vendredi 29 août 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 6 - Revu et corrigé

 



Haletant, frissonnant et en sueur, Gord bondit du lit, se frotta les yeux comme s’il voulait que le cauchemar qui venait de le réveiller en soit véritablement un, non pas un signe le prévenant des risques encourus s’il continuait à dévoiler les vérités que jusqu’à maintenant il n’avait révélées qu’à son frère Don que rien au monde ne semblait perturber le sommeil.  




« De grands oiseaux noirs forment des cercles de feu auxquels un homme nu tente d’échapper.
Lorsqu’il y parvient, c’est pour se retrouver en chute libre dans un puits asséché ; ses mains couvertes de glu, cherchent à le retenir aux murs suintant d’une fétide humidité nauséabonde et infecte.
Une voix de stentor hurle des insanités dans une langue que l’homme ne connaît pas.
L’écho revient, se relance, multipliant le vacarme sens dessus dessous.
De la margelle un visage immobile qu’il ne parvient pas à reconnaître grimace de manière sardonique.
Un coyote rouge zieute un ours triste, les deux portent des vêtements liturgiques couverts d’immondices.
Les grands oiseaux noirs reviennent en plus grand nombre encore, défèquent sur des enfants prisonniers, menottés, une neige acidulée les asperge pour calmer leurs hurlements.
L’homme nu ferme les yeux, mais il ne voit que mieux ce visage qui se multiplie, toujours le même, encore. Encore.
Muet, l’homme grelotte de peur.
Cherche à arracher ses mains des murs du puits qui progressivement s’éloigne de lui.
Le temps ne passe plus,  il s’éloigne, culbutant devant et derrière lui.
Oppressé, il s’étouffe...»




Gord ne cherche plus à s’endormir. Mae est calme dans son sommeil. Au salon, Don est assoupi. Dehors, c’est quelque part entre l’aube et l’aurore, lui semble-t-il. La neige a cessé de tomber alors qu’un jappement de chien s’étrangle aussitôt. La réserve est au point mort. Il n’y a que Gord, l’estomac troublé, la vue imparfaite, debout devant la fenêtre de la chambre à coucher, le corps en nage, poings fermés et les oreilles envahies de stridulations comme s’il marchait dans le bois, en plein été, poursuivi par des insectes avides de sang. D’aveuglants flashes le ramènent à la maison de son père au village des Saints-Innocents. Très courts. Les trajets entre le Québec et Sault-Sainte-Marie. Interminables. Il ne doit plus replonger dans ce maelström nocturne. L’incertitude l’obsède. Oublier ce cauchemar, chercher à en comprendre le sens, son cerveau épuisé chavire entre les deux. 

 
- Tu as mal dormi, lui demande Mae qui, doucement l’enserre, posant la tête sur les épaules de son mari.
- Un cauchemar, répond-il.
- Bon ou mauvais présage ?
 
Gord se retourne vers elle, la prend dans ses bras qui, encore, tremblent vigoureusement. Se taire, il y est tellement habitué. Toute sa vie jusqu’à maintenant aura été parsemée de pauses continues, d’envahissements d'un opaque brouillard au point d’être surpris d’entendre sa voix. Son père lui rappelait souvent qu’il devait s’extérioriser, ne pas retenir sa langue comme lui lorsqu’il eut à choisir entre la mer et leur mère. Capitaine opprimé, nomade marin, devenu sédentaire sur une réserve ojie-crie, acériculteur peu convaincu, mais devant répondre sans relâche aux instructions de sa vindicative épouse, y aurait-il un lien à établir entre mutisme et bonheur ? À ce chapitre, il faut avancer que les hommes sont moins heureux que les femmes.
 
Le chuchotis des deux époux aura finalement raison du sommeil de Don qui s’affaire à remplir le poêle à bois devenu tiède. Il allait sortir de la maison lorsque Mae s’adressa à lui « je prépare du thé. » Les deux ne se sont pas revu depuis le départ inopiné d’il y a trois ans.   
 
- Comment va ton épouse ?
- La deuxième grossesse est plus difficile que la première, autrement, je ne peux pas dire qu’elle se porte mieux en présence de ma mère qu’au moment où tu étais à la maison des Saints-Innocents.
- Tu lui diras que je pense beaucoup à elle, que je m’ennuie. Et Chelle ?
- Début de l’école en septembre dernier. Sans trouver cela facile, elle s’adapte au village. Bien sûr, tu t’en doutes certainement, elle est sujette à bien des désagréments, mais elle est forte.
- Je ne veux pas parler de ma belle-mère, mais j’ai toutefois bien ressenti son arrivée hier. Gord verra à ce que tout se passe correctement si elle demeure sur la réserve, quand tu partiras.
- Demain, je retourne au Québec. Elle ne sera pas du voyage. Mais tu as raison, ton mari saura gérer la situation.
 
Gord arriva dans la cuisine, ragaillardi par une longue douche. De la salle de bain, se dégage une grande bouffée chaude.
 
- On déjeune ?
- Je finis le thé et je vous cuis des œufs dans le sirop d’érable, annonça Mae. Le temps est bon, allez fumer sur le perron.
 
Ce qu’ils firent.
Le matin est doux pour un jour de janvier.
 
- Tu me demandais quel emploi j’ai ici, sur la réserve. Ça sera sans doute du nouveau pour toi. Tu sais à quel point notre grand-père maternel voyageait à la grandeur du Canada. Il avait des amis partout, mais surtout à l’ouest de l’Ontario, car le territoire québécois ne faisait pas partie de ses périples. Ça m’a d’ailleurs étonné de voir notre père choisir le Québec lorsqu’il a décidé de quitter l’île Whiteship, mais c’est autre chose que peut-être nous comprendrons mieux plus tard.
- As-tu choisi de suivre les traces du grand-père ?
- Non, pas du tout.
- Alors ?
- Un contact de celui-ci s’est entretenu avec notre chef de bande, ici sur l’île. L'an dernier, il lui a rapporté certaines choses encore inconnues de plusieurs, en fait de presque tous. Parmi ces choses, une l’a troublé : l’affaire des pensionnats.
- Es-tu au courant de cette affaire ?
- Plus que cela. Le chef m’a chargé de suivre ce dossier autant ici que dans les autres réserves ojies-cries. Ça exige beaucoup de temps et comme je suis analphabète, j’agis avec Mae qui a eu la chance de pouvoir apprendre à lire et à écrire. Ses parents y tenaient beaucoup. Ça leur a valu plusieurs critiques de la part de ceux qui défendent les traditions à tout crin, répandant des craintes face à l’intrusion des Blancs dans nos affaires. Notre mère, une fois réinstallée dans la réserve, trouvera plusieurs alliés.
- Êtes-vous appelés à voyager à travers le Canada pour documenter votre dossier ?
- L’ouest du pays seulement, il n'y a pas d'ojis-cris dans l'est du Canada.


                      

Don se questionnait, à savoir si « l’affaire des pensionnats » n’allait pas noyer le poisson, c’est-à-dire détourner l’attention de « l’affaire de l’ours et du coyote ».

- Le déjeuner est prêt, annonça Mae.

mardi 26 août 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 5 - Revu et corrigé

                                              

Il aura fallu trois ou quatre longues minutes, des sanglots saccadés suivis de quelques soupirs avant qu’éclate le silence, celui qui s’impose, qui laisse en suspens ce qui précède, n'apportant aucune réponse adéquate aux interrogations qui l’auront suscité. 
 
La nuit avançait calmement. 
Dehors, une neige ouateuse recouvre une partie de la réserve ojie-crie. On se croirait au début de tout, comme si quelqu’un, quelque part, eut minutieusement tissé de l’atmosphère pour y déposer des morceaux de tranquillité, une pincée à la fois.
 
Gord, revenu s’asseoir près de la fenêtre, plongea son regard dans celui de son frère dont le mutisme respectait la cérémonie venant tout juste d’avoir lieu et à laquelle, de loin, il avait assisté comme s’il se fut agi d’une liturgie.
 
- Je ne comprends pas ce qui arrive sur Mae. Elle me dit qu’à l’arrivée de Taïma sur la réserve, des maux de ventre l’ont assaillie. Ils vont, disparaissent puis reviennent.
- Un peu comme s’il s’agissait d’un stress ?
- Tu connais sa famille. Tous, ainsi que Mae, croient fermement que les signes nous interpellent, qu’on doit s’y arrêter pour bien les décoder. Rien ne vient pour rien. Parfois, souvent même, c’est dans le corps qu’ils se déploient parce que l’esprit n’est pas encore en mesure de les déchiffrer.
- Semblable, j’imagine, au coyote qui traversait la cour de la maison au bout du rang des Saints-Innocents.
- Je ne sais pas, mais le coyote a toujours été présent dans la vie de notre père. Il en a fait notre totem.
 
Gord retourna décapsuler deux bières avant de reprendre son récit.
 
- J’en étais…
- Dans l’église de la paroisse des Saints-Innocents.
- Oui, oui, je me retrouve. Je te disais que c’était là ma cachette jusqu’à la fin de tes cours. En aucune occasion, des cérémonies se sont tenues quand j’étais assis ou confortablement étendu sur un banc. Parfois, Monsieur le curé venait, mais jamais il ne s’est aperçu de ma présence. Ses pas le menaient de la sacristie à l’autel principal. Ces mots en français, je les ai ajoutés aux autres dont je me servais au supermarché. « Sacristie », « autel » sont associés aux pas du curé de même qu'à une voix qui, aussi, les répétait, enveloppés dans d’autres mots que je ne comprenais pas. Deux mêmes mots, deux voix différentes. La deuxième, beaucoup plus jeune, il m’aura fallu quelques incursions dans l’église avant de pouvoir mettre un visage dessus. Une erreur de ma part aura occasionné la rencontre avec ce jeune homme que je croisais régulièrement au supermarché quand j’y faisais les courses. Là, dans la sacristie ou devant l’autel, Monsieur le curé l’enculait. Plusieurs fois. De très nombreuses fois. J’entendais « dans la sacristie » ou « au pied de l’autel ». Le prêtre soulevait sa soutane, baissait le pantalon du jeune homme et l’un des deux ou peut-être les deux râlaient comme un animal en rut. Durant nos étés, ici à la réserve de Sault-Sainte-Marie, j’ai été témoin d’actes sexuels semblables, mais pas entre deux hommes. C’était toujours un gars et une fille. Des fois, une fille et plusieurs gars. Mais c’est seulement la fille qui râlait.
- Pourquoi dis-tu avoir commis une erreur ?
- C’est arrivé en hiver. Assis dans l’église, alors que les deux partenaires étaient en action, j’ai violemment éternué, assez pour que le banc craque. Le jeune homme s’est précipité vers moi alors que le curé se sauvait vers la sacristie, il m’a pris au collet et a dit des mots dans sa langue que je ne connais pas. Il a vite compris qui j’étais, m’a souri de manière glaciale et a placé son index sur mes lèvres. J’ai vite saisi qu’il me demandait de me taire. Il n’a pas été menaçant, mais ses yeux gris comme de l’acier me fixaient avec une telle intensité qu'il me fit vraiment peur. J’aurais facilement pu le coucher par terre puisqu’il est plus jeune que moi, moins solide physiquement, j’en suis certain. À la place, j’ai quitté l’église et n’y suis retourné qu’une fois par la suite.
- Tu as assisté au même spectacle ?
- Non. J’avais élaboré un plan et ce jeune homme en faisait partie. Lui, mais principalement sa camionnette bleue. Il me fallait seulement être en mesure de le lui présenter dans sa langue.
- Comment as-tu résolu le problème ?
- Chaque fois que je me rendais au supermarché, le fils des propriétaires, Herman Delage, me saluait toujours, en anglais, langue qu’il maîtrise bien. Sans trop savoir pourquoi il m’inspirait confiance. Un jour, je lui ai demandé de me rendre un service : Benoît Saint-Gelais pouvait-il nous reconduire à Sault-Sainte-Marie, dans la réserve de l’Île Whiteship ?
- Et il a accepté.
- Les deux ont accepté. Herman d’en parler à Benoît, lui, du moins je le pense, a eu peur que je raconte l’affaire de l’église et certainement heureux de m’éloigner du village des Saints-Innocents, a dit oui. L’intermédiaire entre lui et nous est un personnage à qui Mae et moi devons beaucoup. Il me disait être en furie contre les gens du village qui nous traitaient d'intrus, des moins-que-rien, ne souhaitant qu’une chose, nous voir partir. Deux de moins, cela s’avérerait un peu comme une victoire.
- Tout ça s’est fait tellement vite et si secrètement que j’en suis resté surpris pendant longtemps. Je comprends maintenant, mais ça n’explique pas la mort de l’ours et du coyote.
- Ici encore Herman Delage nous aura été d’une aide essentielle.
- C’est lui qui…
- Non, non, absolument pas. Il n’est coupable de rien sauf d’être ambassadeur entre Benoît et moi.
- J’avoue que là, tu me perds complètement.
 
Gord se leva, retourna quérir deux bières et reprit sa place à côté de son frère.


- Je dois te dire que l’histoire dans l’église entre Monsieur le curé et Benoît, je l’ai racontée à Herman. Ce que j’ai apprécié dans son attitude, c’est le fait qu’il n’a pas commenté l’événement. Il a reçu mon récit sans poser de questions, m’a cru après l’avoir répétée pour s’assurer qu’il avait bien compris ce que je venais de lui déclamer. Je lui ai dit qu’au retour de l’Île Whiteship, Benoît lui remettrait une enveloppe dans laquelle mes coordonnées se retrouveront et que si jamais le besoin se faisait sentir pour moi de communiquer avec le village que ce soit avec toi, avec Benoît ou lui, le canal de communication serait établi, ce qui était impossible avec la maison du rang qui n’a pas d’adresse civique, pas de téléphone non plus.

 

 Les heures passaient délestant la fatigue se manifestant autant chez l’un que chez l’autre. Ils en restèrent là, Don s’assurant qu’on reprendrait le tout dans le courant de la journée.
 
- Bon restant de nuit, mon frère, dit Gord indiquant un sofa placé à l’autre bout de la maison.
- Dernière chose avant de dormir. Qu’est-ce que tu fais comme travail dans la réserve ?
- Tu n’es pas encore arrivé au bout de tes surprises, mon frère... 

Le poêle à bois crépitait toujours.

 
 

dimanche 24 août 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (29)

Certains poèmes sont intimement rattachés à leur auteur. Rilke disait « La poésie est la musique de l'âme.» Ce poète tchèque tout comme Kafka - se sont-ils croisés dans les rues de Prague ? - a vécu intimement les poèmes qu'il nous offre. 
Celui-ci, écrit deux ans avant le décès de mon frère Jacques, deviendra par la suite, comme s'il savait déjà que les bougainvilliers que je cultivais représenteraient la continuité de sa vie, le symbole de sa présence autour de ma vie.




les bougainvilliers

 
toit de tôle brûlant, toit de tôle rouillé,
rougissent au soleil les bougainvilliers
un soleil écrase l'étouffante journée
 
ce matin, lentement, couraient les enfants
figé au ciel qu'immobilisaient les nuages,
un cerf-volant chromatisé, nacré, blanc
 
les bougainvilliers du toit brûlant
les mêmes qu'hier, les nuages aussi,
demain courront encore les enfants
leurs yeux au ciel sur un cerf-volant havi
 
ces fleurs de papier
ce cerf-volant de carton
ces enfants, les yeux à pied
et ce toit, toit sans maison
sur lequel se mire le ciel
et pleurent des bougainvilliers...
 
 
 28 avril 2014

 
 
 

 C'est à l'intention de Monsieur Huu Ngoc que ce poème fut écrit et offert. La Chine agressait les îles Paracels, éloignait les pêcheurs vietnamiens en les bombardant de leurs canons d'eau et les fracassant avec des navires de guerre. 

 
ils ne pourront oublier tes yeux…
 
... ceux qui maintiennent ta gorge immobile
ils ne pourront oublier tes yeux
tes yeux de mer, tes yeux de soleil
 
... ceux qui violent ta route
ils ne pourront oublier tes yeux
tes yeux de sol, tes yeux de pluie
 
... ceux qui pétrolent tes rives
ils ne pourront oublier tes yeux
tes yeux d’hier, tes yeux de maintenant
 
savent-ils, ceux qui marchent sur tes îles,
que ton sable couleur sang
emplira le gouffre creusé par leur ingérence
 
ils ne savent pas
mais ils ne pourront oublier tes yeux
que tu as plantés au cœur de ton courage
 
sauront-ils, ceux qui enceignent tes rives
que tes yeux ouverts sur les vagues du temps
ne seront dupes des pirates mariés aux sirènes
 
ils ne pourront oublier tes yeux
tes yeux couleur de mer
et s’y embabouineront 

vendredi 22 août 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 4 - Revu et corrigé

Aussi difficile d’apercevoir les nuages circuler dans un ciel de nuit que lire dans les yeux d’un homme, d’un homme tête légèrement fléchie, regardant nulle part, à l’intérieur de lui-même peut-être, là où c'est impossible d’y laisser entrer qui que ce soit sans autorisation, sans clef… il n’y a pas de passe-partout pour cet intérieur qui contient tant de choses campées autant dans le cœur, le cerveau que dans l’âme.

 
L’effort d’être humain se résumerait-il à mettre de l'ordre dans ce désordre initial de la vie et tous les autres qui, par la suite, chavireront l’ensemble par leurs imprévisibles soubresauts ? 

 

Un battement d’aile de papillon - combien de fois l’a-t-on répété - l’effet papillon à la base du chaos ; selon cette théorie, les conditions initiales sont des éléments pertinents, elles pourraient d’une certaine façon être liées au chaos.
 
C’est sans doute ce que vit actuellement Gord, installé près de son frère. Les deux, revenus du pont, et maintenant assis sur le balcon de la maison des parents de l’épouse de Don. Saura-t-il aller plus loin ? Nommer le chaos qui l’habite ?

 

Comment peut-il déchiffrer les batailles intérieures qui se sont résumées à agir les intentions d’une autre, sans responsabilité autre que celle de les agir mécaniquement, entièrement envahi par la volonté de quelqu’un se limitant à lui interdire d’être qui il est ? 

 

Apprendre à s’ouvrir, sans retenue, sans filtre n’est pas donné à tout un chacun. Il faut souvent des années au cours desquelles on retient son souffle, on cherche à expliquer ce qui parfois résiste à la compréhension, inconsciemment à l’affût d’un événement, d’une personne qui nous bousculera. Alors, un nouveau vocabulaire appelle à être déchiffré, apprivoiser une grammaire inédite, deux étrangers jusque-là qui invitent à décoder une conscience subtilement heurtée par des mouvements intérieurs versatiles, suffisamment pour qu'à la fin, nous puissions les laisser s'envoler à l’extérieur.
 
C’est sans doute ce que vit actuellement Gord, inquiet s’il cherche à tromper le chaos. Comment prévoir l’étendue des dégâts, si dégâts, il y aura, une fois projeté les paroles emprisonnées depuis trop longtemps ? Elles accosteront au quai d’un frère dont le calme le fascine et le rassure à la fois. Don, héritier de la sagesse d’un père écrasé sous les lourds fardeaux que transportait à côté de lui une femme dure et aigrie, décidée à les déposer sur ses épaules. 

 

Plusieurs routes différentes permettent d’atteindre le cosmos ;  les deux frères semblent en être des exemples patents.
 
Si Gord avait su. Mais ce n’est qu’après qu’on le sache, une fois les choses incrustées dans le temps et l’espace. Et s’il avait su Gord, comment aurait-il réagi ? C’est dans un cul-de-sac qu’il se retrouvait non pas devant un rond-point. Aucune intersection sur une route à sens unique.
 
Et là, maintenant, dans cette nuit que seuls les échos des aboiements de chiens rassérénèrent, là, maintenant, l’heure approche, celle de la vérité.
 
- Au risque de te décevoir Don, je veux mettre de la lumière autant sur notre disparition du village des Saints-Innocents que sur les attaques contre l’ours et le coyote. Mais auparavant, je veux savoir ce qu’il en est de leur sort.
- L’ours, retrouvé mort près de la rivière Croche après avoir hanté le village pendant quelques jours, une flèche meurtrière plantée à sa cuisse droite ; la flèche a disparu. Ce sont ma fille et ma femme qui ont découvert le coyote affaissé tout près du lieu où notre père est enseveli, une flèche l’ayant abattu. Il m’a été facile, la récupérant, de l’associer à celle de l’ours et… à la famille de Mae.
- Je ne savais pas ce qui en est. Maintenant, je peux te raconter toute l’histoire. Pour cela, j’aimerais le faire chez-moi.
- D’accord.
 
Les chiens cessèrent de hurler, se turent complètement, une fois les deux frères entrés dans la maison.
 
Gord s’affaira autour du poêle à bois, le bourra à ras bord malgré une température idéale à l’intérieur, comme si une très longue nuit s'annonçait. Deux bières à la main, il prit place dans son fauteuil tout à côté de la fenêtre laissant passer une très légère lueur de lune. Un toast puis sa voix retentit.
 
- C’est exact, ma femme Mae est stérile. Je le savais bien avant notre mariage. Tu ne peux imaginer combien de fois notre mère me l’a répété. En fait, plus elle me cassait les oreilles avec ce fait, plus ça raffermissait mon amour pour elle. Nous sommes unis tous les deux et le resterons. Si Taïma choisit de ne pas repartir pour les Saints-Innocents, de demeurer chez notre tante, elle devra accepter de me recevoir accompagné de ma femme à qui elle devra présenter ses excuses et comprendre qu’à partir de maintenant lorsque je viendrai dans la maison familiale que ses parents ont construite, ça sera pour rendre visite à notre tante, alors elle devra s’isoler dans sa chambre comme elle le fait au Québec. Je ne considère pas cela comme une vengeance, plutôt un réajustement de la réalité, un réalignement des astres si je peux dire.
- Je t’appuie dans cette décision.
- Je n’aurai pas de descendance, toi, tu en auras et je t’envie comme tu ne peux l'imaginer.
- Notre deuxième fille naîtra au printemps, en avril.
- Elle sera bien accueillie par ses parents, je n’ai aucun doute là-dessus. Pour ce qui est maintenant de notre départ précipité il y a trois ans, c’est un peu compliqué, mais tu comprendras. Par quel moyen avons-nous pu fuir la maison du bout du rang ? J’avais pour responsabilité, alors que toi, tu fréquentais l’école des adultes, celle de t’y reconduire, de faire les courses au supermarché, recevoir les regards tordus d’à peu près tout le monde du village et te ramener à la maison. J’avais donc quelques heures libres devant moi, à choisir entre retourner chez nous ou attendre paisiblement que tes cours soient terminés. Sans doute, te moqueras-tu de moi, mais plusieurs fois, surtout en hiver ou lorsqu’il pleuvait, je me réfugiais dans l’église de la paroisse. J’entrais par le sous-sol puisque l’entrée principale était barrée. Des femmes y préparaient des activités, un bingo, je pense. Elles me jetaient des regards que je ne saurais expliquer, mais ils ne semblaient pas méchants. Pensaient-elles que monter dans la nef de l’église pour un autochtone était un premier pas vers la conversion ? Je ne le sais pas. De toute façon, comme je ne parle pas leur langue, il m'était difficile de leur expliquer la raison de ma présence. J’aimais la quiétude de cette église, l’odeur d’encens encore présente se mêlant à celle des lampions qui scintillaient un peu partout. J’y demeurais, seul, envahi par un calme reposant. Notre mère ne me harcelait pas, ne me regardait pas avec ses yeux cherchant à me déchirer pour mieux me raccommoder sur le patron qu’elle avait elle-même dessiné.

 

Gord fit une pause alors que Don se laissait distraire par des bruits provenant d’une autre pièce, la chambre à coucher peut-être, où une femme semblait s’être enroulée dans quelques gémissements.



                                

jeudi 14 août 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 3 - Revu et corrigé


                           



Chez les fumeurs ojis-cris, elle remonte à loin cette habitude de rouler leurs cigarettes. 

Les garçons avaient simplement à dire qu'ils allaient sur le pont afin de discuter d'affaires de gars pour que les filles y voient là une belle occasion de placoter entre elles, à savoir lequel, parmi eux, deviendrait un honnête prétendant.
 
Dans la réserve de l’Île Whitefish, la distinction entre garçon et fille n’apparaît vraiment qu’à l’âge où la puberté, déjà, a fait ses ravages autant physiques que psychologiques, que la rébellion, derrière eux, laisse toute la place aux doux mensonges, aux rêveries nocturnes, et qu'arrivent enfin les heures sérieuses.
 
Les filles, plus précoces dans le domaine de la parlure, jaseront entre elles des choses qu’elles imaginent être celles de l’amour. Les garçons, derrière leur bouclier motus s'affaireront à installer l'usage lié autant à la cigarette qu'à la bière. On ne s’en cache pas, ni chez les uns ni chez les autres alors que les parents, n'y voyant là que la route vers la stabilité, ne s’en inquiètent pas vraiment, l’ayant déjà eux-mêmes fréquentée.
 
Sur le pont - c’est Gord qui le rappelait à son frère plus jeune - on avait établi comme norme tenant plus de la convention que de la règle, à savoir que les plus jeunes libèrent le lieu dès que le soleil se couche au fond de la rivière Sainte-Marie. L’arrivée des grands adolescents résonne toujours comme un couvre-feu.
 
- Te souviens-tu de la fille ? J’oublie comment on la surnommait. Tu sais celle qui prenait plaisir à nous montrer ses seins ?
- Comment si je m’en rappelle, elle demeurait au cœur de la réserve, on l’appelait      « Winn » ce qui veut dire « Elle ».
- Les autres filles la fuyaient, mais nous, les gars, on l’invitait sur le pont, lui promettant une cigarette.
- Des Sportsman sans filtre.
- Exact. Si elle nous montrait ses seins.
 
Il s’en est passé des choses sur ce pont : départs et retours, des allées et venues, quelques suicides. Surtout des hommes. Souvent vers l’âge de 30 ans. Ils se laissent tomber en bas du pont après avoir tellement bu que déjà leur foie a éclaté.
 
- As-tu assisté à des plongeons ?
- Des plongeons mortels ? Précisa Don.
- Oui. Des suicides.
- Non, jamais arrivé.

Très jeunes, les deux frères avaient quitté la réserve y revenant passer l’été - de juin à septembre. Plusieurs événements au cours des années se sont déroulés durant ces mois d’été, des initiations pour la plupart : au courage, au dépassement de soi afin d’arriver à mieux se connaître comme individu et comme groupe, initiation aux activités sexuelles.

 
Gord, silencieux depuis un bon moment, offrit une cigarette (Sportsman sans filtre) à un frère qui cherchait délicatement à imposer son sujet, celui devant mener à la conversation à l'origine de ce voyage inopiné, mais il ne voulait surtout pas que ça coupe court. Une impression se précisait en lui, celle que son frère aîné cherchait à s’ancrer dans le passé pour mieux organiser ce qui devait être dit.
 
Les volutes de la fumée de leur cigarette s’entremêlaient dans ce début de nuit qui doucement s’installait.
 
Gord reprit.
 
- C’est vraiment à la suite de chacun de ces étés que tout s'est précisé pour moi. Notre mère refusait année après année de nous accompagner ici. Que notre père. Il nous y conduisait, nous laissant entre les mains de notre tante, la sœur de maman.
- Comment va-t-elle ?
- Par elle et avec le temps, j’ai mieux compris ce que signifie la tradition voulant qu’une femme ne puisse se donner un nom qu’après avoir accouché. Toute sa vie et encore maintenant, son si beau visage reflète la mélancolie alors que jamais elle ne se plaint, jamais ne remet en doute quoi que ce soit des traditions qui l’ont réduite à l'état de prisonnière dans sa maison, à attendre je ne sais quoi exactement, mais surtout pas la mort. Tu sais qu’elle est une artiste-peintre de grande qualité ?
- Je la savais cuisinière hors pair et couturière infatigable, mais la peinture, tu me l’apprends. As-tu vu certains de ses tableaux ?
- Oui. Si tu viens dormir à la maison cette nuit, tu en verras un dans la cuisine. Il est bien à sa place, notre tante est une femme de cuisine.
 
On a l’impression de tourner autour du pot, mais lentement, à pas de coyote, s’installe un climat de confiance qui débouchera peut-être sur un échange que Don souhaite le plus fructueux possible. 

Les hommes possèdent cette habileté à brouiller les cartes, élargir les horizons, éloigner les points chauds, assurés qu’en repoussant les éléments les plus complexes d'un sujet neutralisera le message, le généralisera au point que devenu prosaïque, il s'avérerait plus facile à partager.  

- Don, as-tu l’intention de laisser notre mère ici ?
- C’est elle qui prendra sa décision, mais je serai clair sur la suite des choses, elle n’aura certainement pas le choix de finir ses jours avec sa sœur.
- Je vois, répondit Gord sentant venir la suite avec appréhension.
- L’ours et le coyote, c’est toi ?

La question voyagea à la vitesse d’une flèche empoisonnée, créant non pas un malaise chez Gord, mais le désagréable sentiment de se sentir captif dans une forêt ; éprouver l'urgence à rejoindre la clairière nous bouscule ; espérer y abandonner son anxiété comme si on se dépouillait de vêtements défraîchis.
 
- Toi et moi n’avons pas vécu la même enfance, la même adolescence, la même entrée dans le monde adulte, même si nous étions continuellement l’un à côté de l’autre. Notre mère, et cela depuis ma plus tendre enfance, m'a fusionné avec elle, resserrant son étau à chacun de nos retours de l'Île, me confondant par ses incessantes paroles auxquelles je n'avais pour réponses que le silence. Mon cerveau est devenu pour elle un dévidoir. Toute sa haine accumulée depuis notre départ de l’Île et notre arrivée au village des Saints-Innocents, elle la transvidait dans mon âme, à un point tel qu'année après année j’en suis arrivé à voir plus loin que ses paroles, ses gestes, ses attitudes, mais surtout ses volontés. Tu te souviens qu’un jour à la question avec laquelle tu ne cessais de me harceler, à savoir pourquoi je m’isolais dans le boisé près de la maison, du côté des bouleaux blancs pas celui des érables, eh bien c’était pour des pratiques de communication à distance. Elle me disait que si chacun de son côté pensait fort, mais là très fort à l’autre, nos pensées se rejoindraient. Ça ne s’est jamais produit, sauf que tout ce qu’elle exprimait avec le fiel que tu lui connais, tout ça germait dans mon âme. Elle le voyait. Je le ressentais. Tu vas sans doute te moquer, mais dans certaines occasions une voix labourait dans ma tête, ne cessant de répéter : « Ta mère est la seule personne qui te connaît. » ; « Tu ne dois jamais oublier que tu es un oji-cri, jamais tu ne seras un Blanc. » ; « Cherche le coyote et tu te trouveras. » Je pourrais t’en citer jusqu’à demain matin de ces flashes qui ont fini par m'aveugler. Lorsque j’ai épousé Mae, maman m’a jeté un maléfice :    « Quitte-la, elle n’est pas une femme, jamais elle n’enfantera. » Je suis beaucoup moins oral que toi, j’ai toujours ce bâillon collé sur ma bouche, de sorte que je n’ai pas su en parler à personne. Papa était mort, toi, tu vivais le bonheur auprès de Chelle et d’une épouse que maman avait aussi maudit de toutes ses forces. Il ne me restait qu’une seule option, disparaître. Nous sommes partis sans avertissement.   

- Ça fait maintenant trois ans ?
- Oui. Nous sommes revenus ici, accueillis par notre tante adorée qui jamais n’a posé une seule question sur ce qui se passe aux Saints-Innocents, ne s’informant que de la santé physique de sa sœur.
- La télépathie avec notre mère a fonctionné une fois installé ici ?
 
Gord qui allumait une autre cigarette, fixa son frère droit dans les yeux.
- « S’il n’y avait pas eu… »





lundi 11 août 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (28)

Je ne sais trop ce que les critiques littéraires voient dans la métaphore maintes fois utilisées, celle d'une femme dans le désert. La sécheresse, de l'un , la fraîcheur de l'autre ?

Ici s'ajoute au décor, une chaise qui pourrait fort bien être installée sur une scène devant une oasis difficilement perceptible ou directement dans le sable faisant corps avec le mirage.

Une femme bréhaigne - femme stérile de corps ou d'âme - regarde une scène lui servant d'horizon... Elle reconnaît les mots tant et tant de fois répétés, emmêlés de sang et de sable... 

Un déséquilibre que la solitude enveloppe se son écholalie.


une femme assise sur la chaise du désert

 

désert, aux premières loges tout à côté d’un cactus 
sur une scène assiégée, la chaise repose
un mirage l’embue de vents sablonneux
 
sable et sang confondus ruissellent des dunes
 
une femme assise sur la chaise 
cherche de ses mains corrodées
cet équilibre aussi précaire qu’instable
ses yeux, écueils inopinés, sont des chardons brûlants
 
désert, amphithéâtre sans auditoire
 
le scénario, continûment le même, mille et une fois rejoué
notes et mots fugaces entre jour et nuit, 
intrigue de sable et de sang
que serine une femme assise auprès de faux scorpions 
 
didascalie de désert mouillé de mer, séché de silence
 
la chaise de la femme assise, 
enfoncée, réinvente l’attitude
des mots qui grincent au sortir de sa bouche gercée
de ressasser la bible de la solitude
 
captive sur chaise, 
la femme du désert enchaînée au déséquilibre
réverbère les mots de sang, de sable 
et de vent égaré sur la dune
 
mère bréhaigne                fille outragée
depuis des siècles  et encore
vomissent une inachevable écholalie
 
jeudi 11 juillet 2013
449

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Périlleux que d'évoquer une cage d'oiseau sans référer à Saint-Denys-Garneau. Je le comprends. Dans ce court poème, une réunion  au précédent s'établit à partir du mot «corrodé». 
Des «mains corrodées» de la femme assise dans le désert et 
les «barreaux corrodés» de cette cage vide.
Y a-t-il un lien ? 

 

 

vide,  la cage d’oiseau
 
 
comme une  invisible cicatrice la cage d’oiseau est vide
pour seule trace aux barreaux corrodés
une plume abandonnée  oubli d’un oiseau enfui 
à la recherche du paradis
 
la cage est détruite, ses frontières incendiées
le soleil ecchymose son envol déchiré
tête abattue sous l’aile, vulgaire chemise effilée
l’oiseau unicolore épuisé d’une cage vide
se consume entre velours et bambou


9 février 2014

 





jeudi 7 août 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 2 - Revu et corrigé

 

Les deux fils de Gordon et Taïma, nés à deux ans d’intervalle, même date, un 1er juin, reçurent chacun une partie du prénom du père, Gord et Don, mais jamais ne surent l’histoire profondément bouleversée de leur mère. 

Cette mère a toujours tu les tribulations de sa vie dans la réserve, constamment ballottée d’un père indisponible, parcourant constamment les forêts à la grandeur du Canada, se liant d’amitié à tous les membres des Premières nations qu’il croisait et d’une mère hargneuse, continuellement agressée par des idées mélancoliques se répercutant par des gestes disgracieux, à la limite odieux.
 
Gordon, à plusieurs occasions, fut proposé à l’importante fonction de chef de bande, mais refusait systématiquement sous l’autorité de son épouse qui n’acceptait pas que ce poste, qui n’a rien d’honorifique, soit confié à un homme continuellement absorbé par les travaux saisonniers, ne maîtrisant pas l’histoire des ojis-cris, la culture ojibwée. 

Cet homme partait souvent dans des rêveries faisant de lui un incompris principalement instable. Tout jeune, déjà Gordon rêvait de grands espaces, ainsi que le faisait son futur beau-père pour qui il vouait une admiration sans borne. Il l’aurait suivi les yeux ouverts dans toutes les aventures, les expériences, les apprentissages que ce dernier racontait à la réserve lors de ses retours de périples pan-canadiens, laissant entendre qu’un autochtone ne doit pas être confiné dans une réserve où il risque de s'asphyxier à force de respirer toujours le même air.  

On ne saura jamais si le mariage avec Taïma n’aura été qu’une manière de s’approcher de celui que tous surnommaient le « vagabond », son modèle alors qu’il savait fort bien que jamais il saurait l’imiter ou suivre ses traces.
 
La guerre de 1939 l’inquiétait, le marqua du fer rouge de l’insécurité. Plusieurs autochtones y voyaient une occasion pour le gouvernement de les enrôler, leur faire traverser l’Atlantique pour participer à ce qui devint l’une des pires catastrophes du XXe siècle.
 
Pour Taïma, la spiritualité ojibwée lui aura permis de survivre autant physiquement que moralement. Pour elle, il y avait pire que la guerre soit la trahison aux valeurs traditionnelles dont la première consiste à protéger au risque d’y perdre sa propre vie, protéger la terre ancestrale. Quitter l’Île Whitefish, comme le faisait trop souvent son propre père, s’arracher aux racines même de sa famille pour s’implanter au Québec qu’elle jugeait libertaire, équivalait à mourir, ce qui la rendit perfide.
 
Du jour au lendemain, elle renia son mari, cessa de s’occuper de ses fils, s’isola intérieurement cherchant les occasions de cracher son venin sur les Blancs de quelques endroits fussent-ils. Son cœur se remplissait de haine qu’elle vomissait autour d’elle, sans jamais trouver ni satisfaction ni consolation.

Uniquement Gord, le plus âgé de ses deux fils, celui qui lui ressemblait de visage à s’y méprendre, lui seul pouvait l’approcher. Il le faisait sans dire un mot, n’ayant qu’à écouter maudire et anathématiser celui, celle, ceux et celles qui ne partageaient pas son point de vue intégriste de plus en plus bouillant. Il devint sa marionnette. Son pantin. 

Lorsque le père ordonnait à sa femme de s’enfermer dans la chambre du rez-de-chaussée de la maison au bout du rang sans rien…   Gord était de corvée : porter ses repas, la conduire à la salle de bain et la raccompagner. On avait beau demander si elle avait manifesté quelque chose, la réponse, toujours la même, se résumait en un hochement de tête, un non les yeux fermés.
 
Après la guerre, une fois prise la décision de s’installer à demeure dans ce village des Saints-Innocents, Taïma comprit dans son âme et son corps de plus en plus négligé, qu’elle n’irait plus jamais dans sa famille. Au décès de Gordon, l’assurance qu’elle n’aurait plus jamais de famille en Ontario s’installa à demeure en elle.
 
Il aura fallu que naisse la fille de Don, pour que maladroitement, elle regagne du tempérament, qu’elle tente d’assumer l’ancestralité de cette famille exilée. L’enseignement des us et coutumes ojis-cris auprès de Chelle sembla lui redonner de l’élan, mais elle avait vieilli, de plus en plus recluse dans une solitude morbide, ses paroles ne portaient que l’espace d’un instant, celui où elles parvenaient à la fillette et qu'immédiatement ses parents détruisaient avec toute la délicatesse nécessaire.
 
Elle dépérissait à un point tel que Don, seul homme à bord après le départ de son frère et son épouse stérile, vécut une forme d’ambivalence : les esprits que sa mère invoquait, pouvaient-ils vraiment nuire à sa famille ? La venue du coyote, porte-t-elle un signe qu’il devait absolument comprendre ? 

Deux décisions lui permirent de recentrer son intelligence, d’abord celle de mener sa femme à l’hôpital des Blancs pour l’accouchement de Chelle, l’autre, l’inscription de sa fille à l’école primaire des Saints-Innocents.
 
Ces décisions furent suivies de deux célèbres colères de la part de l’ancêtre. Don, sa femme et Chelle, immobiles dans leur volonté de s’intégrer à une communauté qui encore les boudait, restèrent de marbre.
Qu’est-ce qui provoqua le départ inopiné du grand frère et son épouse stérile ? Taïma n’avait de cesse de la flageller évoquant le fait qu’une femme ne pouvant engendrer d’enfants n’est pas une femme. Avec la même ardeur, elle fustigeait l’épouse de Don l’accusant de n’être pas une véritable ojie-crie, puisque issue d’une famille dont la complaisance envers les Blancs la ridiculisait auprès des autres membres de la réserve.
 
Tout cela mijotait dans la tête de Don, assis sur le perron de la famille de sa femme, attendant le retour du frère conduisant leur mère chez sa sœur, une tante pour qui les deux neveux manifestaient une immense affection. 

Femme sans nom puisque n’ayant jamais eu de mari, l’homme qu’elle aimait, conscrit par l’armée canadienne, périt lors du Débarquement de Normandie dans la nuit du 5 au 6 juin 1944.  Elle l’apprit plus tard, alors que lui parvint une lettre collective adressée aux autochtones morts pour la patrie. Ni cérémonie ni funérailles, que l’expression passive-agressive « On te l’avait bien dit. » de la part des membres de la réserve.
 

Le soir tombe et la nuit sera douce. 

La maman de son épouse avait invité Don à entrer dans la maison ; ayant refusé elle lui prépara un café. Noir. Très fort, de ceux qui replacent les esprits abattus qui n’ont pas encore cessé de flotter autour d’un malheur dont, encore, on cherche la solution espérant qu’elle enterre le bouleversement qui s’y accroche.
 
La lumière des lampadaires tombait sur une neige délicatement soufflée par un vent provenant de la rivière Sainte-Marie, rivière ressemblant davantage à un ruisseau. 

Un épais silence attendait les deux frères. Parviendront-ils à mettre du baume sur leur passé ? Arriveront-ils à faire le tour du cimetière des années perdues au cours desquelles, par accident, ils s’y retrouvent en même temps ? Réussiront-ils à passer outre aux vents mauvais qui ont éloigné leur fraternité ?
 
L’aîné fit un arrêt chez lui pour aviser son épouse de la présence de l’ancêtre Taïma sur la réserve, en résidence chez sa sœur. Il décapsula deux bouteilles de bière. Quitta la maison. Se dirigea vers Don. En offrit une à celui qui achevait de boire son café.
 
Briser le silence est une tâche compliquée, impliquant le respect pour l’autre, la circonstance et la suite, ce qui suivra lorsque les tessons se retrouveront à leurs pieds.  

Deux hommes y sont confrontés. Difficile à mesurer la profondeur de chacun leur besoin d’avancer ou pas. Le sentier n’est pas balisé. Faudrait-il passer par quatre chemins ?
 
D’abord, on trinqua susurrant un quelconque toast inaudible, puis Don prit la parole.
 
- J’ai quelque chose à te montrer.
- Pas nécessaire. Tu es ici avec notre mère, je sais le pourquoi de cette visite.
- Tu peux m’éclairer ?
- L’histoire est longue, on doit remonter à très loin derrière.
- J’ai tout mon temps.


lundi 4 août 2025

L A B Y R I N T H E




Peut-on tourner en rond à l'intérieur d'un labyrinthe ? 

Se donner une autorisation, la permission de pénétrer dans un réseau de méandres, de chemins, de galeries, comme se mêler à une aventure qui risque presque inévitablement d'étourdir au point d'en perdre le sens de l'orientation.

Autant le labyrinthe s'abrite autour d'un périmètre géométriquement reconnaissable, logique dans ses fols détours et retours, 
autant la grotte s'épuise dans des profondeurs abyssales qui mènent à l'obscurité souvent parfaite, un peu comme si plus rien d'autre que l'absence fantomatique de bruits et de sons, comme si ce qui possédait un sens devenait absurde, 
subitement, l'espace d'un clin d'oeil de la lumière filtrée par l'humidité des lieux.

Peut-on comparer la vie à un labyrinthe ? 

À la traversée d'une grotte ?





Labyrinthe

 

 

Tout cela ne tient que par un fil
qu’à un fil
fil d’Ariane tendu entre ici et là-bas
fragile
si fragile qu’un noeud s’y abîme
lorsque par hasard nos mains moites le frôle
 
                        Tout n’est tenu que par un fil
 
Nous marchons accrochés à ce fil ténu
ne sachant trop qui l’avait allongé
dans ce labyrinthe, véritable trou noir
nous, vous, et toi, on peine à le saisir
 
                        Tout n’est que labyrinthe
 
L’obscurité grotesque submerge du labyrinthe
effiloche chaque pas de son insondable aiguille
ralentit la distance            rallonge le temps qui s'y perd
à mille questions aussi inutiles que le fond de la grotte
 
                        Tout sens n’est que non-sens
 
Grotte sans explorateurs fixant l’ombre des reflets
ceux qui nouent l’élan des pas qui nous propulsait
plus profond, plus loin, plus creux, plus inconnu
comme s’il s’agissait d’un fil de soie, un fil de soi
 
                        Tout est un de profundis
 
Et nos mains moites ont séché sur ce fil
y ont laissé d’indélébiles empreintes
nos identifiants devenus de faux exeats
humides si humides si humides…




dimanche 3 août 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) -1- Revu et corrigé

                           
                             

                                       

La distance entre Sault-Sainte-Marie (Ontario) et Montréal (Québec) est de 982km. La durée de conduite estimée pour le trajet, 12h 6min et la route principale pour cet itinéraire est la 17. Il faut ajouter 100km puisque le voyageur et sa mère partent du village des Saints-Innocents. Première halte, Ottawa, seconde à Sudbury avant d’arriver sur l’Île Whitefish, lieu où se retrouve la famille de l’ancêtre qui, installée à l’arrière de la camionnette, se sera immédiatement endormie dès la sortie du village pour ne se réveiller que lors des différents arrêts. 

Don ne s’attendait pas à quelque conversation que ce soit au long du périple. Sa mère, muette. 

- Tu n’as besoin que de quelques morceaux de linge, lui avait-il dit au départ.

Catégoriquement, elle refusa de saluer sa bru, qu’un rapide mouvement de l’oeil vers sa petite-fille Chelle, droite à côté de sa mère lui tenant la main. La camionnette disparut sur la route enneigée du rang sans rien. Ojibwée, bizarrement, ne bougea pas d’un poil de son poste de garde près du tipi.

*     *

*

Très loin dans la mémoire de Don que ce trajet qu’il fit pour une première fois alors âgé de six ans, au début de la Seconde Guerre mondiale quand son père quitta la réserve ontarienne pour éviter d’être enrôlé dans l’armée canadienne puis déporté vers l’Europe afin de servir sous les drapeaux britannique et canadien. Son frère Gord, le plus âgé des deux, ne saisissait pas ce que signifiait le mot «conscription». Leur statut d’autochtone, selon le paternel, ne lui semblait pas suffisamment sécuritaire pour éviter les répercussions de la loi de juillet 1942 modifiant les exigences du service militaire.

Gordon choisit le Québec, lieu où la résistance à cette initiative du gouvernement fédéral s’avérait importante. Une fois installée à près de 100km de Montréal, penaude, attendant que la situation se calme et que la guerre s’achève, c’est illégalement que la famille ojie-crie vécut à la manière ojibwée en sol québécois. Une seule résistance, de taille, toujours omniprésente, celle de l’épouse de Gordon, Taïma, la mère de Gord et Don.
 
Quitter sa famille signifiait pour elle la trahir, renier les traditions de la nation ojie-crie, abandonner le combat, se replier, baisser les bras. Semble-t-il que tout le trajet de l’Île Whitefish jusqu’au village des Saints-Innocents, elle l’aurait occupé à maintenir un silence total, évitant de soutenir son regard sur la route qui défilait derrière elle, sur celle qu’avalait la camionnette.
 
Gordon, avant de choisir l’endroit définitif où monter son tipi pour y installer sa famille, s’était renseigné sur un lieu lui permettant de pratiquer l’acériculture. Le village des Saints-Innocents s’avéra idéal en raison de la présence d’érables à sucre et d’un certain éloignement des grands centres.
 
L’atmosphère régnant à l’époque de cette guerre favorisait le repliement sur soi ; on évitait à tout prix de soulever de nouvelles problématiques et, d’une certaine manière,  chacun cherchait à se protéger en se mêlant de ses affaires. Aucun intérêt à commenter ce qui se passait ailleurs dans le monde, là où les conflits sévissaient, craignant que cela n'attire le malheur sur eux. De sorte qu'il fallût un certain temps, quelques années après 1945, pour que la présence de la famille ojie-crie devienne un sujet de conversation dans le village, puis… d’inquiétude.

 
 *     *

*


La majeure partie du trajet s’effectue en Ontario, ce qui permit à Don de constater à quel point l’entretien des routes diffère et de beaucoup avec celui du Québec, sans parler de celui du rang au bout duquel sa maison est installée.
 
Il ne neigeait pas. Ne ventait pas. Plus on avançait, plus le silence à l’intérieur de l’habitacle de la camionnette de Don prenait des allures de pèlerinage. Il avait élaboré un plan précis pour cet important déplacement. D’abord, identifier la famille qui avait fabriqué la flèche meurtrière pour l’ours et le coyote. S’informer sur des déplacements récents d’un membre de cette famille vers le village des Saints-Innocents. De ces deux informations, si elles s’avéraient exactes et vérifiables, il espérait être en mesure d’établir des liens entre sa mère et une possible participation à l’affaire, hypothèse qu’il avait émise en retrouvant la fameuse flèche perdue à un endroit, retrouvée dans un autre. Absolument impossible pour sa mère d’avoir eu des contacts directs avec l’Ontario, elle n’a pas bougé de la maison, aucune missive ne leur parvient n’ayant pas d’adresse postale et la ligne téléphonique, toujours en attente, risque de l’être encore pour un long moment.

Lorsque la camionnette entra dans la réserve ojie-crie, totale fut la surprise. Chacun et chacune cherchant à identifier l’un ou l’autre des deux passagers qui en descendirent, manifestant une évidente fatigue.
 
Les premiers à se rendre vers eux furent le beau-père et la belle-mère de Don, croyant leur fille présente pour son voyage annuel sur l’île. Non. Qu’une vieille femme stoïque percluse à l’arrière du véhicule, les yeux ankylosés fixant devant elle.  
 
- L’état de santé de ma femme, votre fille, ne lui permet pas cette année de venir. La naissance de la petite sœur de Chelle est prévue pour avril prochain, elle a besoin de conserver toutes ses énergies. Chelle va à l’école maintenant et ne peut s’absenter.
 
Un groupe de plus en plus imposant se constituait autour de Don. Il reconnaissait celui-ci, celle-là ainsi que plusieurs autres, mais il ne put s’empêcher de remarquer que son frère Gord ne lui adressait pas la parole, ne daignait pas lui accorder un regard.
 
Les liens entre eux ont toujours été fragiles, davantage depuis que le plus âgé a quitté le village des Saints-Innocents sans prévenir. Sa femme, pour sa part, est la meilleure amie de son épouse, deux brus qui vécurent un calvaire en présence de Taïma, l’ancêtre féminin - principalement à la suite du décès de Gordon dont le corps incinéré avait été mis en terre dans le boisé adjacent à leur maison. Calvaire qui s'acharna par la suite sur les épaules de l’épouse de Don une fois Gord - et sa femme stérile - sans bruit quittèrent les lieux en tapinois pour retourner sur l’Île Whitefish.

* Note : on se souvient que dans la tradition ojie-crie, une femme mariée ne peut choisir son prénom qu'après avoir accouché. L'épouse de Don s'y consacre actuellement. Celle de Gord, stérile, devra vivre jusqu'à la fin de ses jours sous le vocable «la femme de...».

Lorsque, fatalement, les yeux des deux frères se croisèrent, on y lisait un profond malaise, également l'absolue nécessité d’abandonner leurs différends, du moins temporairement.
 
- Gord, je dois te parler en privé. Peux-tu reconduire notre mère chez toi ? Elle a besoin de se reposer après une si longue route.
- Ma femme ne l’accueillera pas. Tu sais pourquoi. Je vais la mener chez sa sœur, c’est tout à côté de ma maison.
- Je t’attends ici.



LE CRAPAUD s'en va-t-en guerrre ! (suite 5)

« Les guerres salissent tout, mais elles lavent la mémoire. »                Deux mots avant de laisser le clavier à Alessandro Baricco afin...