nature des enfants… L’école n’a tout simplement pas le droit d’engendrer le dégoût de l’expérience et de la connaissance. L’école doit devenir le foyer de tous les rendez-vous, le centre d’un miroir concave dans lequel vient se refléter l’univers entier.

. Toute la communauté se doit à l’école. Le soleil est immense et d’une très grande chaleur et pourtant, il ne peut allumer la moindre brindille à moins de concentrer ses rayons. Qu’un couple concentre son amour, il en résulte un enfant. Qu’une communauté concentre ses enfants, et nous avons une école. L’école n’est rien d’autre que de l’amour concentré.

. L’enseignement n’est rien d’autre que le mystère même de la création. Tout ce qui vit veut se reproduire dans l’âme humaine afin d’advenir à son essence. Par l’apprentissage, le monde renaît de l’intérieur des hommes de sorte que ce qui suit dépasse ce qui précède. Par l’éducation, l’homme a trouvé le moyen du dépassement de soi.

. L’école n’est qu’un microcosme de la communauté, on en peut enseigner dans ses murs la justice alors que l’injustice règne autour. Il est d’ailleurs impossible de protéger une école des injustices vécues entre les parents. Ces abus s’infiltrent à travers les enfants et entrent comme renards en poulailler.

. Si vous n’entendez plus rire dans une école, ce n’est pas une école.


Coménius (Jan Amos Komensky) est né le 28 mars 1592 et il mourra le 15 novembre 1670.

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samedi 14 mars 2009

Saut: 268

Il est de ces matins où le soleil, la prévision d'une belle journée... ne suffisent pas à nous mettre en train... Quand cela arrive, le crapaud relit Rimbaud. Un rituel.
Et ce matin, il me fallait me plonger avec ivresse dans Rimbaud. Permettez-moi de partager avec vous ce si génial «bateau ivre»
Bonne lecture.


LE BATEAU IVRE



Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me suis plus senti guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteurs de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus! Et les péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohu plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots!

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents, sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour!

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir!

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs!

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux!

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan!
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant!

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises!
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums!

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents l’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et le fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons!

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur,

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets!

J’ai vu des archipels sidéraux! Et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur.
- Est-ce en ces nuits, sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate! O que j’aille à la mer!

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne suis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.


Arthur Rimbaud
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jeudi 5 mars 2009

Saut: 267

Raymond Radiguet

Associer Louis-Ferdinand Céline et Raymond Radiguet! Je serais porté à croire que seuls mes cahiers, par le hasard de la lecture, peuvent se le permettre.


Louis-Ferdinand Céline



Nous allons tout de même jouer le jeu et voir ce que, finalement, cela donne comme résultat.

Allons-y! L-FC pour Céline et RR pour Radiguet.


RR Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre.

RR Nous restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur.

RR Je ne souhaitais rien d’autre que ces fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée, se touchant l’un l’autre, et moi, n’osant bouger, de peur qu’un seul de mes gestes suffit à chasser le bonheur.

L-FC La meilleure des choses à faire, n’est-ce pas quand on est dans ce monde, c’est d’en sortir?

RR Ce n’est pas dans la nouveauté, c’est dans l’habitude que nous trouvons les plus grands plaisirs.

RR Celui qui aime agace toujours celui qui n’aime pas.

L-FC Pour que dans le cerveau d’un couillon la pensée fasse un tour, il faut qu’il lui arrive beaucoup de choses et des bien cruelles.

RR Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne sachant pas que l’amour est comme la poésie, et que tous les amants, même les plus médiocres, s’imaginent qu’ils innovent.

RR Pourtant l’amour, qui est l’égoïsme à deux, sacrifie tout à soi, et vit de mensonges.

L-FC … le mensonge, ce rêve pris sur le fait…

RR Les moments où on ne peut pas mentir sont précisément ceux où l’on ment le plus, et surtout à soi-même.

RR Si la jeunesse est niaise, c’est faute d’avoir été paresseuse. Ce qui infirme nos systèmes d’éducation, c’est qu’ils s’adressent aux médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse n’existe pas. Je n’ai jamais plus appris que dans ces longues journées qui, pour un témoin, eussent semblées vides, et où j’observais mon cœur novice comme un parvenu observe ses gestes à table.

L-FC Toujours j’avais redouté d’être à peu près vide, de n’avoir en somme aucune sérieuse raison pour exister. À présent, j’étais devant les faits bien assuré de mon néant individuel. Dans ce milieu trop différent de celui où j’avais de mesquines habitudes, je m’étais à l’instant comme dissous. Je me sentais bien près de ne plus exister, tout simplement. Ainsi, je le découvrais, dès qu’on avait cessé de me parler des choses familières, plus rien ne m’empêchait de sombrer dans une sorte d’irrésistible ennui, dans une manière de doucereuse, d’effroyable catastrophe d’âme. Une dégoûtation.

RR L’instinct est notre guide; un guide qui nous conduit à notre perte.

RR Il faut pourtant, me disais-je, que l’amour offre de grands avantages puisque tous les hommes remettent leur liberté entre ses mains.

L-FC La grande défaite en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu’à quel point les hommes sont vaches. Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu’on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie tout entière.

RR C’est l’objet que nous avons constamment sous les yeux que nous reconnaissons avec le plus de difficulté, si on le change un peu de place.

RR La puissance ne se montre que si l’on en use avec injustice.

RR La passion chemine par degrés vers les larmes.

L-FC Si les gens sont si méchants, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent, mais le temps est long qui sépare le moment où ils ont cessé de souffrir de celui où ils deviennent un peu meilleurs.

RR Et si je tente de comprendre et de savourer cette délicate saveur qui livre le secret du monde, c’est moi-même que je trouve au fond de l’univers. Moi-même, c’est-à-dire cette extrême émotion qui me délivre du décor.

RR Je tiens au monde par tous mes gestes, aux hommes par toute ma pitié et ma reconnaissance.


Les titres: LE DIABLE AU CORPS pour Raymond Radiguet et VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT pour Louis-Ferdinand Céline.


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A I G R E F I N (nom masculin)
. homme qui vit d’escroqueries, de procédés indélicats; chevalier d’industrie

- (escroc, faisan, filou)


C A L A M I S T R E R (verbe trans.)
. friser ou onduler (les cheveux);
. lustrer : cheveux calamistrés : pommadés, gominés.


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lundi 2 mars 2009

Saut: 266

Début mars, le mois qui nous mène vers le printemps. Souhaitons que cela se fasse à vive allure. Non pas seulement pour nous débarrasser de l’hiver qui fut, somme toute, moins pénible que celui de l’an dernier. Tout risque d’être moins pénible que l’année dernière puisque nous sommes en deux mille… neuve.

Mais quand même, tout file à vive allure. Pour le crapaud, cette période est celle de la mise à niveau du point de vue santé. Hypocondriaque reconnu, je dois dire que j’aborde la période des examens médicaux avec une autre approche… celle de la sagesse, me disait le médecin. Peut-être aussi celle de l’âge! De toute manière, je me suis résolu à remettre entre les mains de la médecine tout l’espace qui lui revient et d’accepter les verdicts comme autant de nouvelles expériences me rapprochant de moi-même.

Mon propos d’aujourd’hui est loin d’être celui du patient en route vers l’hôpital mais plutôt celui d’un regard sur la vitesse du temps. Tout roule à vive allure un peu comme s’il ne voulait pas nous laisser cet espace indispensable, comme un arrêt en plein mouvement, cet espace qui fait agir la réflexion, l’introspection…

Cela m’amène à vous présenter le poème d’aujourd’hui. Il s’intitule à vive allure. Faut-il une clef particulière pour le décoder? Je ne crois pas. Il s’inscrit dans la veine du temps, de la mort et de l’ombre/lumière.

Bon début de mars!




à vive allure

(leur bolide se dirige vers le mur)

à vive allure

bolide vert qui s’emmure
dans une vitesse incandescente


(leur souffrance cherche sa blessure)

à vive allure

les derniers mots sur la langue
comme des violences éclatées
dilacèrent leurs tympans


(leur bolide se noie aux cendres du sang)

à vive allure

recouvrant les bruits tachés sur le mur
hargneux, huit hommes hirsutes hurlaient
on accrocha un numéro muet
comme pour étiqueter leur cadavre


à pleine vitesse
au non vu/au non su
de tous/de toutes
agenouillés au pied du mur vert

à vive allure

on referma le bolide
puis
on nettoya le tout
à vive allure




«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»



C A M A Ï E U (nom masculin)
. pierre fine taillée, formée de deux couches de même couleur mais de ton différent;
. peinture où l’on n’emploie qu’une couleur avec des tons différents;
. en camaïeu : ton sur ton.
- Grisaille


D I L A C É R E R (verbe transitif)
. mettre en pièces;
. détruire avec violence.

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mercredi 25 février 2009

Saut: 265

André Langevin



Quelques entrefilets, ici et là, aussi courts qu’un fait divers. Trois mots. À peine. Signalant le décès de l’écrivain québécois André Langevin. LE DEVOIR sera plus prolixe.

Nous avons la mémoire courte. On ne parle plus de Langevin depuis longtemps. Encore un peu d’Hubert Aquin (un ami à qui Langevin rendit hommage en écrivant une lettre émouvante lors du décès de l’auteur de l’ANTIPHONAIRE) mais, à peine... trop peu.

André Langevin vient de mourir. D'accord, passons maintenant à autre chose. Voilà peut-être notre nouvelle mémoire : PASSONS À AUTRE CHOSE…

Le crapaud vous présente quelques notes sur cet auteur important qui se situe, assurément, parmi les innovateurs de la modernité dans le roman québécois.

André Langevin, né le 11 juillet 1927 à Montréal, vient de mourir, à Cowansville, le 21 février 2009.

Journaliste, il a travaillé pour plusieurs quotidiens dont LE DEVOIR où il assuma la responsabilité des pages littéraires entre les années 1945 et 1948. Par la suite, il se retrouvera à la Société Radio-Canada (principalement à la radio) et cela jusqu’en 1985 à titre de rédacteur d’information.

C’est en 1951, qu’André Langevin publie son premier roman, ÉVADÉ DE LA NUIT, qui recevra le Prix du Cercle du livre de France. En 1953, c’est POUSSIÈRE SUR LA VILLE puis LE TEMPS DES HOMMES, en 1956.

André Langevin rompt avec le roman du terroir en présentant des œuvres qui s’inspirent du courant existentialiste.

On n’entendra presque plus parler de lui pendant près de vingt ans. Nous arrive, en 1972, L’ÉLAN D’AMÉRIQUE (Grand Prix littéraire de la Ville de Montréal) puis en 1974, UNE CHAÎNE DANS LE PARC. Ses dernières œuvres.

Il recevra le Prix littéraire de La Presse, en 1975, de même que le PRIX ATHANASE-DAVID du gouvernement du Québec, en 1998.

Langevin a connu une enfance difficile; ayant perdu ses parents en bas âge il séjournera de longues années dans un orphelinat. Cela l’aura marqué, fortement même, et on note que plusieurs de ses personnages, tout comme lui, sont orphelins. Des hommes seuls qui doivent franchir les obstacles de la vie sans compter sur qui que ce soit, sur quoi que ce soit. Souvent, l’issue de leurs questions existentielles connaissent des fins tragiques.

C’est la psychologie des personnages qui intéresse Langevin et il nous la décrit par des phrases courtes mais d’une fulgurante précision.

Son œuvre est passée dans l’oubli, lui qui côtoya des contemporains tels Gabrielle Roy, Yves Thériault et surtout Hubert Aquin.

Son roman POUSSIÈRE SUR LA VIE, porté au cinéma vers la fin des années 1960, met en scène un jeune médecin nouvellement installé dans une ville minière. Il a de la difficulté à établir un lien de confiance avec la population et sent graduellement s’échapper sa nouvelle épouse. Faire face à ces défis lui est difficile voir impossible.

Voici quelques citations tirées de l’œuvre essentielle d’André Langevin.

. Le monde conserve encore assez de beauté pour en garder l'espérance.

. La haine exprime une faiblesse, que seuls haïssent ceux qui ne peuvent se libérer dans l'action.

. La liberté ne consiste pas à se soustraire aux lois naturelles et divines.

. Il faut savoir se satisfaire de l'accessoire parfois.

. L'amour : la métamorphose du papillon à rebours. Il naît papillon et meurt chenille.

. Il n'est nul besoin d'apparence pour aimer. C'est une foi qui accepte de ne pas interroger.

. On ne donne pas ses vingt ans ; on s'en sert pour goûter le plaisir et on les reprend pour effilocher le souvenir.

. L'amour ressemble assez à la lâcheté de deux ennemis que de vulgaires intérêts obligent à pactiser.

. Pour moi la liberté, c'est de pouvoir se rendre au bout de son bonheur.

. L'amour est l'expression la plus sensible de cette tentative de communication dont nous sommes tous victimes.

. Ce doit être cela la maturité, sentir ses chaînes tout à coup et les accepter parce que fermer les yeux ne les abolit pas.

. Il n'y a que deux sortes d'hommes sur la terre : ceux qui donnent et ceux qui reçoivent. Les seconds haïssent toujours les premiers.

. Seuls ceux qui sont très riches peuvent décider d'être fous.

. Tant qu'il n'y a rien d'expliqué, rien n'est définitif.

. La naissance et la mort d'un amour s'accomplissent peut-être toujours de la même façon, de même que les enfants et les vieillards se ressemblent entre eux, dans l'intervalle, il doit y avoir un jardin ou un désert; certains y hurlent, d'autres y chantent.

. Les mots qui n'ont jamais qu'un sens ordinaire, disent quand même la vérité quand ils ne vont pas bien ensemble.

. La justice, c'est une invention de ceux qui ont de la chance.

. L'amour, c'est quasiment injuste. Tu peux aimer qui te rendra malheureux et passer à côté de quelqu'un qui ferait ton bonheur. L'amour ce n'est pas une chose qu'on voit.

. L'humain déborde de résignation et possède, enfouie dans ses fibres les plus secrètes, la vocation de la douleur.

. Il faut beaucoup de simplicité pour aimer.

. La mort est le plus égoïste de nos actes.

. L'homme s'est forgé des mythes géniaux pour pouvoir croire en son esprit.

. Les couleurs sont à la vie ce qu'est le vêtement à la hiérarchie sociale.

. L'échec des autres réconforte toujours un peu.

. On ne trompe pas l'impuissance : c'est elle qui ment en tendant une main incapable de recevoir.

. La vie appelle la vie, et pour se reproduire, elle doit se dilapider.

. Ce n'est pas de mourir qu'il faut craindre, mais de vieillir.


Hommage à toi, André Langevin!


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dimanche 22 février 2009

Saut: 264

Paul Auster


Demeuraient encore quelques citations de Paul Auster auxquelles s'ajoutent, tirées de POUR QUI SONNE LE GLAS, celles d'Ernest Hemingway.

Très agréable à lire alors que défile un février qui semble plus court qu'à l'habitude... Serait-ce le peu de neige, le fait que nous ayons modifié l'heure différemment cette année de sorte que la lumière de l'aube nous rejoint plus vite ou tout simplement que le temps passe à vive allure? Retenez ce «à vive allure», j'ai l'impression qu'on le reverra bientôt.

Messieurs Auster, Hemingway, ainsi que Hoeg et Saint-Denys-Garneau, je vous cède la place.



À l’opposé, la tentation existe aussi, également forte, de regarder l’univers comme une extension de l’imaginaire.
Paul Auster

Il voudrait dire. Comme : il veut dire. De même qu’en français, «vouloir dire» c’est, littéralement : avoir la volonté de dire, mais, en fait : signifier. Il veut dire (il pense) ce qu’il souhaite exprimer. Il veut dire (il souhaite exprimer) ce qu’il pense. Il dit ce qu’il désire exprimer. Il veut dire ce qu’il dit.
Paul Auster

Jouer avec les mots comme le faisait A. dans son enfance revenait donc moins à rechercher la vérité que l’univers, tel qu’il apparaît dans le langage. Le langage n’est pas la vérité. Il est notre manière d’exister dans l’univers. Jouer avec les mots c’est simplement examiner les modes de fonctionnement de l’esprit, refléter une particule de l’univers telle que l’esprit la perçoit. De même, l’univers n’est pas seulement la somme de ce qu’il contient. Il est le réseau infiniment complexe de ces relations entre les choses. De même que les mots, les choses ne prennent un sens que les uns par rapport aux autres.
Paul Auster

La grammaire de l’existence comporte tous les aspects du langage : comparaison, métaphore, métonymie, synecdoque – de sorte que tout ce que l’on peut rencontrer dans le monde est en réalité multiple et cède à son tour la place à des multiples autres choses, cela dépend de ce dont celles-ci sont proches, ou éloignées, ou de ce qui les contient.
Paul Auster

L’écriture nous dispense de la nécessité d’exercer notre mémoire, puisque les souvenirs sont engrangés dans les mots.
Paul Auster

Errer de par le monde, c’est donc aussi errer en nous-mêmes. Ce qui revient à dire qu’aussitôt entrés dans le champ de la mémoire, nous pénétrons en nous-mêmes.
Paul Auster


Ernest Hemingway



Une fois qu’on voyait les choses comme elles apparaissaient à autrui, une fois qu’on était débarrassé de soi-même, ce soi-même dont il fallait constamment se débarrasser en guerre… En guerre où il ne pouvait y avoir de soi-même. Où l’on devait soi-même se perdre.
Ernest Hemingway

Quand il voit des mauvais signes, celui qui a peur se représente sa propre fin et il prend ses imaginations pour des pressentiments.
Ernest Hemingway

Mais vivre, c’était un champ de blé balancé par le vent au flanc d’un coteau. Vivre, c’était un faucon dans le ciel. Vivre, c’était une cruche d’eau dans la poussière du grain battu et l’envol de la balle. Vivre, c’était un cheval entre les jambes, une carabine dans les fontes, et une colline, et une vallée, et un ruisseau bordé d’arbres, et l’autre bord de la vallée avec, au loin, d’autres collines.
Ernest Hemingway

Aujourd’hui n’est qu’un jour parmi tous les jours qui seront jamais. Mais ce qui arrivera dans tous les autres jours à venir peut dépendre de ce que tu feras aujourd’hui.
Ernest Hemingway

Mais, tuer un homme, on en a la même impression que si on frappe son propre frère quand on n’est plus des enfants.
Ernest Hemingway

Il entendait la fusillade et, tout en marchant, il la sentait au creux de l’estomac comme si elle rencontrait un écho dans son propre diaphragme.
Ernest Hemingway


La parole de chaque être humain renferme la somme de son passé langagier.
Peter Hoeg



La mémoire qu’on interroge
A de lourds rideaux aux fenêtres
Pourquoi lui demander rien?
L’ombre des absents est sans voix
Et se confond maintenant avec les murs
De la chambre vide.

Où sont les ponts les chemins les portes
Les paroles ne portent pas
La voix ne porte pas

Hector de Sanit-Denys-Garneau




«un carnet d'ivoire avec des mots pâles»




B É N I – O U I – O U I (nom masculin invariable)
. personne toujours empressée à approuver les initiatives d’une autorité établie.
- (inconditionnel)



C A D U C É E(nom masculin)
. attribut de Mercure constitué par une baguette entourée de deux serpents entrelacés et surmontée de deux courtes ailes;
. emblème des professions médicales et paramédicales (avec un seul serpent).

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mercredi 18 février 2009

Saut: 263


Paul Auster et Marguerite Duras.
Le premier dans L’INVENTION DE LA SOLITUDE.
La deuxième dans ÉCRIRE.
Il et elle s’interrogent sur le geste d’écrire. C’est à une sorte de dialogue que je convie.

PA, ça sera Paul Auster alors que MD, Marguerite Duras.
Voici ce que cela donne.

(MD) Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire.

(PA) Parler au futur, c’est user d’un langage à jamais en avance sur lui-même, à propos d’événements qui ne se sont pas encore produits, pour les assigner au passé, à un «déjà» éternellement retardataire; et dans cet espace entre le discours et l’acte s’ouvre une faille, et quiconque contemple un tel vide, est pris de vertige et se sent basculer dans l’abîme.

(MD) L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité.

(PA) … on ne peut pas écrire un seul mot sans l’avoir d’abord vu, et avant de trouver le chemin de la page, un mot doit d’abord avoir fait partie du corps, présence physique avec laquelle on vit de la même façon qu’on vit avec son cœur, son estomac et son cerveau. La mémoire, donc, non tant comme le passé contenu en nous, mais comme la preuve de notre vie dans le présent. Pour qu’un homme soit réellement présent au milieu de son entourage, il faut qu’il ne pense pas à lui-même mais à ce qu’il voit. Pour être là, il faut qu’il s’oublie. Et de cet oubli naît le pouvoir de la mémoire. C’est une façon de vivre son existence sans jamais rien en perdre.

(MD) C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie.

(PA) La mémoire : l’espace dans lequel un événement se produit pour la seconde fois.

(MD) Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.

(PA) La mémoire, donc, non tant comme la résurrection d’un passé personnel, que comme une immersion dans celui des autres, c’est-à-dire l’histoire – dont nous sommes à la fois acteurs et témoins, dont nous faisons partie sans en être. Tout se trouve donc à la fois dans sa conscience, comme si chaque élément reflétait la lumière de tous les autres en même temps qu’il émet son propre rayonnement unique et intarissable.

(MD) Écrire c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait – on ne le sait qu’après – avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi.

(PA) Oui, il est possible que nous ne grandissions pas, que même en vieillissant nous restions les enfants que nous avons été. Nous nous souvenons de nous-mêmes tels que nous étions alors, et ne nous sentons pas différents. C’est nous qui nous sommes faits tels que nous sommes aujourd’hui et, en dépit des années, nous demeurons ce que nous étions. À nos propres yeux, nous ne changeons pas. Le temps nous fait vieillir, mais nous ne changeons pas.

(MD) L’écrit, ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit, et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie.

(PA) Dans une œuvre de fiction, on admet l’existence, derrière les mots sur la page, d’une intelligence consciente. Rien de pareil en présence des événements du monde prétendu réel. Dans une histoire inventée, tout est chargé de signification, tandis que l’histoire des faits n’a que celle des faits eux-mêmes.



Si Marguerite Duras et Paul Auster ont réfléchi et écrit sur le geste d’écrire, il serait intéressant de voir le point de vue du lecteur. Qui de mieux placé que Daniel Pennac pour nous en proposer un.

(DP) L’homme construit des maisons parce qu’il est vivant mais il écrit parce qu’il se sait mortel. Il habite en bande parce qu’il est grégaire, mais il lit parce qu’il se sait seul. Cette lecture lui est une compagnie qui ne prend la place d’aucune autre, mais qu’aucune autre compagnie ne saurait remplacer. Elle ne lui offre aucune explication définitive sur son destin mais tisse un réseau serré de connivences entre la vie et lui. Infimes et secrètes connivences qui disent le paradoxal bonheur de vivre alors même qu’elles éclairent l’absurdité tragique de la vie. En sorte que nos raisons de lire sont aussi étranges que nos raisons de vivre. Et nul n’est mandaté pour nous réclamer des comptes sur cette intimité-là.




«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

A D A M A N T I N (adjectif)
. qui a la dureté, l’éclat du diamant
. constituant l’émail des dents


B A S A L T E (nom masculin)
. roche éruptive dont la pâte compacte et noire est formée de microlithes avec de grands cristaux de feldspath d’olivine.
- coulée de basalte : lave


C A I L L O U T I S (nom masculin)
. revêtement ou ouvrage de petits cailloux concassés et agglomérés
. (géol.) cailloutis glaciaire : cailloux, graviers et sables charriés par un glacier.


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samedi 14 février 2009

Saut: 262


Samedi matin, 14 février, Saint-Valentin, planète Terre…

Retour de Québec. Chorale tout à fait réussie. Avons, Gérard-de-Puy-Landry et Jean-Luc-l’ami-rose…. chaleureusement renoué avec cette tradition de la chorale qui franchit le XXième siècle pour solidement s’installer dans ce XXIième, sur la planète Terre, en terre québécoise, sur cette ligne droite reliant Québec à Montréal en passant par Saint-Hyacinthe.

De ces amitiés– elles se font rares - d’au-delà de trente ans, de celles qui transcendent l’espace et le temps, et avec quel panache!, lorsqu’elles sont soudées à une aussi merveilleuse coutume, bien boire/bien manger/bien discuter, méritent d’être soignées aux petits oignons, aux plus délicieuses liqueurs et aux plus beaux discours.

Le chorale, pour nous trois, c’est la façon de nous dire qu’au-delà du temps, au-delà des petits ennuis du train-train quotidien de la vie, qu’au-delà des distances, il y a et il y aura toujours notre si indispensable amitié. Essentielle amitié.

Gérard et Jean-Luc, en ce matin de Saint-Valentin, je vous remercie d’être si chers à mes yeux et à mon chœur… pardon, mon cœur.

Voici, puisé à la cave du thème ombre et lumière, ce poème, le dernier parmi les premiers de l’année.



en appel à la lumière


en appel à la lumière
à cette clarté
du fond des âmes rêveuses
là où s’éclaircit la noirceur

en appel à la lumière
à ces âmes boiteuses
qui pilonnent des icebergs de courage
au centre des lumières boréales

en appel à la lumière
sans réponse ni écho
comme ces chevaux dans la nuit
mutilant de leurs sabots
d’imprévisibles étincelles de lune

puis… au matin… repartis…
hennissant à l’aube d’une lumière hésitante
les chevaux martelèrent une marche invisible
aux couleurs du matin… aux couleurs du jour

en appel à la lumière
à cette formidable puissance
qui déposent des rectilignes irisées
sur le chemin des célestes chevaux essoufflés
éclaboussant l’air de grands traits jaunes

en appel à la lumière
les âmes rêveuses, les âmes boiteuses
enveloppées d’une fluorescence diaprée
s’égarèrent dans les pas des chevaux sur la neige


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samedi 7 février 2009

Saut: 261

Mario Cyr

À l’occasion de la sortie du roman REVENIR À TOI, publié aux éditions Les Intouchables, le dixième de mon ami Mario Cyr, je vous offre, dans ce saut, quelques citations que j’ai conservées suite à mes lectures de son œuvre qui a débuté en 2000.

Deux mots sur REVENIR À TOI.

Mario, et cela se remarque depuis le roman VIEILLIR, travaille beaucoup le style. Le résultat est intéressant : dynamique, il manie l’ellipse avec un doigté tout à fait personnel.

Dans ce dernier opuscule, les retrouvailles d’anciennes amours (deux hommes; un homme et une femme; deux femmes) deviennent l’occasion d’une rétrospective, d'une introspection, d'une échappée de ces mots impossibles à prononcer jadis mais qu'aujourd'hui, ils se permettent de dire. Un face-à-face qui aurait pu être déchirant, mais l'auteur ne le voit pas ainsi. Il lui aurait été possible, facile même de tomber dans la nostalgie mais une certaine pudeur, une retenue respectueuse lui fait plutôt diriger le regard des personnages vers le sens profond de ces amours, ce qui leur en reste mais surtout, je dirais, sur les essentiels souvenirs bourrés d’émotions et de sentiments, ceux qui leur auront permis de devenir ce qu'ils sont...

Bravo, mon cher Mario.

Les voici ces quelques passages tirés des romans de Mario Cyr.


. L’absence, c’est comme la vérité : une fois qu’on en a souffert, ça ne s’efface plus. Et l’absence comme la vérité ouvrent d’infranchissables gouffres entre ceux qu’elles isolent. (Vieillir)

. Pour qu’il existe, le bonheur, il faut qu’il y ait une frontière, un obstacle entre lui et vous. Il ne peut être désiré, convoité que de l’extérieur. (Vieillir)

. Ce qui explique que nos âmes pourrissent, c’est notre paresse à satisfaire leurs besoins, qui sont nos rêves. (Vieillir)

. On peut vivre avec un fantôme en tête, mais on ne peut jamais pleurer dans ses bras. (Vieillir)

. Mais le présent, le futur ont-ils vraiment une réalité dans ce système d’où vient notre âme et où elle retournera? Ces notions sont-elles ignorées? Le temps n’est peut-être qu’un incident, un éternuement de l’éternité, un frisson. (Vieillir)

. Il n’y a plus que les mots, la terreur des mots. Et je ne leur oppose aucune résistance. Éclats de charbon qu’on pellette dans la gueule brûlante d’une chaudière, ils nourrissent ma vieille, ma très ancienne soif inavouée et secrète : devenir complément d’objet indirect. Devenir celle à qui l’on donne et ne plus être celle qu’on donne.
(Et les mouettes tournoient obstinément au-dessus de nos corps)

. On ne peut pas tout recevoir d’un seul être. On ne peut pas tout en attendre. (L’éternité serait-elle un long rêve cochon?)

. C’est quand on veut vous en priver que vous apparaît tout le sens de la dignité. (Journal intime d’Éric, séropositif)

. Il n’y a peut-être pas beaucoup d’espoir dans cette maladie. Mais il y a de l’espoir dans la façon d’être malade. (Journal intime d’Éric, séropositif)

. Solitude, liberté : deux versants de la même montagne. (Ce n’est qu’avec toi que je peux être seul)

. Ceux qui entrent dans votre vie comme on entre dans un moulin, le font parce qu’ils y trouvent du réconfort. Ils pensent pas nécessairement à s’intéresser à vous. (Ce n’est qu’avec toi que je peux être seul)

. On ne choisit pas les images qui nous envahissent la tête. Pendant que ma mère prie à mon chevet, pendant qu’elle s’entête à cogner à la porte d’un paradis sourd, je me rends compte soudain que, durant toute ma vie, j’ai regardé dans la cage de verre du monde, sans jamais rien en retirer, sans rien faire d’autre que de frôler la réalité du bout d’une pince chromée commandée de l’extérieur. Il y a toujours eu une paroi de verre entre la vie et moi. (Hacker)

. On fait tellement de choses pour tuer le temps. Pourquoi ne meurt-il jamais? (Revenir à toi)

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mardi 3 février 2009

Saut: 260



La surprise à laquelle je faisais référence dans le dernier saut, en lien avec le thème ombre/lumière qu’abordait le poème ombre et lumière d’âme, eh! bien la voici : peu mais alors là très très peu de citations. Qu’est-ce que cela signifie? Sans doute que mes lectures de jadis et de maintenant n’ont que fort peu tourné autour de ce thème ou encore qu’il ne s’est jamais tout à fait présenté à mon esprit.

Mais il y a ces Monique Proulx, Jean Rouaud et Saint-Denys-Garneau… Et cette formidable allégorie de Platon qui nous sera racontée par Jostein Gaarder. Les voici.


. Je reste une ombre légère en retrait.
Monique Proulx

. La pénombre n'a pas son pareil pour imposer avec une autorité naturelle le silence.
Jean Rouaud

. Dans le bas du ciel, cent visages
Impossibles à voir
La lumière interrompue d'ici là
Un grand couteau d'ombre
Passe au milieu de mes regards
Hector de Saint-Denys-Garneau


. Imagine des hommes qui habitent une caverne. Ils sont assis le dos tourné à la lumière et sont pieds et poings liés, de sorte qu’ils sont condamnés à ne voir que le mur devant eux. Dans leur dos se dresse un autre mur derrière lequel marchent des hommes brandissant diverses formes au-dessus du mur. Parce qu’il y a un feu derrière ces figures, celles-ci jettent des ombres vacillantes contre le mur au fond de la caverne. La seule chose que les habitants de cette caverne puissent voir est par conséquent ce «théâtre d’ombres». Ils n’ont pas bougé depuis qu’ils sont nés et pensent naturellement que ces ombres sont la seule réalité au monde.
Imagine maintenant que l’un des habitants de la caverne parvienne enfin à se libérer. Il se demande d’abord d’où proviennent ces ombres projetées sur le mur de la caverne. Que va-t-il selon toi se passer quand il va découvrir les formes qui dépassent du mur? Il sera dans un premier temps ébloui par les formes, puisqu’il n’a vu jamais que leurs ombres. À supposer qu’il réussisse à escalader le mur et à franchir le feu pour se retrouver à l’air libre, il serait alors encore davantage ébloui. Mais, après s’être frotté les yeux, il serait frappé par la beauté de tout ce qui l’entoure. Il distinguerait pour la première fois des couleurs et des contours bien précis. Il verrait en vrai les animaux et les fleurs dont les ombres dans la caverne n’étaient que de pâles copies. Il se demanderait d’où viennent tous les animaux et toutes les fleurs. Alors, en voyant le soleil, il comprendrait que c’est lui qui permet la vie des fleurs et des animaux sur terre, de même que le feu dans la caverne permettait d’apercevoir des ombres.
Maintenant l’heureux habitant de la caverne pourrait s’élancer dans la nature et profiter de sa liberté reconquise. Mais il pense à tous ceux qui sont restés là-bas. C’est pourquoi il veut y retourner et, dès qu’il est redescendu, il essaie de convaincre les autres habitants de la caverne que les ombres sur le mur ne sont que le pâle reflet vacillant de choses bien réelles. Mais personne ne le croit. Ils montrent le mur du doigt et maintiennent que la seule réalité est ce qu’ils voient. Et ils finissent par le tuer.


Ce que Platon illustre avec l’Allégorie de la caverne est le chemin du philosophe qui va des représentations incertaines aux vraies idées qui se cachent derrière les phénomènes naturels. Il pense sans aucun doute à Socrate que les «habitants de la caverne» mirent à mort parce qu’il dérangeait leurs représentations habituelles et leur montrait le chemin d’une vraie vision intérieure. L’Allégorie de la caverne devient une métaphore du courage du philosophe et de sa responsabilité vis-à-vis des autres hommes sur le plan pédagogique.
Platon veut démontrer que le contraste entre l’obscurité de la caverne et la nature à l’extérieur est le même qui existe entre le monde sensible et le monde des idées. Cela ne veut pas dire que la nature est sombre et triste, mais qu’elle l’est, comparée à la clarté du monde des idées. L’image d’une belle jeune fille n’est pas non plus sombre et triste, bien au contraire. Mais ce n’est qu’une image.
Jostein Gaarder


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

B A R B A C A N E (nom féminin)
. au Moyen-Âge, ouvrage avancé, percé de meurtrières. – Meurtrière pratiquée dans le mur d’une forteresse pour tirer à couvert;
. ouverture verticale et étroite dans le mur d’une terrasse pour l’écoulement des eaux.


C A C O G R A P H I E (nom féminin)
. état d’un écrit très fautif (graphies, syntaxe, vocabulaire, style)

- charabia

C'est un 3 février, celui de 1997, que meurt l'écrivain tchèque Bohumil HRABAL, auteur de l'extraordinaire livre UNE TROP BRUYANTE SOLITUDE.

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vendredi 30 janvier 2009

Saut: 259


Virginia Woolf écrivait « Rigide, le squelette de l’habitude maintient seul la forme humaine», alors vous ne vous surprendrez pas que je vous glisse d’abord ce poème en provenance du thème ombre/lumière; par la suite les citations qui m’ont éclairé qui sans doute vous surprendront...

Ce poème – premier de l’année 2009 – le crapaud ne sait pas encore comment le situer parmi ou à travers les autres. Existe-t-il un ordre nécessairement obligatoire dans tout système poétique? Un fil conducteur, tout au moins? Un fil d’Ariane?

Les auteurs, ceux qui s’échinent à travailler sur leur œuvre, et c’est tant mieux, vous diront que oui. On ne peut, du moins pour la poésie, placer tel ou tel poème avant ou après celui-ci ou celui-là sans risquer que l’ensemble en soit modifié. Je n’ai aucune prétention dans ce sens. La seule chose que je remarque depuis que je m’amuse à revisiter les vieux cahiers et y ajouter les nouveaux-venus, ce sont certains cycles de même qu'une profonde difficulté à accepter de mettre le point final.

Le point final, c’est passer à autre chose: une autre idée, une autre image. Je n’y arrive pas. Pourtant, j’ai réussi à dépasser cette période des fantômes… puis celle des marionnettes, bien qu’encore inachevée… je ne suis pas tout à fait revenu de Mars que j’ai tenté de faire «atterrir» dans ma ruelle… Y a-t-il un liant dans tout cela? Aucune idée.

Gaston Miron, lors de l’entrevue faite pour le journal Le Clairon de Saint-Hyacinthe à l’automne 1969, me disait quelque chose qui allait dans le sens suivant: une œuvre à construire est bien souvent l’œuvre des autres.

J’avais un 22 ans d’avant les années 1970, à peine revenu de l’Expo’67 qui m’avait ouvert les yeux sur tellement d’inconnus, de différences et d’inimaginés… que la poésie à cette époque n’avait aucunement la portée qu’elle a maintenant. Et cela me permet de dire combien je regrette de ne pas avoir été davantage «conscient» de la présence de Miron, de la poésie et des poètes.

Mais il subsiste dans nos vies de ces espèces de nostalgies non productives mais combien révélatrices de ce qui aurait pu être… si!

Le voici ce premier poème de l’année deux mille neuve…




ombre et lumière d’âme


- s’il y a de l’ombre c’est qu’il y a de la lumière -


sur l’ombre, de l’ombre fut mise
on retira l’ombre de l’ombre
puis une âme apparut

… une légère, … une toute légère couche d’âme à peine lumineuse



- s’il y a une âme c’est qu’il y a de l’ombre -


on trifouilla l’âme
remit de l’ombre
puis âme et ombre fusionnèrent

… une petite, … une toute petite couche de lumière chromatique



- et si la lumière sur l’âme déplaçait de l’ombre -


on s’en éloignerait
alors que le vent briserait la lumière
et que rapetisserait la silhouette

et l’ombre comme un ange phosphoré
se retrouverait devant ou derrière
de ce côté, de l’autre
entre ailleurs et ici
à l’abri d’une âme ombragée
coincée dans le clair-obscur

l’ombre des lumières se déchiquette
en mille cristaux éparpillés
puis s’éteignent les bougies
se taisent les musiques d’ascenseur




«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A C C E S S I T (nom masculin)
. distinction, récompense accordée à ceux qui, sans avoir obtenu de prix, s’en sont approchés.


C A B A L I S T I Q U E (adjectif)
. qui a rapport à la science occulte;
. mystérieux, incompréhensible.
- ésotérique, magique


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dimanche 25 janvier 2009

Saut: 258

André Gide

Nous avons fait une légère mais combien merveilleuse pose dans ce passage chez André Gide afin de signaler l'arrivée d'Éthan. Nous revenons maintenant à cet auteur hors du commun qui s'adresse à Nathanaël mais avant de plonger dans Les nouvelles nourritures, cet envoi tiré des Nourritures terrestres :

. Elle tourna les yeux vers les naissantes étoiles : « Je connais tous leurs noms, dit-elle; chacune en a plusieurs; elles ont des vertus différentes. Leur marche, qui nous paraît calme, est rapide et les rend brûlantes. Leur inquiète ardeur est cause de la violence de leur course, et leur splendeur en est l’effet. Une intime volonté les pousse et les dirige, un zèle exquis les brûle et les consume; c’est pour cela qu’elles sont radieuses et belles.
Elles se tiennent l’une à l’autre toutes attachées, par des liens qui sont des vertus et des forces, de sorte que l’une dépend de l’autre et que l’autre dépend de toutes. La route de chacune est tracée et chacune trouve sa route. Elle ne saurait en changer sans en distraire aucune autre, chacune étant de chaque autre occupée. Et chacune choisit sa route selon qu’elle devait la suivre; ce qu’elle doit, il faut qu’elle le veuille, et cette route, qui nous paraît fatale, est à chacune la route préférée, chacune étant de volonté parfaite. Un amour ébloui les guide; leur choix fixe les lois, et nous dépendons d’elles; nous ne pouvons pas nous sauver.»

Nathanaël, à présent, jette mon livre. Émancipe-t’en. Quitte-moi. Quitte-moi; maintenant tu m’importunes; tu me retiens; l’amour que je me suis surfait pour toi m’occupe trop. Je suis las de feindre d’éduquer quelqu’un. Quand ai-je dit que je te voulais pareil à moi? - C’est parce que tu diffères de moi que je t’aime; je n’aime en toi que ce qui diffère de moi. Éduquer! – Qui donc éduquerais-je, que moi-même? Nathanaël, te le dirai-je? je me suis interminablement éduqué. Je continue. Je ne m’estime jamais que dans ce que je pourrais faire.

Nathanaël, jette mon livre; ne t’y satisfais point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre; plus que de tout, aie honte de cela. Si je cherchais tes aliments, tu n’aurais pas de faim pour les manger; si je te préparais ton lit, tu n’aurais pas sommeil pour y dormir.

Jette mon livre; dis-toi que ce n’est là qu’une des mille postures possibles en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, - aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est, nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah! le plus irremplaçable des êtres.




Admettez avec moi qu’il est rare de trouver une écriture aussi pure, aussi élégante, aussi… tant.

Je vous propose maintenant, tirées des Nouvelles nourritures, quelques bijoux inestimables. Bonne lecture.

. Que l’homme est né pour le bonheur, certes toute la nature l’enseigne.

. J’écris pour qu’un adolescent, plus tard, pareil à celui que j’étais à seize ans, mais plus libre, plus accompli, trouve ici réponse à son interrogation palpitante. Mais quelle sera sa question?
Je n’ai pas grand contact avec l’époque et les jeux de mes contemporains ne m’ont jamais beaucoup diverti. Je me penche par-delà le présent. Je passe outre. Je pressens un temps où l’on ne comprendra plus qu’à peine ce qui nous paraît vital aujourd’hui.
Je rêve à de nouvelles harmonies. Un art des mots, plus subtil et plus franc; sans rhétorique; et qui ne cherche à rien prouver.
Ah! qui délivrera mon esprit des lourdes chaînes de la logique? Ma plus sincère émotion, dès que je l’exprime, est fausse.

. La vie peut être plus belle que ne le consentent les hommes. La sagesse n’est pas dans la raison, mais dans l’amour. Ah! j’ai vécu trop prudemment jusqu’à ce jour. Il faut être sans lois pour écarter la loi nouvelle. Ô délivrance! Ô liberté! Jusqu’où mon désir peut s’étendre, là j’irai. Ô toi que j’aime, viens avec moi; je te porterai jusque-là; que tu puisses plus loin encore.

. Il y a sur terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d’horreur, que l’homme heureux n’y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d’autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux. Mais tout bonheur me paraît haïssable qui ne s’obtient qu’aux dépens d’autrui et par des possessions dont on le prive.

. Je sens bien, à travers ma diversité, une constance; ce que je sens divers c’est toujours moi. Mais précisément parce que je suis et sens qu’elle existe, cette constance, pourquoi chercher à l’obtenir? Je me suis, tout le long de ma vie, refusé de chercher à me connaître; c’est-à-dire : refusé de me chercher. Il m’a paru que cette recherche, ou plus exactement sa réussite, entraînait quelque limitation et appauvrissement de l’être, ou que seuls arrivaient à se trouver et à se comprendre quelques personnalités assez pauvres et limitées; ou plutôt encore : que cette connaissance que l’on prenait de soi limitait l’être, son développement; car tel qu’on s’était trouvé l’on restait, soucieux de ressembler ensuite à soi-même, et que mieux valait protéger sans cesse l’expectative, un perpétuel insaisissable devenir. L’inconséquence me déplaît moins que certaine conséquence résolue, que certaine volonté de demeurer fidèle à soi-même et que la crainte de se couper. Je crois du reste que cette inconséquence n’est qu’apparente et qu’elle répond à quelque continuité plus cachée. Je crois aussi qu’ici, comme partout, les phrases nous trompent, car le langage nous impose plus de logique qu’il n’en est souvent dans la vie, et que le plus précieux de nous-même est ce qui reste informulé.

. La peur du ridicule obtient de nous les pires lâchetés. Combien de jeunes velléités qui se croyaient pleines de vaillance et qu’a dégonflées tout à coup ce seul mot d’«utopie» appliqué à leurs convictions, et la crainte de passer pour chimériques aux yeux des gens sensés. Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui – si l’avenir consent à n’être point la seule répétition du passé, ce qui serait la considération la mieux capable de m’enlever toute joie de vivre. Oui, sans l’idée d’un progrès possible, la vie ne m’est plus d’aucun prix. -

. Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons. Monstres enfantés par la peur – peur de la nuit et peur de la clarté; peur de la mort et peur de la vie; peur des autres et peur de soi; peur du diable et peur de Dieu – vous ne vous en imposerez plus. Mais nous vivons encore sous le règne des croquemitaines. Qui donc a dit que la crainte de Dieu était le commencement de la Sagesse. Imprudente sagesse, la vraie, tu commences où finit la crainte, et tu nous enseignes la vie.

. Leur sagesse? … Ah! leur sagesse, mieux vaut n’en pas faire grand cas.
Elle consiste à vivre le moins possible, se méfiant de tout, se garant.
Il y a toujours, dans leurs conseils, je ne sais quoi de rassis, de stagnant.
Ils sont comparables à certaines mères de familles qui abrutissent de recommandations leurs enfants :
- « Ne te balance pas si fort, la corde va craquer; ne te mets pas sous cet arbre, il va tonner; ne marche pas où c’est mouillé, tu vas glisser; ne t’assieds pas sur l’herbe, tu vas te tacher; à ton âge, tu devrais être plus raisonnable; combien de fois faudra-t-il te le répéter : on ne met pas ses coudes sur la table. Cet enfant est insupportable!»
- Ah! Madame, pas tant que vous.

. Mais cette certitude : que l’homme n’a pas toujours été ce qu’il est, permet aussitôt cet espoir : il ne le sera pas toujours.

. L’appétit de savoir naît du doute.

. J’ai vécu; maintenant c’est ton tour. C’est en toi désormais que se prolongera ma jeunesse. Je te passe pouvoir. Si je te sens me succéder, j’accepterai mieux de mourir. Je reporte sur toi mon espoir.

. Tu remarqueras que toute plante propulse au loin ses graines; ou bien que celles-ci tout enveloppées de saveur, invitant l’appétit de l’oiseau, sont emportées par lui où sinon elles ne pourraient atteindre; ou douées d’hélices, d’aigrettes, s’abandonnent aux vents voyageurs. Car, à nourrir trop longtemps la même sorte de plantes, le sol s’appauvrit, s’empoisonne, et la nouvelle génération ne saurait trouver aliment au même lieu que la première. Ne cherche pas à remanger ce qu’ont digéré tes ancêtres. Vois s’envoler les grains ailés du platane ou du sycomore, comme s’ils comprenaient que l’ombre paternelle ne leur promet qu’étiolement et qu’atrophie.
Et tu remarqueras de même que tout l’élan de la sève gonfle de préférence les bourgeons de la fine extrémité des branches et les plus éloignés du tronc. Sache comprendre et t’éloigner le plus possible du passé.
Sache comprendre la fable grecque : Elle nous enseigne qu’Achille était invulnérable, sauf en cet endroit de son corps qu’attendrissait le souvenir du contact des doigts maternels.

. Camarade, n’accepte pas la vie telle que te la proposent les hommes. Ne cesse point de te persuader qu’elle pourrait être plus belle, la vie; la tienne et celle des autres hommes; non point une autre, future, qui nous consolerait de celle-ci et qui nous aiderait à accepter sa misère. N’accepte pas. Du jour où tu commenceras à comprendre que le responsable de presque tous les maux de la vie, ce n’est pas Dieu, ce sont les hommes, tu ne prendras plus ton parti de ces maux. Ne sacrifie pas aux idoles.


Au prochain saut

mercredi 21 janvier 2009

Saut: 257


Vous comprendrez qu'il allait de soi que le saut 257 devant être la suite des propos sur André Gide, cède sa place à celui-ci, tout à fait unique et spécial.

La naissance du fils de ma fille Odile et de son conjoint Sébastien, le petit Éthan, survenue le dimanche 18 janvier 2009 à 20 heures 15.

Toute la magie de l'arrivée d'un enfant, que ce soit le premier ou le quatrième, nous ramène au merveilleux de la vie. À la force de la vie.

Je souhaite aux parents qu'ils demeurent aussi émerveillés qu'ils le sont actuellement auprès d'Éthan; aux oncles et aux tantes, de savourer la venue de cet être que je qualifierais d'ange, savourer cette venue en se remémorant ceux et celles qui sont venus avant lui et qui nous remplissent de si grands bonheurs; aux cousins et cousines, de réussir à retenir son prénom et le recevoir comme s'il était un des leurs; aux grands-parents, de continuer à remercier la vie de leur offrir d'aussi beaux cadeaux.



Bienvenue mon très doux et très charmant Éthan!


Le prénom Éthan est d'origine hébraïque et signifie «fort» et «ferme»: cela lui convient à merveille.


Et il sent tellement bon... comme le grand-père les aime.

Au prochain saut



jeudi 15 janvier 2009

Saut: 256

André Gide, jeune


Il y a déjà un bon moment que nous ne nous sommes pas arrêtés à l'enseigne d'un écrivain qui fut pour le crapaud un personnage signifiant. Aujourd'hui, saut 256 ainsi que le suivant, le 257, nous irons chez André Gide.

J'ai lu Gide, je devais avoir moins de 20 ans, et, à cette époque, lire un auteur mis à l'Index par l'Église... eh! bien ça représentait un exploit et exigeait une certaine audace. C'était la première fois qu'une aussi belle, aussi parfaite écriture bouleversait des idées ancrées dans mon cerveau des années... '60, un cerveau de pas encore 20 ans!

Le voici.

André Gide naît à Paris le 22 novembre 1869 et y meurt le 19 février 1951. Ses parents, originaires d’Uzès dans le Midi pour le père et de Rouen en Normandie pour la mère, sont (du côté paternel) d’austères protestants depuis toujours, et (du côté maternel) d’anciens catholiques devenus protestants et qui adoptèrent une ligne puritaine disons... pure et dure. Ces contradictions (le Midi et la Normandie, l’austérité protestante et le protestantisme issu de la libre-pensée) auront beaucoup marqué André Gide.

Dès son jeune âge, il apprend le piano - il en fera un compagnon de vie - mais ses mauvaises habitudes à caractère sexuel, qu’il appellera son «vice», lui occasionneront plusieurs renvois scolaires.

La rencontre avec sa cousine Madeleine (vers 1882) sera l’occasion d’une relation tortueuse mais débouchera sur une correspondance fort importante, des débats intimes et des questionnements fondamentaux. Suivront d'autres rencontres plus intellectuelles (Oscar Wilde, Pierre Louÿs, Stéphane Mallarmé) mais celle avec l’auteur anglais le marquera alors qu’il deviendra pour André Gide le modèle d’une autre voie.

En 1892, il part en voyage (initiatique, si l’on peut dire) avec le peintre Paul Laurens et voyagera malgré la maladie en Tunisie, en Algérie et en Italie.

Au retour d’un second voyage, en 1895 celui-là, et du décès de sa mère qui le surprotégea une bonne partie de sa vie, il se fiance avec sa cousine Madeleine, se marie mais sans jamais consommer l’union, son homosexualité en étant la raison.

Pendant tout ce temps il écrit en rappelant que «ses œuvres sont comme des jalons sur son chemin, écrites par réaction les unes aux autres et qu’on ne peut comprendre que dans une vue d’ensemble».

«Les Nourritures Terrestres» paraîtront en 1897 et recevront un accueil chaleureux.

En 1911, la NRF (Nouvelle Revue Française) dont il est le chef de file sans en être le directeur, s’associe à Gaston Gallimard afin d’adosser une maison d’édition à la revue.

L’influence que Gide exerce sur la jeunesse de son époque est immense.

Il reçoit le Prix Nobel de littérature en 1947 et en 1952, son œuvre est mise à l’Index par le Vatican.

Ses œuvres maîtresses sont :
Les Nourritures terrestres; Les Nouvelles nourritures; L’Immoraliste; Si grain ne meurt; La Porte étroite; La Symphonie pastorale; Les Faux-monnayeurs.

C’est André Gide qui aura écrit, selon moi, la plus belle phrase de la langue française… du moins parmi celles que j’ai lues :
« Je ne saisirai plus les mots que par les ailes. »

Voici quelques citations tirées de ce livre essentiellement essentiel : Les nourritures terrestres. Et de cet autre essentiel : Les nouvelles nourritures. Vous comprendrez que cela exigera deux sauts (les 256 et 257) pour arriver à tout vous les présenter.

. Et quand tu m’auras lu, jette ce livre – et sors. Je voudrais qu’il t’eût donné le désir de sortir – sortir de n’importe où, de ta ville, de ta famille, de ta chambre, de ta pensée. N’emporte pas mon livre avec toi. Si j’étais Ménalque, pour te conduire j’aurais pris ta main droite, mais ta main gauche l’eût ignoré, et cette main serrée, au plus tôt je l’eusse lâchée, dès qu’on eût été loin des villes, et que je t’eusse dit : oublie-moi.
Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même, - puis à tout le reste qu’à toi.

. Ne souhaite pas, Nathanaël, trouver Dieu ailleurs que partout.

. Que l’importance soit, dans ton regard, non dans la chose regardée.

. Il y a d’étranges possibilités dans chaque homme. Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire.

. … chaque instant de notre vie est essentiellement irremplaçable…

. Nathanaël, que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une disposition à l’accueil. Attends tout ce qui vient à toi; mais ne désire que ce qui vient à toi. Ne désire que ce que tu as. Comprends qu’à chaque instant du jour tu peux posséder Dieu dans sa totalité. Que ton désir soit de l’amour, et que ta possession soit amoureuse. Car qu’est-ce qu’un désir qui n’est pas efficace?

. Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux; je veux que mes pieds nus le sentent… Toute connaissance que n’a pas précéder une sensation m’est inutile.

. Chaque action parfaite s’accompagne de volupté. À cela tu connais que tu devais le faire. Je n’aime point ceux qui se font un mérite d’avoir péniblement œuvré. Car si c’était pénible, ils auraient mieux fait de faire autre chose. La joie que l’on y trouve est signe de l’appropriation du travail et la sincérité de mon plaisir, Nathanaël, m’est le plus important des guides.

. Il y a des maladies extravagantes qui consistent à vouloir ce que l’on a pas.

. L’ivresse n’est jamais qu’une substitution du bonheur.

. Nos actes s’attachent à nous comme sa lueur au phosphore; ils font notre splendeur, il est vrai, mais ce n’est que notre usure.

. Ah! jeunesse – l’homme ne la possède qu’un temps et le reste du temps la rappelle.

. De quel tombeau me suis-je évadé ce matin? – (Les oiseaux de la mer se baignent en étendant leurs ailes.) Et l’image de la vie, ah! Nathanaël, est pour moi : un fruit plein de saveur sur des lèvres pleines de désir.


Au prochain

dimanche 11 janvier 2009

Saut: 255

En février dernier, celui de 2008, au saut 195, le crapaud vous faisait la nomenclature des livres qu’il avait lus en 2007 et promettait de répéter l’exercice à la fin de chaque année. Et si vous avez bonne mémoire, cela venait en réponse à la question posée à l'occasion du Salon du Livre de Montréal-2007 : est-ce possible de lire plus de 1 000 livres? Pour 2007, le nombre s’arrêtait à 40: un peu moins d’un par semaine, un peu moins aussi que les sauts déposés annuellement sur le blogue.

Je refais mes devoirs pour 2008 et cette fois j’arrive à 35 livres. Légère diminution qui peut s’expliquer par une foule de raisons que je n’aborderai pas ici. C’est, encore cette année, moins qu’un livre par semaine et le nombre de sauts. Il y a, au moins, une certaine constante…

Voici la liste. Cette année je la dépose en suivant un ordre chronologique (celui du moment où ils furent lus) sauf pour les recueils de poèmes qui sont toujours le deuxième livre en marche.



JUSQU’AU MATIN
(Han Suyin)

L’ANNÉE DE LA PENSÉE MAGIQUE
(Joan Didion)

LA TRAVERSÉE DU CONTINENT
(Michel Tremblay)

LES CERFS-VOLANTS DE KABOUL
(Khaled Hosseini)

JÉSUS-LA-CAILLE
(Francis Carco)

MILLE SOLEILS SPLENDIDES
(Khaled Hosseini)

L’HIVER DE MIRA CHRISTOPHE
(Pierre Nepveu)

MONSIEUR ASHENDEN AGENT SECRET
(Somerset Maughan)

DES MONDES PEU HABITÉS
(Pierre Nepveu)

L’ÉQUIPE
(Francis Carco)

LE PROCÈS
(Kafka)

LA COLONIE PÉNITENCIAIRE
(Kafka)

L’ÉVANGILE DE JIMMY
(Didier van Cauwerlaert)

VINGT ANS ET DES POUSSIÈRES
(Didier van Cauwerlaert)

L’ATTENTAT
(Yasmina Khadra)

LA MÈRE
(Maxime Gorki)

LA PANIQUE
(Fernando Arrabal)

CONTREPOINT
(Aldous Huxley)

PERSONNE N’EST UNE ÎLE
(Yvon Rivard)

MRS. DALLOWAY
(Virginia Wolf)

MICHEL STROGOFF
(Jules Verne)

SYNGUÉ SABOUR, PIERRE DE PATIENCE
(Atiq Rahimi)

GRANDE PLAINE
(Alexandre Bourbaki)

LA TERRE PATERNELLE
(Patrice Lacombe)

L’ASTRAGALE
(Albertine Sarazin)

TERRE ET CENDRES
(Atiq Rahimi)

NIKOLSKI
(Nicolas Dickner)

PROCHAIN ÉPISODE
(Hubert Aquin)

LES MILLE MAISONS DU RÊVE ET DE LA TERREUR
(Atiq Rahimi)

CHANSONS GITANES ET POÈMES
(Federico Garcia Lorca)

LORCA
(André Belamich)

ROMANCERO GITAN, POÈME DU CHANT PROFOND
(Federico Garcia Lorca)

L’HOMME RAPAILLÉ
(Gaston Miron)

LES ROIS MAGES suivi de L’ÉTAPE DANS LA CLAIRIÈRE
(André Frénaud)

POÈMES
(Guillaume Apollinaire)


J’aimerais vous signaler deux auteurs, dont un est présent dans cette liste, l'autre pas; le deuxième se retrouvera l'an prochain mais comme j'ai débuté la lecture de son livre en 2008 et l'ai achevée en 2009, il fait charnière... Deux auteurs donc, qui selon moi, sont absolument à découvrir :
Atiq Rahimi (le Goncourt 2008)



et le génial auteur tchèque Bohumil Hrabal.
Je vous glisse à l'oreille le titre du chef-d'oeuvre de Hrabal (Une trop bruyante solitude). Deux écrivains fascinants sachant allier poésie et réalisme avec une plume hors du commun. C’est à rougir de honte de ne pas comprendre le persan, d’une part, et le tchèque, d’autre part.


Retournons maintenant vers notre « carnet d’ivoire avec des mots pâles», ceux des mots-dits:

A C C O R T (adjectif)
. habile
. gracieux et vif

- (agréable, aimable, avenant)


B A L A D I N ( I N E ) (nom)
. danseur de ballets, ballerine;
. bouffon de comédie, comédien ambulant


- (histrion; paillasse; saltimbanque)

Au prochain saut

Si Nathan avait su... (Partie 2) -34-

  Madame Saint-Gelais, précipitamment, ferma la porte du local où s’achevait la réunion de parents. Elle prit la parole: - Je vous demande d...