vendredi 8 avril 2022

LE CHAPITRE - 3 A -

                                                                         3A

 

    Mister Black passa le reste de la nuit, enfermé dans une cellule au poste de police du District 1. On avait pris la précaution de lui enlever sa carte d’identité ainsi que sa ceinture. Répondant à la question lui demandant de fournir un numéro de téléphone afin de rejoindre sa famille, il tourna sèchement la tête, se réfugiant dans un mutisme complet. L’officier de service examina dans le détail son carnet de dessins, souriant à l’occasion.

- Tu as du talent mon gars, mais souiller les murs de la ville, c’est contraire à la loi. Sais-tu combien il en coûte pour tout nettoyer ?  

Aucun mot ne sortit de la bouche du graffitiste qui dut partager le cachot d’un ivrogne vomissant autour de lui. Pour sa première expérience carcérale, il laissa vagabonder son imagination, retenant quelques images pour de futurs croquis.

Y passerait-il plus d’une nuit ? Comment aviser Lotus de la fâcheuse position dans laquelle il se retrouvait ? Il s’inquiétait de son incapacité à informer les membres de Janus sur la tenue d’une prochaine réunion. Subirait-il un interrogatoire ? Si oui, l’investigation dépasserait-elle le simple fait d’avoir barbouillé des murs ?

Il connaît bien l’influence de la police, tout comme il lui était impossible d’oublier les deux années de service militaire obligatoire pour tous les jeunes gens vietnamiens. Période difficile, principalement en raison de l’obligation à cacher son homosexualité auprès des autres pour qui cela répugnait. Un jour, à la caserne, quelques militaires de deuxième année dont le départ était éminent, soupçonnèrent un bonhomme à l’allure efféminée d’afficher des penchants uranistes ; on lui fit subir des supplices atroces. Le graffitiste assista sans broncher au martyre de la victime, résistant à la volonté de lui porter secours, se résignant à en tirer un avertissement personnel.

La nuit passait lentement. Le soulard s’endormit dans ses déjections, ce qui permit à Mister Black d’attendre la suite des choses avec une patience que seules les odeurs nauséabondes troublaient.

Au changement de garde, un second officier qui lui sembla plus haut gradé que celui de la nuit dernière, l’invita à sortir de ce cloaque, le conduisit dans un bureau climatisé et lui offrit un café.

- Tu n’en es pas à ta première infraction. Les plaintes emplissent un dossier de plus en plus volumineux. Est-ce que tu agis seul ?

Face au refus du jeune homme à répondre, le policier, sortant une matraque longue d’un mètre, lui asséna un coup à l’épaule.

- Tes mains sont importantes, mon homme. Une autre fois sans répondre et tu en perds l’usage à tout jamais.

La menace atteint son but.

- Oui, j’agis seul.

- Pourquoi je te croirais ?

- Les dessins ne sont pas assez nombreux pour être l’oeuvre de plusieurs personnes.

- Cette personne, c’est toi ?

- Oui, monsieur.

- Tu sais que c’est interdit.

- Oui, monsieur.

- Où demeures-tu ?

- Pas de résidence fixe.

- Tu erres dans la ville ?

- Je travaille dans le port comme débardeur de 15 heures à 3 heures de la nuit. Après...

- Tu enfreins la loi ?

- Je dessine, monsieur.

Sans tourner à l’affrontement, il devint évident pour les deux hommes qu’il y avait anguille sous roche. Le policier, souhaitant lui tirer les vers du nez, amena le noctambule sur ses activités illicites ayant pour décor le parc de la rue Phm Ngũ Lão ainsi que le squattage du President Hotel. De son côté, Mister Black cherchait à cacher l’existence de Janus.

Des noms furent lancés, des photos présentées.

- Tu connais ?

- Monsieur, je vis la nuit, il m’est impossible de reconnaître ces gens, les photos ont été prises de jour.

- Il arrive parfois que l’on quitte sa niche.

- Une seule chose m’intéresse, c’est la peinture.

- Je dois admettre que tu as du talent. Tu tiens cela de ton père américain.

- Je ne l’ai jamais connu.

- Je vois. Ta mère vit à Saïgon ?

- Non. Vous savez que le fait d’avoir un enfant sans mari est mal vu.

- Un père étranger n’arrange rien.

- Noir.

On s’avançait en terrain miné. Un constat apparut au policier. Ce jeune homme d’une trentaine d’années, à l’époque de la fin de la présence américaine au Vietnam, ne pouvait avoir connu autre chose que la nouvelle ère. Est-ce que sa mère fut collaboratrice par l’entremise de ce GI’s ? Dans quel esprit avait-elle élevé son fils ? Deux hypothèses : la rancune ou la vengeance. Il ne saurait dire.

- Tu peux reprendre tes choses et partir. Sache toutefois, que si on te reprend à profaner les murs de la ville, tu passeras devant un juge qui risque d’être moins compréhensif que moi. Finalement, si tu as des informations au sujet du parc ou du squat, j’apprécierais que tu nous les fournisses.

- C’est noté, monsieur.

À huit heures, Mister Black se doutant que le café où Hoa travaille soit ouvert, s’y rendit, serrant son carnet à dessins sur sa poitrine.

 

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    Vendredi et la pluie inonde les rues. Le système d’aqueduc de la ville de Saïgon est vétuste et aucun plan de réfection n’est envisagé par les autorités en raison des coûts astronomiques que cela exigerait. Les gens sont accoutumés à rouler dans les flaques d’eau mouillant de surprenantes étendues : motocyclettes étouffées, piétons éclaboussés, trottoirs envahis. Et la pluie n’en finit plus.

Les averses ressemblent souvent à des déluges qui, tant bien que mal, peinent à rafraîchir le temps avant l’inévitable retour de cette humidité qui colle à vous comme une seconde peau. Les urbains, occupant le rez-de-chaussée des maisons, subissent le désagréable inconvénient de devoir s’armer d’une raclette afin de pousser les eaux vers des caniveaux surchargés. Les enfants nus se douchent sous les gargouilles qui dégorgent à pleins jets.

Si vous logez en ville, ça peut aller pour un certain temps, mais vivre reclus, prisonniers de tranchées dans les forêts moites du Mékong, réussissant péniblement à maintenir en feu votre mégot de cigarette, cela revêt une tout autre allure. Les hommes de la Phalange, redoutant ces coups intempestifs de la nature, n’ont qu’à attendre, espérant leur durée temporaire.

Ils ne savent pas pourquoi Một les oblige à cette tâche ardue et combien ingrate, de creuser des tranchées pour y passer la nuit. Les habituer à des manoeuvres futures ? Casser leur caractère ? Imposer son autorité, en les astreignant à ces travaux aussi inutiles que fastidieux ? Il aurait été si simple d’investir les maisons abandonnées tout au long de leur route. Les trois colonels ne descendaient jamais dans ces trous à rats, s’arrogeant le privilège de choisir l’endroit où passer la nuit afin de s’y réfugier lors d’intempéries et attendre la suite des choses.

Les Vietnamiens détestent autant la pluie que le soleil. Ils s’en protègent avec les moyens du bord. Les mercenaires de la Phalange, entraînés à la dure, ne pouvaient manifester leur mécontentement, encore moins grogner contre des ordres incongrus. Que certains bénéficient d’avantages, d’autres, pas, relèvent de la condition humaine. Un jour viendra, bientôt peut-être, que le dernier se retrouvera le premier, d’ici là... espérer.

Rien de plus ingrat que cette langueur que rien ne meuble. Ils l’apprirent rapidement. Durant ces assommantes périodes, on leur interdisait de parler. D’ailleurs, le silence s’imposa dès les premiers jours, les premiers kilomètres, comme étant la règle numéro un. Le colonel parlait, le soldat se taisait. Le colonel lui adressait une question, le soldat se taisait. Exigence capitale !

p-24 M, sourd-muet de naissance, n’eut pas l’autorisation d’enseigner le langage des signes à ses confrères. D’ailleurs, sa présence n’était pas prisée, sa différence gênait et on la lui fit sentir par des gestes brutaux. Agressé à tout moment, il devint au service de leurs caprices, devant les suppléer dans l’exécution de labeurs éreintants, comme achever de creuser la tranchée, transporter les victuailles, s’occuper de la lessive, vider les latrines. Ne sachant pas se défendre, enfermé à jamais dans son infernale mutité, le jeune soldat - le plus jeune de tous, il ne devait pas avoir 20 ans - se pliait aux contraintes croissant de jour en jour. Jusqu’à ce que Ba, témoin de son calvaire et l’augmentation de son tourment, intervint, le libérant d’une certaine façon ; sous sa tutelle, cela n’améliora aucunement sa condition d’homme.

 

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    Trempé jusqu’aux os, Mister Black arriva au café Nh Sông que quittaient les derniers clients pour se rendre au travail. Hoa, la serveuse tatouée, ne laissa paraître aucun signe d’inquiétude, mais son impatience à savoir ce qui lui était advenu, la démangeait. Installé à la dernière table, celle située près du fleuve dont le niveau d’eau s’était accru suite à cette pluie qui assourdissait les bruits de la ville, son cahier à dessins devant lui, il entreprit d’y griffonner à main levée cet in-pace dans lequel il venait de passer la nuit.

Elle s’approche, un café à la main.

- Tu es tôt ce matin.

- Contre ma volonté.

- Je sais.

- Oui ?

- J’ai vu.

L’échange, bref et concis, respectait les consignes données aux membres de Janus. Ne rien aborder qui puisse être décodé ou mettre la puce à l’oreille. Lotus et Thi apparurent.

- Tu n’es pas au boulot ? Demanda le graffitiste à son compagnon de vie.

- Pris congé.

- Indisposé ?

- Pas dormi de la nuit.  

Dans le regard de Lotus transperçait l’agitation dans laquelle il vécut ces quelques heures sans autres nouvelles que celles transmises par le jeune poète. Toute la nuit, arpentant inlassablement les corridors de leur planque du President Hotel, il jetait des coups d’oeil à l’extérieur souhaitant y voir arriver Mister Black.

Fidèle comme Pénélope, Thi s’y présentait aux heures, l’informant des résultats de ses recherches. Le “toujours rien” qu’il rapportait régulièrement, amplifiait ses craintes. De quel ordre ? Savoir que les autorités venaient de mettre la main au collet d’un membre de Janus ? Une arrestation en lien avec ses graffiti ? Une simple enquête sur son identité ? Son amant avait-il une double vie ? Toutes ces questions le troublaient, mais il maintenait le cap : cet homme était le sien. Point final.

Les trois jeunes gens, utilisant un mot de passe, déguerpirent en direction du President Hotel ; ils y seraient plus en sécurité pour discuter. Il leur fallut moins de vingt minutes pour y arriver. Installés dans le squat qu’investissent Lotus et Mister Black, essoufflés d’avoir eu à grimper les nombreux escaliers menant au dernier étage de cet endroit mythique, ils n’auraient plus besoin de faire attention à ce qu’ils diront.

Le graffitiste déballa les détails de sa mésaventure, s’interrogeant sur une nouvelle manière de transmettre les messages annonçant la tenue d’une rencontre. L’avertissement du policier ne pouvait être plus clair, les dessins sur les murs lui étaient désormais associés, on devait repenser la méthode de communication. Cela relèverait de la responsabilité de leur chef, Lotus.

- Crois-tu que les policiers alimentent des soupçons quant à l’existence de Janus ?

- Difficile d’y répondre, ils sont sournois. Ils tournent autour du pot dans lequel on te laisse penser que du miel se trouve à l’intérieur. On surveille ton langage corporel, relance la même interrogation en d’autres mots, cherchant dans la réponse ce qui diffère de ta première explication. Une sorte de torture semblable à celle que tu ressens devant un examen auquel tu ne t’es pas préparé.

- On t’a demandé si tu avais des complices, questionna Thi.

- Des photos. On m’a présenté des photos prises surtout dans le parc Phm Ngũ Lão.

- Tu as reconnu des gens ?

- Oui, mais j’ai joué l’innocent.

- Des nôtres ?

- Hoa.

Lotus ne conclut rien sur ce qu’il venait d’entendre. Devait-il, pour un certain temps du moins, éviter de tenir des réunions du groupe, se doutant que le graffitiste devenait la piste que suivraient les autorités afin de classer l’affaire des dessins sur les murs, s’assurant qu’il s’agit des élucubrations d’un artiste en manque de lieux d’exposition, rien de plus.

Ayant passé la majorité de sa vie en plein climat de suspicion, de cachette et de silence, il apprit très tôt que les bras de la police sont longs, la mémoire, toujours active et surtout, l’immense patience de ceux qui cherchent, de ceux qui nourrissent des doutes. Son père le lui avait enseigné et combien de fois répété : lorsque tu es marqué, c’est pour toujours. Les erreurs ne proviennent pas du côté de tes ennemis, que du tien.

Il fut convenu qu’on se ferait discret pour quelques semaines : les réunions de Janus, suspendues le temps de retomber sur leurs pieds et structurer la prochaine marche à suivre ; les échanges électroniques avec les USA, stoppés, les incursions de nuit et de jour dans le parc Pham Ngu Lao, interrompues, les dessins sur les murs, terminés.

En bon tacticien, Lotus décida que l’idée de quitter le President Hotel représentait un danger supérieur à celui d’y demeurer. Les policiers savent  que Mister Black y réside et ont mis le squat sous surveillance, alors le fait de ne plus le voir rôder dans le quartier accentuerait leur méfiance. Il valait mieux continuer leur petit train-train habituel, faire comme si de rien n’était, se placer en position expectative souhaitant que tout rentrerait dans l’ordre.

 

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    Milieu d’avant-midi, les touristes étrangers, à leur ixième bière, alimentent des propos de plus en plus irréalistes sur la vie à Saïgon. La Guerre du Vietnam, toujours omniprésente dans leurs propos, la difficile transition vers une économie de marché réelle qui, selon quelques-uns d’entre eux, ne peut s’accoupler qu’avec la démocratie à l’occidentale, la lenteur dans la modernisation des villes qu’ils expliquent par le fait que ces pauvres gens arpentant les rues, n’ont rien d’autre à faire que quêter ou vendre des babioles “made in China”.

Leurs superficielles discussions, pimentées de railleries, relèvent du colonialisme, à tout le moins d’une bravacherie vaniteuse et prétentieuse. Il s’en dégage un mépris fondamental pour cette civilisation qu’on juge moyenâgeuse et définitivement ancrée dans les vicissitudes du Tiers-monde.

Dans les faits, ils profitent d’elle, car vivre à Saïgon, en 2005, c’est vivre à bon marché ; il faut couper les prix par dix si on les compare aux pays occidentaux les moins développés. Mais là  vraiment l’attitude devient arrogante, c’est lorsqu’ils s’amusent à flirter avec les filles qui répètent mécaniquement leur boniment de vendeuses, s’arrêtant à ce café pour offrir des objets qu’elles désignent comme étant des souvenirs. On se moque, mais elles ne comprennent rien à leurs propos débités en anglais ; on tente de leur caresser les fesses comme s’il s’agissait d’objets bon marché.

Rien de brillant dans leurs propos sexistes, racistes et machistes, ils n’ont pas conscience qu’ils se ridiculisent eux-mêmes aux yeux d’une population qui a un urgent besoin de leurs dollars et pour certains, prêts à tout pour se les procurer que ce soit par la rapine, le tapin, le tout enrubanné de mensonges. Laisser croire qu’on accepte d’être au service des caprices des clients ne vise qu’un seul objectif, leur porte-monnaie.

La société vietnamienne est masculine ; l’homme agit en maître absolu. Il ne faut donc pas se surprendre que ces femmes, jeunes pour la plupart, sachent bien manoeuvrer, laissant croire à ce type de touristes qu’ils peuvent s’amuser avec elles, en autant qu’ils sachent être généreux.

Elles repassent régulièrement, offrant toutes les mêmes choses, s’adressant toujours au même homme, celui qu’elles ont apostrophé la veille, laissant l’impression qu’elles ne reviennent que pour lui. Cela fonctionne, car l’élu s’en glorifie. La flagornerie fonctionne bien, de sorte qu’elles repartent un peu plus riches qu’à leur arrivée.

La pauvreté rurale fait grimper la population de Saïgon. Difficile d’y trouver un emploi, davantage un logement abordable, les prix étant au-delà des possibilités de payer des gens qui n’ont pas la chance d’être reçus chez des membres de leur famille. Il n’est pas rare de retrouver, sur les rives du fleuve, des gourbis rudimentaires dans lesquels s’entassent plusieurs personnes. Les autorités nettoient qu’un nouveau campement se construit à quelques pas de là, aussi délabré que ceux qui furent détruits.

Nos buveurs étrangers logent dans les grands hôtels, mènent une vie de pacha et aucunement ne s’attendrissent devant l’insalubrité accrochée comme des teignes à une certaine partie de la population. Leurs vastes analyses de la situation vietnamienne ne prennent pas en compte qu’il y a moins de trente ans, ce pays dévasté, au bord de la ruine économique et de l’incertitude sociale, dut se retrousser les manches pour prendre son destin en main. Une nation amputée de près de trois millions de gens massacrés par les guerres, un territoire devenu stérile à la suite des déversements sauvages de l’agent orange/dioxine, une patrie dont la moyenne d’âge tourne maintenant autour de vingt-cinq ans.

Ce n’est pas à proprement parler de l’égocentrisme, c’est plus de l’ordre du je-m’en-foutisme. “Ils l’ont voulu leur communisme, alors qu’ils vivent avec.

L’atmosphère noyé de rires et d’alcool changea tout d’un coup alors que trois hommes apparurent.

Trois anciens colonels.

 

Les amertumes et les soucis

Sont-ils donc ces moments bien finis,

Où riant au soleil,

 

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jeudi 7 avril 2022

LE CHAPITRE 3

                                                     LE CHAPITRE 3

 

Ils avaient peur de mourir, mais ils avaient encore plus peur de le montrer.

Tim O’Brien

 

 

    Mis à part les travailleurs dont le boulot prépare le jour, une autre catégorie de veilleurs de nuit, des insomniaques sans ombres, ceux qui ne plissent jamais les yeux, représentent une classe particulière, une espèce intéressante à découvrir. Ces noctambules avaleurs de nuit se déplacent, cherchant à épuiser la dose d’adrénaline en eux qui n’arrive pas à trouver le sommeil. Cela procède d’un choix.

Se déplacer la nuit n’a d’intérêt qu’en territoire urbain, dans son silence pesant, là où il y a tant à faire, défaire ou refaire ; à moins qu’il s’agisse d’une tactique militaire, alors c’est différent, car la peur s’ajoute, vous collant aux fesses.

Le groupe de la Phalange agissait surtout de nuit. Le plan, tracé par un seul homme, un seul chef, comprenait trois phases précises et devait à l’obscurité la majeure partie de son succès. Les hommes, départagés en trois groupes de dix soldats, devaient exécuter leur mission selon un horaire rigoureusement chronométré, un plan d’une précision chirurgicale, puis revenir au camp de base. L’un d’entre eux, le responsable devant faire rapport, obtenait par la suite l’autorisation de retourner auprès de sa section qui pouvait se reposer.

Les principes régissant cette unité spéciale devaient respecter scrupuleusement ce canevas, ne jamais s’en écarter et si cela représentait un risque quelconque, se replier sur-le-champ. Aucune initiative personnelle n’était admise : cela ou rien.

Est-ce que la Phalange fut mise au courant de la situation dans la capitale cambodgienne, alors que les forces militaires vietnamiennes, ayant fait fuir les Khmers Rouges, voyaient s’installer un nouveau gouvernement ? Le FUNSK (Front Uni National pour le Salut du Kampuchéa) créé en décembre 1978, dirigé par un ancien cadre khmer rouge, Heng Samrin, avait pour objectif d’incarner l’opposition cambodgienne. On passa à l’attaque quelques semaines après le 25 décembre, peu de jours après sa création. Parallèlement, le groupe porteur d’une mission toute spéciale, en aucun moment, ne croisera les militaires vietnamiens, que des Cambodgiens retournant péniblement vers leur ville désertée, dans des conditions abominablement inhumaines.

Le modus operandi de la Phalange varia à trois reprises, s’adaptant à l’autorité de son nouveau commandant. La première direction, celle que pilota Một, avait pour mandat d’arriver le plus rapidement possible à la frontière entre le Vietnam et le Cambodge. Le style qu’il imprima allait dans le sens suivant : avancer sans se faire voir ; écouter sans répéter ; rapporter sans rien oublier ; agir promptement.

Cet homme, dont les verres accentuent affreusement des yeux globuleux, n’a jamais reçu de responsabilités spécifiques lorsqu’il se battait contre les bô doi, ces soldats entraînés à la dure, suivant les principes énoncés par le Général Giap. Il haïssait les Việt Cộng jusqu’au plus profond de son âme.

L’armée sud-vietnamienne l’obligea à s’enrôler malgré un âge avancé. Il réussit à toujours masquer son absolue lâcheté. Cette absence de bravoure, de courage, notamment durant les combats féroces auxquels il aurait dû prendre part, l’amenait à se rendre invisible : il attendait, dissimulé là  personne ne pouvait le voir, abandonnant aux autres les risques à encourir, alors que lui, grelottant de peur et d’angoisse, restait odieusement camouflé. Tout danger écarté, il se travestissait en un soldat extrêmement cruel, capable des plus viles actions. Il devenait, aux yeux des autres militaires, le modèle sanguinaire à suivre. Les exactions qu’il a commises sont innombrables. La poudre aux yeux qui aveuglait ses confrères, toute sa vie durant aura servi à cacher sa véritable nature. Il a créé une règle non écrite dans le code de la guerre et valide que pour lui-même : tiens-toi en retrait, protège-toi, lorsque tout est gagné, le danger disparu, que te voilà en sécurité, deviens le pire sadique, cela te vaudra des galons et un classement parmi les meilleurs des meilleurs.

Il adore la nuit, elle occulte le visage des froussards, des pleutres et des sans coeurs. Elle aura toujours rendu inapparent ce guetteur opportuniste.  

À titre de premier colonel, Một institutionnalisa les actions nocturnes. Il sut reconnaître parmi ses hommes celui qui mènerait les autres, les conduirait à l’action et lui rapporterait fidèlement les informations essentielles.

Son titre le mettait au-dessus de sa peur, masquant sa personnalité. Aucun membre des trois sections ne perçut dans ses ordres autre chose que de la stratégie militaire. Son sens du risque, son flair faisaient l’envie de tous. Il était respecté davantage que craint. Lorsqu’il somma de pendre les hommes qui cherchèrent à s’évader de la Phalange, dès les premières semaines des activités de l’unité, chacun fut à même de remarquer à travers ses lunettes crasseuses, toute sa méchanceté et son goût barbare pour l’abjection. Il créa autour de lui une infinie appréhension.

Qu’est-ce qui incita l’état-major à le choisir ? Pour répondre à cette question, il faut revenir sur l’île de Côn Đảo, au moment  une cinquantaine d’individus reconnus coupables d’avoir servi d’une manière ou d’une autre le gouvernement sud-vietnamien d’avant 1975 s’y retrouvaient réunis, subissant une rigoureuse formation, à la suite de laquelle l’unité spéciale serait constituée. Ils furent soumis à une batterie de tests autant physiques que ceux calqués sur le régime des camps de rééducation.

Ce laboratoire s’activerait tout au plus quelques semaines. Agir avec célérité était la règle. Un membre important de la CIA américaine, dont la tête avait été mise à prix par le commandement sud-vietnamien en raison de sa désertion vers le camp communiste, dirigea l’opération, respectant à la lettre la philosophie qu’il avait apprise de cette puissante organisation du renseignement, mise au service du dérangement social, de la déstabilisation de gouvernements étrangers susceptibles de nuire aux visées impérialistes des USA.

Il en élimina rapidement une dizaine, concentrant ses efforts auprès des autres. Son mandat : soumettre trois candidatures au poste de colonel et recruter trente soldats. La technique utilisée favorisa Một, car elle cherchait à déceler des aspirants qui ne manifestaient aucun sens de l’empathie, résolument tournés vers leurs propres intérêts, susceptibles de changer de camp sans ressentir aucune forme de remords si les avantages s’y logeaient.

Ce premier colonel s’imposa de lui-même par sa manière perfide d’agir auprès des autres appelés : il tirait sans cesse la couverture de son côté, dénudant ainsi ceux qui l’entouraient. En moins de cinq jours, le responsable du laboratoire reconnut la fourberie qui animait cet homme et l’associa à son travail.

Ce fut lui qui recommanda les deux autres colonels, suggéra de noyer dans la mer la dizaine de conscrits qui n’allaient pas être retenus et identifia les trente soldats devant obéir aux ordres, s’assurant que tous sachent qu’il avait été leur sauveur.

Une fois son boulot achevé, l’ex-membre de la CIA fut vendu aux Américains en échange d’une importante somme d’argent affectée au fonctionnement de ce groupe, enfin prêt à agir. Ce bonhomme n’était plus utile et les services américains sauraient fort bien s’occuper de lui.

À l’annonce qu’il allait devenir l’un des trois colonels, Một reçut un cahier des charges énonçant les principes des actions ainsi que les manières d’agir. Le reste du temps passé sur l’Île de Côn Đảo fut consacré à en prendre note et s’assurer qu’il saisissait les objectifs prescrits. Quelques points essentiels : s’habituer au mode de transmission des liaisons avec l’état-major de Saïgon, parfaitement mémoriser les codes secrets et s’assurer que tout messager fût digne de confiance. Cela ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd, mais il prévoyait veiller lui-même à ce que cette délicate opération se fasse en toute efficacité.

Il eut l’idée de ne pas s’en tenir qu’à trente soldats. Trop d’événements inopinés pourraient surgir. On l’assura que les trois colonels recevraient, en temps et lieu, une liste d’individus susceptibles de remplacer les malheureux engagés disparaissant de la circulation pour quelque raison que ce soit. Ces quidams, ils les retrouveraient sur leur route et n’auraient qu’à les embrigader. De toute façon, le message sera transmis aux trente réguliers afin qu’ils sachent que tout faux pas, tout enfreinte aux règles édictées par les colonels ne sauront être tolérés et signeraient leur arrêt de mort, précisant qu’il s’agirait d’un arrêt de mort sans sépulture.

La structure de la Phalange prit rapidement forme. En trois semaines, tout semblait prêt pour un départ vers l’action. On remit à chacun son nouvel identifiant : ”P-1” jusqu’à “P-30” avec, accolé au “P” la lettre b pour les membres des bactéries, m pour les microbes et v pour virus. Ils revêtiraient le vêtement des bonzes bouddhistes vietnamiens pour la première partie de la mission, celui des bouddhistes cambodgiens par la suite. Les crânes furent rasés, comme il se doit.

Il ne restait plus qu’à établir la route que le groupe du premier colonel allait emprunter. L’état-major fut formel, pas question de ramener ces gens sur Saïgon, ils devaient emprunter un trajet les menant vers la frontière cambodgienne dans les plus brefs délais, traversant des villages  les possibles suppléants se trouvaient. Une multitude de petits travaux, de la catégorie du nettoyage - se débarrasser de quelques individus gênants - meubleraient leur temps de route. Tout s’éclairait.

 

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     Hai, le deuxième colonel, a été recruté sur recommandation expresse de l’état-major. On savait déjà en haut lieu qu’il représentait en tout point le type idéal du commandant recherché. Passé au crible, les notes qui accompagnaient son dossier le décrivaient comme un espion de grande qualité. Il avait recueilli des renseignements de la plus haute importance chez les Việt Cộng pour les livrer aux autorités sud-vietnamiennes. Les contacts ainsi noués auprès de généraux proches du pouvoir en place, lui permirent d’établir un pont par lequel transitaient, bilatéralement, les messages. Maître-chanteur dans une chorale où la voltige risquait à tout moment de le voir s’écraser lamentablement, il n’en fut rien. Il en savait trop de chaque côté.

Rapidement, Hai se transforma en personnage essentiel et redouté. Il possédait un don, celui de faire saisir que s’il prononçait quelques mots reçus au bon endroit, pourraient signifier chez ceux qui les entendraient, une arme dévastatrice. Il échappa à plusieurs tentatives d’assassinat, manoeuvrant auprès des puissants afin d’obtenir une protection personnelle. On la lui accorda, dans les deux camps, choisissant de préserver cet informateur de première main.

À la chute de Saïgon, devenu moins indispensable , voire encombrant, on l’arrêta puis l’interna dans un camp de rééducation. Nguy (membres de l’armée sud-vietnamienne) pour les uns, Việt Cộng, pour les autres, Hai ne pouvait être incarcéré dans le Sud ; on le déménagea dans une prison située tout près de Hanoi. Nguyên Chi Thiên (poète, dissident et activiste, il a passé près de 30 ans dans les prisons de Hanoi) avec qui il partagea sa cellule, lui récitait ses poèmes qui allaient plus tard être publiés sous le titre des FLEURS DE L’ENFER. Il retint celui-ci.

Les amertumes et les soucis

Sont-ils donc ces moments bien finis,

Où riant au soleil,

 Chantonnant sous la pluie,

Je m’enivrais de la joie de la vie ?


Il y demeura trois ans avant d’être rappelé, puis déporté sur l’Île de Côn Đảo afin de suivre la formation prévue pour la Phalange. Ceux qui l’avaient rencontré ou connu auparavant ne purent le reconnaître, méconnaissable avec vingt kilos en moins et ses nombreux tics nerveux qu’il développa au cours des fréquents interrogatoires subis lors de sa détention.

 

On l’exclut rapidement des cours dont l’objectif de lavage de cerveau ne l’atteignait pas en raison d’un bagage déjà plein des formules que l’on inculquaient aux détenus. Affecté aux travaux forcés, lui qui de toute sa vie n’avait jamais utilisé un quelconque outil, il s’affaiblit à un point tel qu’en plusieurs occasions, on le confina à l’infirmerie. Les autorités de la prison s’aperçurent que ce type, au passé trouble, pouvait encore rendre de précieux services. L’état-major de Saïgon donna l’ordre de le “casser” psychologiquement avant de le rapatrier dans le Sud.

Sitôt dit, sitôt fait. Hai retrouva ce qui était enfoui en lui, sa double personnalité : Việt Cộng au besoin, Nguy si nécessaire. Lors des séances d’interrogation, menées par des spécialistes en la matière, il se cachait sous l’une ou l’autre de ses identités. Jamais il ne craqua, travestissant son discours qu’il adaptait aux circonstances.

Tout bon interrogateur se doit d’être un excellent menteur, sauf qu’ici, se terre un habile cauteleux. Au cours des combats, car c’en fut un à chaque reprise, Hai les amenait sur un terrain ressemblant à la planche du jeu de go (goban). Sa stratégie se résumait ainsi : abandonner les territoires sans valeur, attirer l’attention de son adversaire sur le superficiel alors qu’il s’approprierait les fondamentaux, ceux qui assurent la victoire.

Une autre qualité lui fut d’un grand secours : connaître ce que l’autre veut savoir. Hai s’en servit. Peu de gens du Nord avaient connaissance des ramifications intrinsèques de la politique des Việt Cộng chargés de faire tomber le Sud. Lui, le rusé agioteur, en fit partie. Tout cela le soutint durant les heures de torture mentale qu’il eut à endurer.

À la fin, face à l’impossibilité de lui soutirer autre chose que des noms parfaitement inconnus, on abdiqua. Il descendit donc vers le ud.

 

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     Ba compléterait le triumvirat des colonels. L’état-major était bien conscient que durant quelques mois - qui finalement s’étendirent sur près de quinze ans - trois hommes fractionneraient le commandement de cette unité. Un assumant cette responsabilité, les deux autres, en attente de leur heure de chefferie, se plieraient aux ordres de la même manière que les soldats auront à le faire.

Tout ne se déroula pas ainsi. Trop d’obstacles les entravèrent, les empêtrant dans une série d’aventures et de mésaventures dont le spécialiste fut Ba. Dès sa nomination, la prise de connaissance de la mission, des principes qui la régiraient, cet hypocondriaque devint paranoïaque. Il était certain que parmi ce groupe d’hommes, l’un d’eux avait le sale boulot de lui faire la peau. Dans le bilan de cette opération secrète, une question survint immédiatement : aurait-on dû modifier l’ordre de prise en charge du commandement ?

À le regarder, on croirait que tous les kilos perdus par Hai, il les avait récupérés. Son obésité ralentissait la marche du groupe et dans les situations exigeant des mouvements rapides ou des déplacements imprévus, la troupe devait en tenir compte. La tunique de bonze ne l’avantageait pas. Lorsque l’unité entra au Cambodge et que la température devint insupportable, il suait de tous ses pores.

En homme foncièrement paresseux, il utilisa son grade pour se faire servir, flanquant un cadet à son service. L’ayant remarqué en raison de son handicap, le garçon sourd-muet était devenu le souffre-douleur des autres soldats, il l’enrôla à titre d’esclave. Le terme semble barbare, mais la réalité, pire encore.

Il apparaît nécessaire d’expliquer ici la raison pour laquelle cette mission se prolongea aussi longtemps. Pol Pot, la cible visée par la Phalange, a toujours échappé aux tentatives de capture. Il mourra en avril 1998, cinq ans après le rapatriement du groupe paramilitaire au Vietnam.

Ce serait à partir de l’intérieur même des Khmers Rouges que la besogne fut achevée. Des informations non confirmées avancèrent l’hypothèse que Douch, arrêté puis emprisonné en 1999, fut mêlé à ce complot et qu’un refus de sa part l’aurait mené à subir le même sort. On jouait serré à l’époque : question de survie.

Un paranoïaque plaçant les pièces du jeu alors qu’il ne pense qu’à se protéger, voit partout autour de lui des complots, répondait-il à une quelconque stratégie ? Contrairement aux consignes préétablies, interdisant formellement la tenue de réunions dans l’exercice de leurs fonctions, Ba imagina dès les premiers jours suivant le départ de la Phalange, un plan qui lui faciliterait la tâche lorsque son temps de commandement allait lui être assigné et déverserait ses responsabilités sur les épaules d’un autre. Il n’était pas le seul à vouloir s’achever le boulot dans les plus brefs délais.

Tous les ordres provenaient de Saïgon, mais les trois colonels les contournèrent en s’entendant sur ceci : il fallait corrompre et s’assurer de la complicité d’un membre influent des dirigeants Khmers Rouges pour mieux s’approcher de leur cible. Le moyen proposé : promettre l’immunité totale en échange d’informations pertinentes. Les espions, on peut difficilement s’y fier, alors que s’en remettre à quelqu’un de l’intérieur pour tracer une marche à suivre serait plus efficace.

Le personnage tout indiqué fut Douch. Traqué, comme les autres dirigeants de l’Angkar, sa réputation le précédait. Rusé tel un renard, celui-ci comprit qu’il devait protéger sa vie et qu’une certaine collaboration avec les Vietnamiens représentait une formidable planche de salut. Il donna rapidement suite à leur invitation exigeant qu’un seul et unique interlocuteur lui soit assigné. Selon le plan de Ba, Hai le rencontrerait à Hà Tiên, un lieu situé près de la frontière vietnamo-cambodgienne. Le secret autour de ces négociations devra être absolu. Les deux parties allèrent dans ce sens. Un canal de communication serait creusé que seuls ces deux hommes emprunteront.

La mission prit alors une autre tournure et on envisageait sa fin imminente à la suite des accords bipartites intervenus. Ce qu’il faut comprendre est assez simple : la Phalange bénéficierait d’une sorte de GPS et cela bien avant sa création, suivant à la trace les allées et venues de Pol Pot, alors que Douch, apparemment protégé par les colonels, aurait la vie plus facile.

Le canevas esquissé par Ba, rapidement entériné par les deux autres colonels, servira maintenant de feuille de route, mais ce colonel alimentait d’autres alinéas plus personnels et non moins repoussants.

 

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    La complexité de la stratégie militaire repose, selon Sun Tzu (général chinois ayant vécu au VIe siècle avant J-C, auteur d’un ouvrage de stratégie militaire L’ART DE LA GUERRE) sur l’habileté de son commandant. Il écrit : “ Le commandant habile prend une position telle qu’il ne peut subir la défaite ; il ne manque aucune circonstance propre à lui garantir la maîtrise de son ennemi. Une armée victorieuse remporte l’avantage, avant d’avoir cherché la bataille ; une armée vouée à la défaite combat dans l’espoir de gagner.”

Qu’en est-il d’une unité spéciale ? Doit-elle s’en tenir aux règles militaires ? Elle ne fait pas vraiment la guerre, on la situerait plus dans son underground.

Lors de la formation, le type de la CIA avait raconté aux recrues la manière de voir la guerre selon Sun Tzu, expliqué la stratégie du Général Giap à Dien Bien Phu (moment clé de la guerre d’Indochine qui signifiera la fin du colonialisme français au Vietnam), mais surtout porté leur attention sur deux éléments : la pensée de Clausewitz (Officier général et théoricien militaire prussien du XIXe siècle) et celle de Hegel (Philosophe allemand du XIXe siècle). En bon vulgarisateur, ce qu’il schématisa à leur intention devait se graver en eux comme s’il s’agissait d’un credo.

Clausewitz insiste sur la finalité politique d’un conflit armé, une forme de continuation de la politique et que fatalement une surenchère se produira autant dans les calculs stratégiques que dans les moyens.

De Hegel, il tenta d’expliquer, difficilement avouons-le, la dialectique du maître et de l’esclave. Ce que les trois colonels ont retenu semble à des lieux de la pensée du grand philosophe allemand. Leurs actions le démontreraient.

Les membres de la Phalange quittèrent l’Île de Côn Đảo en janvier 1979. L’état-major ne leur fit pas les adieux habituels, ne leur souhaita pas “bonne chance”, sauf ce message : réussir. À leur arrivée au premier point de chute, trois camions militaires revampés seraient mis à leur disposition, des armes ainsi que les documents précisant la route à suivre, enfin, les séances de nettoyage à effectuer.

Il est bon de souligner l’atmosphère régnant dans le Mékong au moment de leur départ. Les habitants, rudement mis à l’épreuve par les deux parties en conflit, les Việt Cộng et les Nguy, partiellement informés des nouvelles structures gouvernementales, adoptèrent une attitude de repli.

La défoliation autant des forêts que des terres arables avait physiquement massacré les gens. On avait entendu parler de la réforme agraire de 1953 dans le Nord-Vietnam, les propriétaires terriens craignaient de subir la même médecine. Une prudence teintée d’inquiétude devint leur manière d’être, de vivre et de fermer les yeux, car ils les fermèrent sur bien des choses, jugeant que la non-intervention représentait la meilleure attitude à adopter.  

Lorsque déambulèrent ces convois à l’allure bizarre, remplis de moines ou bonzes bouddhistes, les villageois devenaient muets et sourds comme des tombes. Une loi non écrite s’établissait d’elle-même que tous respecteraient à la lettre. Toutefois, une forte suspicion s’installa dans les villages, chacun pouvant devenir le délateur de son voisin, ce que le nouveau régime encourageait.

Valait-il mieux dénoncer avant de l’être ? Signaler des anomalies pouvait-il vous protéger des représailles de la part des nouveaux maîtres de céans ? Existait-il désormais un vocabulaire différent dans lequel une insinuation révélait une opinion ?

Sur les places publiques, des haut-parleurs diffusent quotidiennement l’hymne national, puis la propagande du Parti. C’est par ce médium que les informations qu’on voulait bien transmettre aux gens circulaient au compte-gouttes. Jamais on annonçait le retour probable des soldats partis en campagne, que les mérites d’une victoire durement acquise, la libération du pays à qui on devait désormais une complète vénération.

À l’occasion, un ancien discours de Hô Chi Minh, les cris de joie enregistrés dans les rues de Saïgon lors de la chute de la ville et du départ définitif des troupes américaines suivis par une foule de déserteurs lourdement accrochés à leurs bottes. Les mots “liberté”, “indépendance”, “révolution” se suivaient à la queue-leu-leu, les seuls ayant une valeur noble. Le pays entrait dans le maintenant et s’invitait à l’immense tâche de reconstruction basée sur les principes du communisme.

Tous devaient mettre l’épaule à la roue. Le premier chantier défini comme une absolue importance : chasser de ses entrailles tous les germes de l’Ancien régime. Le collectivisme devait dépasser les frontières restreintes de la famille. La religion, cesser de guider les âmes, puisque la référence devenait la doctrine marxiste-léniniste.

Ce qui par contre plut aux gens, c’était l’idée qu’enfin la guerre prenait fin. Les nuits et les jours pouvaient redevenir paisibles, les arrestations arbitraires cesseraient, les attaques venant des airs ou des routes s’arrêteraient, les gens retourneraient aux champs ou sur le fleuve avec un certain sentiment de sécurité. Sauf qu’ils appréhendaient une extension du conflit vers le Cambodge, si près d’eux.

 

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    Les conscrits de la Phalange arrivèrent à Ban Lieû. Par ce matin lumineux, la troupe fraîchement reposée reconnut les camions devant leur servir de véhicules. Mais qui était cet homme âgé d’environ 50 ans, encadrant ce tas de ferraille et revêtu du même uniforme qu’eux ? À l’évidence il s’agissait du premier émissaire. Một se dirigea vers lui.

- Tu es là pour nous ?

- Je vous accompagne.

Tout ce beau monde s’installa inégalement dans les camions qui disparurent le temps de le dire.

 

Les amertumes et les soucis

Sont-ils donc ces moments bien finis,

 

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