vendredi 14 novembre 2008

SAUT: 243



Je travaille actuellement sur un poème qui portera, du moins il le porte pour le moment, le titre suivant: SI MOURIR AVAIT UN SENS.

J'ai visité quelques chemins afin de me nourrir de ce thème, les voici.


. Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules. Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter celui qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble? Raymond Radiguet


. Comme celui qui va mourir et qui le sait ne s'intéresse pas au sort de sa femme, sauf dans les romans, il réalise la vocation de l'homme qui est d'être égoïste, c'est-à-dire désespéré.
Raymond Radiguet


. Le grand courage, c'est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort. Raymond Radiguet


. La vérité, c'est une agonie qui n'en finit pas. La vérité de ce monde c'est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n'ai jamais pu me tuer moi. Céline


. Nous sommes, par nature, si futiles, que seules les distractions peuvent nous empêcher vraiment de mourir. Céline


. Soudain, je compris à nouveau que la mort est notre soeur bonne et sage; elle sait l'heure qui convient et nous devons lui faire confiance. Hermann Hesse


. Personne n'a en effet l'expérience de la mort et voilà tout le malheur de l'homme. Tout ce que nous vivons nous apparaîtrait sous un jour différent si nous pouvions le vivre avec l'expérience de la naissance et de la mort, mais l'une et l'autre ont été refusées à notre conscience. Et ce sont justement les données essentielles. Jan Trefulka


. ... au coeur de ma nébuleuse, dans ce flou de la mort qui enveloppe les survivants, on n'attend pas de la clarté qu'elle fasse toute la lumière.
Jean Rouaud


. Le froid, l'effroi, je connais ces mots
ils ne sont pas des mots
c'est cela qui m'importe
depuis le sang fortuit de naître
vers la mort qui n'est pas le passage
il faut le trouver maintenant.
Puis rien. L'éternité a eu lieu.
Il n'est de passage que de l'espèce
parce qu'après c'est comme avant
Gaston Miron


. Ce qui m'intéresse, c'est qu'on vive et qu'on meure de ce qu'on aime.
Milan Kundera


. Peut-être l'homme est mauvais parce que, la vie durant, il attend de mourir: et meurt mille fois dans la mort des autres et des choses. Car tout animal conscient d'être en danger de mort devient fou. Fou peureux, fou rusé, fou méchant, fou fuyant, fou servile, fou furieux, fou haineux, fou tortillard, fou assassin.
Tony Duvert


. Ce qui m'intéresse n'est pas qu'il y ait une vie après la mort, mais qu'il y en ait une avant. Fernando Savater


. Mais j'étais abandonnée par mes forces, elles s'étaient sauvées comme un crayon. Quoi qu'on fasse et qu'il en soit, et aussi loin qu'on aille, il faut s'étendre au bout du compte pour dormir, c'est fatal. On a la laisse au cou, la fatigue qui vous retient à la terre finalement vous y tire, et on tombe, toujours, que voulez-vous. C'est l'élastique de la mort. Gaétan Soucy


. Ce n'était pas une mort, mais une tendresse devenue permanente.
Jean Bédard


. ... un ours en colère peut aller jusqu'à retarder sa propre mort simplement pour assouvir sa vengeance. Jean Bédard


. Mourir n'est pas péché: ce n'est que bondir quelques années devant soi.
Jean Bédard


. Une mort qui approche est déjà terrible, mais bien pire est une mort qui approche et qui accorde un sursis, un temps où tout le bonheur que vous avez connu et celui qui aurait pu être le vôtre se précisent à vos yeux. Vous voyez avec une intraitable lucidité tout ce que vous allez perdre. Cette vision vous pénètre d'une tristesse bien plus opprimante que celle qui surgirait dans votre esprit face à une voiture qui fonce sur vous ou aux flots où vous allez vous noyer. La sensation est vraiment insoutenable. Yann Martel


. Le seul voyage incontestable qu'inaugure la mort, c'est celui des vivants qui errent à la recherche de ceux qui n'avaient plus la force de mourir un peu.
Yvon Rivard


. Les êtres moraux, et nous le sommes tous plus ou moins, ne se débattent pas entre le bien et le mal mais entre la vie et la mort. Et, contrairement à ce que l'on pourrait penser, seuls sont vivants ceux que la mort traque. Yvon Rivard


. Ce ne serait pas la peine de mourir, si on ne devenait pas plus raisonnable après qu'avant. Colette


. Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure? Victor Hugo


. La vie est une maladie qui se soigne... la mort ne se soigne pas.
Nikos Kazantzaki


. Quand les rêves sont éconduits, la mort devient l'ultime salut.
Yasmina Khadra


Et je retourne à ce poème qui devrait bien finir par apparaître ici, un jour ou l'autre.
Je me demandais combien de gens prennent le temps de penser à leur épitaphe? Que dire de soi maintenant qui serait «parlant» une fois mort? Personnellement, si par aventure il me prenait l'idée d'une telle idée, eh! bien (je sais que c'est une faute que d'écrire de cette manière eh bien!, mais je préfère personnellement le point d'exclamation après le «eh» qu'après le «bien») donc, je disais... oh! oui... je crois que j'emprunterais un vers à Lorca ou Saint-Denys-Garneau. Il parlerait de la distance entre avant, maintenant et après... enfin, quelque chose du genre.

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lundi 10 novembre 2008

SAUT: 242


Trois poèmes fort bien connus mais combien beaux à relire en ce presque milieu de novembre qui de plus en plus nous ressort ses allures d'automne. Verlaine, Prévert et Baudelaire. Placez-vous une petite musique appropriée... Bonne lecture et à la prochaine.



Chanson d'automne (Paul Verlaine)


Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure;

Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deça, delà,
Pareil à la
Feuille morte.



Les feuilles mortes (Jacques Prévert)


Oh! Je voudrais tant que tu te souviennes
des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle...
Tu vois je n'ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
et le vent du nord les emporte
dans la nuit froide de l'oubli
Tu vois je n'ai pas oublié
la chanson que tu me chantais

C'est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m'aimais
et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
toi qui m'aimais
moi que j'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
tout doucement
sans faire de bruit
et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
Mais mon amour silencieux et fidèle
sourit toujours et remercie la vie
Je t'aimais tant tu étais si jolie
Comment veux-tu que je t'oublie
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Tu étais ma plus douce amie
Mais je n'ai que faire des regrets
Et la chanson que tu chantes
toujours toujours je l'entendrai

C'est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m'aimais
et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
toi qui m'aimais
et que j'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
tout doucement
sans faire de bruit
et la mer effeace sur le sable
les pas des amants désunis.



L'Ennemi (Charles Baudelaire)


Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé ça et là par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?

- Ô douleur! ô douleur! Le temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie!

mercredi 5 novembre 2008

SAUT: 241


Si vous avez souvenance du saut: 238, je parlais d'un poème inachevé auquel «Hubble» faisait écho. Ou la suite, je ne sais trop. Il est prêt (l'est-on jamais?, pour le crapaud qui touche, retouche continuellement chaque mot de chaque strophe de chaque poème afin qu'il puisse mieux entourer et parfois contourner l'image afin qu'une autre apparaisse), il est prêt à venir s'étendre ici. Ce poème dont le titre «morceaux d'homme» sera, du moins je l'espère, ce petit et combien nécessaire élan qui me ramènera à cette histoire qui dort depuis Paris 2004, cet automne du début de la retraite, histoire que je croyais simple à écrire mais qui me fait suer... c'est peu dire!

«Hubble», du nom de ce télescope lancé en 1990, presqu'aveugle depuis septembre dernier, celui qui fait le tour de la terre en cent minutes, ce Hubble qui reprend du service maintenant, nous faisant parvenir d'aussi loin qu'il voltige actuellement des images quasi parfaites (du fait qu'il se situe en-dehors de l'atmosphère), le crapaud l'a fait se poser sur Mars afin qu'il puisse vérifier si effectivement on y trouve des «morceaux d'homme». Si oui, lesquels. Si non, pourquoi?



L'intérêt de Hubble réside aussi dans la «loi de Hubble» qui s'énonce de la façon suivante: les galaxies s'éloignent les unes des autres à une vitesse proportionnelle à leur distance. Cela signifie que plus une galaxie est loin de nous, plus elle semble s'éloigner rapidement.

Où cela nous mène-t-il? Eh! bien, directement à ce travail qui me fait face depuis quatre ans et qui traite du mouvement. Il en traite à partir du Paradoxe de Zénon qui démontre que le mouvement n'existe pas. Alors on imagine la situation: Hubble d'un côté et de l'autre, Zénon d'Élée. Je continue et vous tiendrai au courant... Mais je puis tout de même vous dire qu'il aborde le mouvement dans un ensemble plus vaste incorporant la mémoire, la réalité et le langage... En fait, quelque de chose de tellement simple que je m'y perds souvent moi-même ...


D'ici là, voici ce poème: «morceaux d'homme». À lire avec «Hubble» en tête...


très loin
à tout juste un pas de l’horizon
derrière son ombre
un homme
marche à pas feutrés,
en fait, il se suit,
criant aux échos sordides de se taire
puis dépose sur les couleurs du soleil
une pirouette entre air et chair


- arracheuse de corps
ébrancheuse d’âmes -
une main ronde
balaie l’envers courbe des rayons
puis se regarde placidement
tel un puits de lumière
une rotonde
et rampe dans ses propres traces
originel serpent
posant entre hier et demain le geste perdu d’aujourd’hui


un pied bot
imprime sur les arbres
des cartes difformes
comme des entorses
des contrefaçons imperturbables
il repère la carte des chemins
guide universel perdu entre les interstices des trottoirs
hésitant l’intervalle d’un hiatus
d’un frémissement
puis va claudiquant à cloche-pied


un cœur essoufflé
métronome les rêves tel un héraut têtu
un coureur empêtré
un marcheur égaré
il mesure les étoiles annonciatrices de vents
de pistes rabougries par un temps tueur
rafistole de coutures les battements muets,
ceux qui écartèlent les morceaux rapetissés
syncopant vie et mort


des yeux d’âme
rets éclatés
chercheurs d’éternités plus éternelles que les éternités
celles qui recommencent
alors que se rejoignent les fragments
enfouis dans une chrestomathie, entre chaud et froid
sous l’immensité d’un inutile rien
au fond du long tunnel de sang
bariolant l’étroit corridor neuronique


les morceaux d’homme
ne se rejoignent qu’à travers le temps
celui des lauriers-roses qui fleurissent blancs
celui des doigts gercés coupant les fleurs


les morceaux d’homme
s’incorporent aux étoiles satellites
celles qui, jadis, moururent
éclatées d’avoir trop chercher


les morceaux d’homme
gisent dans les mains du néant
celui qui meuble les regards biaisés
où s’amoncelle au cœur d’un cerveau impénétrable
une nourriture transparente




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samedi 1 novembre 2008

SAUT: 240




Nous entrons dans novembre. Un mois charnière. Un mois-saison à lui seul. Qui s'amuse (le matin) entre l'automne et le printemps, (l'après-midi) nous plonge l'été pour finalement se lancer en plein hiver, (la nuit). Un mois-scorpion. D'Armistice. De feuilles mortes nous regardant sous une légère couche de glace mouillée. Un mois valétudinaire. Porteur de grippe, de noirceur matinale et de fin d'après-midi gris. De vents. De nuages lourds et frileux. Qui clignent des yeux lorsque le soleil les offusque.

Nous entrons dans novembre par la porte de l'été des Indiens. Y glissons sur des pavés verglacés. Les arbres, figés dans leurs dernières grimaces, nous craquent leurs derniers saluts; déshabités, ils regardent mourir à leurs pieds les derniers vestiges d'une saison intermédiaire. Novembre de froid, de neige hésitante. De terre immobilisée se cherchant une dernière posture. Fantôme immobile. Novembre, de mort.

En y entrant, le souvenir de ce texte d'André Fortin mis en musique par Jimmy Bourgoing, le souvenir des Colocs me revient. «Dehors novembre» ouvrira ce mois de trente jours, de huit lettres, le onzième de l'année, celui qui vient du mot «novem» signifiant «neuf», celui qui débute par la Toussaint et la Fête des Morts, les élections américaines, Thanksgiving et l'Armistice, le 11...

Puis:
De la Journée Internationale de la tolérance, le 16, au lendemain d'un certain 15 novembre, celui de 1976...
De la Journée Internationale des Droits de l'enfant, le 20, deux jours avant l'assassinat de JFK, en 1963...
De la Journée Internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, le 25...

Novembre et ses bizarres de proverbes:
. Quand en novembre il a tonné, l'hiver est avorté;
. En novembre fou engendre, en août gît sa femme;
. Le mois de novembre est malsain, il faut tousser dès la Toussaint;
. À la Saint-Séverin (27 novembre), la neige est en chemin.





DEHORS NOVEMBRE



Dehors novembre, je suis couché sur mon grand lit
Du coin de mon oeil par la fenêtre j'voé l'hôpital
Chu pas capable de croire qu'y faut qu'm'arrête ici
Mais chu tout seul, pis de toute façon ça m'fait trop mal
Mon corps c'est un pays en guerre sur l'point d'finir
Le général de l'armée de terre s'attend au pire
J'ai faim, j'ai frette, je suis trop faible pour me lever d'boute
On va hisser le drapeau blanc un point c'est toute
J'entends le téléphone qui hurle, j'ai des amis
J'voudrais tellement pouvoir me l'ver pour leur parler
Leur dire: « Allô! C'est moi j'correct, j'toujours en vie »
La planète tourne, est pas supposée tourner sans moi
Mon ennemi est arrogant et silencieux
Y s'câlisse ben d'savoir si chu jeune ou si chu vieux
Y'est sûr de lui, y'est méthodique, y prend son temps
Y'est au service d'la mort, y connaît pas les sentiments
Ces derniers jours j'ai dû vieillir de quatre mille ans
En visitant de vieux souvenirs dont chu pas fier

Pour la paix avec ses regrets, ça prend du temps
Je me retrouve cent fois plus fatigué, trop fatigué mais moins amer
L'histoire du monde pis mon histoire sont mélangées
J'viens juste de r'vivre cent mille autres vies en une seconde
Toutes mes conneries pis l'ambition d'l'humanité
Ça r'vient au même, y'a pas d'coupable, y'a pas de honte
Mais chu heureux parce qu'au moins j'meurs l'esprit tranquille
J'vais commencer mon autre vie d'la même façon
J'vas avoir d'l'instinct, j'vas rester fidèle à mon style
L'entente parfaite entre mon coeur et ma raison
L'harmonica c'est pas un violon, c'est pas éternel
Et pis ça pleure comme si c'était conscient d'son sort
D'ailleurs à soir j'me permets d'pleurer avec elle (sic)
J'attends un peu, chu pas pressé, j'attends la mort




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lundi 27 octobre 2008

SAUT: 239


« Quelle satisfaction peut-on bien éprouver à ne pas comprendre quelque chose? ».

Raymond Queneau est né d'une famille de commerçants, le 21 février 1903.

Il fréquente les surréalistes et adhère au mouvement en 1924 pour en être exclu en 1930. Après cette rupture, il se lance dans l'étude des «fous littéraires» et travaille à une Encyclopédie des sciences inexactes.

En 1932, au cours d'un voyage en Grèce où il écrira (Odile), Raymond Queneau prend conscience du danger de laisser la langue littéraire s'éloigner de la langue parlée. Rapprocher ces deux extrêmes deviendra son grand projet littéraire.

Il publie son premier roman Le Chiendent, en 1933, construit selon ses dires comme une illustration littéraire du «Discours de la Méthode» de Descartes. Par la suite suivront quatre romans d'inspiration autobiographique : Les Derniers jours, Odile, Les Enfants du Limon et Chêne et Chien.

En 1938, il exerce les activités de lecteur, traducteur d'anglais, puis membre du Comité de lecture aux éditions Gallimard et deviendra, en 1954, directeur de la collection La Pléiade.

C'est avec Pierrot mon ami, paru en 1942, qu'il connaît son premier succès.

En 1947: Les Exercices de style.

Sous un pseudonyme, celui de Sally Mara, il publie On est toujours trop bon avec les femmes qui lui vaut quelques démêlés avec la censure.

Amoureux des sciences, Raymond Queneau entre, en 1948, à la Société Mathématique de France et en 1950, au Collège de 'Pataphysique puis élu à l'Académie Goncourt en 1951.

Le succès du roman Zazie dans le métro (1959) surprend Queneau lui-même et fait de lui un auteur populaire.

C'est à l'occasion d'un colloque (décade de Cerisy, en 1960,), qu' il fonde un groupe de recherche littéraire qu'il appellera l'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle).

En 1961, Raymond Queneau réussit, avec Cent Mille Milliards de Poèmes, un exploit tant littéraire qu'éditorial. C'est un livre-objet qui offre au lecteur la possibilité de combiner lui-même des vers de façon à composer des poèmes répondant à la forme classique du sonnet régulier. Cent mille milliards est le nombre de combinaisons possibles calculé par Queneau : « C’est somme toute une sorte de machine à fabriquer des poèmes, mais en nombre limité ; il est vrai que ce nombre, quoique limité, fournit de la lecture pour près de deux cents millions d’années (en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre). »

Raymond Queneau meurt le 25 octobre 1976.




Voici, tiré de «Loin de Rueil» un texte qui illustre bien l'originalité et le style de Raymond Queneau:

. Comme des foetus miniatures parfaitement constitués il faisait défiler devant lui tous les germes de figures sociales qu'il avait irréalisées. Il revenait de sept huit années en arrière et le voilà maintenant capitaine de l'armée hollandaise, directeur d'usine, attaché d'ambassade à Pékin, banquier, clown (célèbre), peintre (célèbre), archiviste paléographe, aspirant de marine (à bord du dernier voilier), coureur cycliste (vainqueur du Tour d'Europe), champion du monde d'échecs (inventeur du Gambit l'Aumône et du début f2-f3-h7-h5) gentleman farmer en Australie (et qu'est-ce qu'il n'exterminait pas comme lapins), barman (au Ritz), astronome (il découvre la première planète hors du système soliare, un satellite d'x du Centaure), député (le plus jeune de France), journaliste (reporter aux multiples ruses et à l'audace imperturbable), acrobate (le premier à réaliser le sextuple saut périlleux en arrière sans élan), fakir dans le cristal (une vieille gitane l'a initié à tous les mystères mantiques), médecin (psychanalyste), médecin (acupuncteur), médecin (ostéopathe), médecin (chiropractor), médecin (chirurgien dentiste), explorateur (astronaute, car sinon où ça? et de quoi?), chercheur de trésors (il en trouve au fond des mers quand ce n'est pas dans de vieux châteaux), chercheur d'or (il devient riche forcément), lord anglais (par adoption), grand lama (par vocation), président de la république de Nicaragua (par élection), président de la république de Costa Rica (par révolution), président de la république de Guatemala (par occupation), il oublie maintenant l'ambition, il y a tant d'autres possibles, triumvis, uhlan, plombier, tétrarque, rétiaire, schah, faux saulnier, éléphant blanc (par transformation magique), sauterelle adultère, peplum chinois, morceau de sucre, bout de savon fondant. Il disparaissait comme ça lentement, dans un petit bol d'eau, pas propre même, car un type s'en était servi, de lui, pour se décrasser les dégétaux.


Celle-ci est tirée de «Un rude hiver»:

. Deuxième factionnaire, Lehameau ne passe pas. Il ne passera pas. Il se démène il interpelle, il supplie, il argumente. Il ne passera pas. Les passerelles se rétractent dans le navire. Il n'aura pas passé Lehameau. Il est là sur le quai enfoncé comme un clou. Il regarde immobile les hublots éclairés, les silhouettes qui vont et viennent sur les ponts ou s'appuient contre le bastingage. La sirène brait, des cordes volent, les hélices battent l'eau en neige et le quai s'éloigne lentement, tiré en arrière. C'est comme ça que partent les bateaux.
L'auto ramène Lehameau vers la ville. C'est encore plus long que pour venir. Il lui semble que la voiture doive parcourir un à un chaque point de l'espace et reste ainsi immobile au centre de la nuit. C'est excessivement désagréable, c'est agaçant même. Et puis tout à coup voici des maisons, des gens qui passent, des lampes derrière des vitres. Voici même un tramway. Voici des cafés, des restaurants, des vespasiennes du temps qui recommence à couler, quoi. L'auto s'arrête, merci.

. Il y a des tas de choses dans le monde dont on ne se douterait jamais.

. Je ne suis pas de ceux qui s'étonnent qu'il y ait dans la nature des scorpions et des poux.


Et cette denière de «Pierrot mon ami»:

. - Tu sais que Léonie, malgré son apparence de femme d'affaires, a toujours eu de temps en temps des idées bizarres. Quand ça ne serait que d'avoir pris Pradonet comme amant. Mais à part ça, je la comprends. Quand tu auras un passé, Vovonne, tu t'apercevras quelle drôle de chose que c'est. D'abord y en a des coins entiers d'éboulis: plus rien. Ailleurs, c'est les mauvaises herbes qui ont poussé au hasard, et l'on n'y reconnaît plus rien non plus. Et puis il y a des endroits qu'on trouve si beaux qu'on les repeint tous les ans, des fois d'une couleur, des fois d'une autre et ça finit par ne plus ressembler du tout à ce que c'était. Sans compter ce qu'on a cru très simple et sans mystère quand ça c'est passé, et qu'on découvre pas si clair que ça des années après, comme des fois tu passes tous les jours devant un truc que tu ne remarques pas et puis tout d'un coup tu t'en aperçois. Léonie s'intéresse à la femme pour laquelle est mort un homme qui l'avait aimée elle, c'est bien naturel. Des idées comme celles-là et même des plus baroques, il en pousse tous les jours sous le crâne de tout le monde, tu le sauras quand tu auras mon expérience.

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vendredi 24 octobre 2008

SAUT: 238



Les deux poèmes de ce matin se situent à une telle distance l'un de l'autre, qu'ils aient été écrits presqu'au même moment cela tient de l'incroyable.

Le premier (Hubble) est la suite d'un poème inachevé qui traite de l'homme, en fait des morceaux d'homme. Il se situe aux confins de l'espace, là où le temps prend son temps, où la distance semble devoir se calculer à partir d'éléments qui nous sont inconnus... alors que le second (les cendres) - poème triste - se déroule tout près et très loin sur la mer.


Si on voulait qu'ils se télescopent, se rejoignent, c'est par la musique peut-être, celle des B, celle qui devient l'ombre d'une main tendue, on retrouverait alors... un homme morcelé, éclaté et en cendres...


Les voici:




Hubble




Hubble est sa demeure
à demeure

catapulté
devenu martien sur un sable rouge et glacé,
ses longs yeux planétaires dessinent des soleils noirs et frisés

enfermé par la Nasa dans des bouteilles de granit
expédié par courriels sur des galaxies consentantes

il verse en catimini les arrhes
afin de visiter des télescopes nains
rêvant de planètes enceintes



Hubble est son habitacle
habitable à mille degrés en dessous de zéro

il l’avait demandé, puis exigé et enfin supplié
debout face à la porte des étoiles éteintes
qui s’ouvrit sur un laissez-passer, aller seulement
avec promesse de retour dans un milliard d’années
le jour où la lumière rapportera des morceaux de l’homme galactique



Hubble perdu entre les feuilles commentées par CNN
englouti dans le sable de la planète Mars
étouffé par la poussière des eaux asséchées

vomit au bout de son bras
un homme
à la recherche de soi
un homme
assourdi de silence
un homme seul
et cruellement morcelé





les cendres





cendres à la mer jetées
par elle avalées
celles qui avaient broyé
ta souffrance esseulée


les crabes boitent sur une musique de Bach


cendres enfermées au sablier
tapissent le grand hunier
à l’horizon près du voilier
courant s’évader


les oiseaux de mer planent sur un quatuor de Bartok


cendres aux poussières emmêlées
au fond de l’océan s’en sont allées
aux coraux, enroulées
comme un serpent d’océan égaré


les grands poissons jazzent sur un air de Berlioz


cendres asséchées
se balançant au cœur des marées
le ressac les a bousculées
puis sur la grève jetées


les coquillages vides transportent des échos de Borodin


cendres piétinées
par des marcheurs égarés
jamais ne se sont arrêtés
au matin ensoleillé


les vagues blanches lèchent une symphonie de Brahms


les cendres jetées
resteront enterrées
ainsi que de Bruckner, l’inachevée,
sur une île désertée…



Au prochain saut

dimanche 19 octobre 2008

SAUT: 237

Yann Martel écrit dans L'histoire de Pi: « Pourquoi nos questions sont-elles si vastes et si petites les réponses que nous obtenons?»

Il a raison. Des questions, il me semble y en avoir plus que des réponses et par surcroît, certaines questions nous mènent non à des réponses mais à une autre question. Est-ce la vérité que l'on recherche? Benjamin Kunkel, dans Indécision, répond en disant: «Je veux dire, pourquoi aurait-on besoin d'un tas de vérités neuves? Il y en a sûrement plein qui traînent partout et dont personne ne se sert jamais.»

La vérité de l'un est le mensonge de l'autre. La réponse fournie par celui/celle-ci à la question de celui/celle-là, le début d'un éternel combat. De l'incompréhension.

Le crapaud a cherché dans ses cahiers des citations qui en fait, sont des questions. Si jamais vous avez des réponses ou si elles suscitent chez vous d'autres questions, faites-le moi savoir...


. Quel acharnement aveugle faut-il pour vêtir de dignité, tendre aux dimensions de l'éternel, juger à la barre de l'univers entier ce qui était périssable et a péri, ce qui était affreusement limité dans le temps et dans l'espace, ce qui n'avait aucune puissance, qui n'a pu commettre de crime que de connaître son impotence? Que signifient ce décor, ces mots, cette amertume que l'on nous promet pour lorsque plus rien n'existera? Qui, qui peut s'arroger le pouvoir de prononcer jugement sur la pourriture? Qui peut faire retentir des anathèmes à la face du monde pour un seul homme mort? Alors que le mot exister n'a plus de sens que celui d'une impasse: des gestes sans prolongements, sous mille contraintes, un poids sur les épaules et, à la fin de la boue, quand chaque parcelle de peau a été macérée à outrance, un abîme impensable, une virevolte dérisoire sur l'infini du cercle. Le giron paternel secoué de colère sur l'enfant sale parce qu'il est mort. Pourquoi le ciel se livrerait-il à des convulsions pour une tristesse si démunie?
André Langevin (Évadé de la nuit)


. Pourquoi cette petite voix obstinée dans nos têtes nous tourmente-t-elle à ce point?, a-t-il dit en nous regardant l'un après l'autre. Serait-ce qu'elle nous rappelle que nous sommes vivants - notre mortalité, notre âme individuelle, ce que nous avons trop peur, après tout, d'abandonner, et pourtant ce qui nous rend plus méprisables que n'importe quoi d'autre? Mais n'est-ce pas la souffrance qui nous rend le plus souvent conscients de notre soi? C'est une chose terrible que d'apprendre, dans l'enfance, que nous sommes un être séparé du monde, que nul être et nulle chose ne souffre de notre langue brûlée ou de nos genoux écorchés, que nos douleurs et soufffrances ne sont qu'à nous. Plus terrible encore, lorsque nous grandissons, d'apprendre qu'aucune personne, si bien aimée qu'elle soit, ne peut jamais nous comprendre vraiment. Notre soi est la cause de nos plus grands malheurs, et c'est pourquoi nous sommes si impatients de le perdre, ne pensez-vous pas? Vous vous souvenez des Érinyes? (...) Et comment rendaient-elles fous les gens? Elles augmentaient le volume de leur monologue intérieur, magnifiaient excessivement des qualités déjà présentes, rendaient les gens tellement eux-mêmes qu'ils ne pouvaient pas le supporter.
Et comment pouvons-nous perdre ce soi affolant, le perdre entièrement? L'amour? Oui, mais comme le vieux Apholus l'entendit dire à Sophocle, le plus humble d'entre nous sait que l'amour est un maître terrible et cruel. On se perd soi-même pour un autre, mais ce faisant on devient un misérable esclave. La guerre? On peut se perdre dans la joie de la bataille, en se battant pour une cause glorieuse, mais il n'y a pas tant de causes glorieuses, ces temps-ci, pour lesquelles se battre.
Donna Tart (Le Maître des illusions)


. Est-ce que tu peux savoir, par exemple, de quelle façon la fourmi envisage le monde? Qu'est-ce qu'elle voit? Imagines-tu une fourmi, par exemple, entrant ici? Elle va se promener sur ces tapis, entre les pieds de ces messieurs, de ces dames, de toi et des miens. Elle va monter le long de ces rayons de la bibliothèque, et elle va se promener sur cet exemplaire de Shakespeare. Qu'est-ce qu'elle a vu de tout cela? Qu'est-ce qu'elle sait de ce que nous sommes? Qu'est-ce qu'elle sait de ce qu'il y a dans Shakespeare? Hein? Rien! Ça ne la regarde pas. Elle a un monde particulier à elle, et qui sait si nous ne sommes pas dans un monde de fourmis aussi? Et si à côté de nous il n'y a pas quelque chose que nous frôlons constamment sans le connaître...
Jean Giono


. N'est-ce pas une forme d'orgueil que de condamner cette vie, avec toutes ses joies terrestres, au profit d'une existence qui n'est peut-être qu'une abstraction?
Jostein Gaarder (Vita Brevis)


. Toutes ces questions qui interrogent l'amour, le jaugent, le scrutent, l'examinent, est-ce qu'elles ne risquent pas de le détruire dans l'oeuf? Si nous sommes incapables d'aimer, c'est peut-être parce que nous désirons être aimés, c'est-à-dire que nous voulons quelque chose de l'autre (l'amour), au lieu de venir à lui sans revendications et de ne vouloir que sa simple présence.
Milan Kendura (L'insoutenable légèreté de l'être)


. Quel est l'objet de l'homme qui jouit? N'est-il pas de donner à ses sens toute l'irritation dont ils sont susceptibles, afin d'arriver mieux et plus chaudement, au moyen de cela, à la dernière crise (...) crise précieuse qui caractérise la jouissance de bonne ou mauvaise, en raison du plus ou moins d'activités dont s'est trouvée cette crise?
Marquis de Sade


. Étrange contradiction: ce qui s'en va constitue une vie mortelle, ce qui reste constitue une mort éternelle! Se pourrait-il que l'être exige la contradiction, l'ambivalence, l'incohérence, le mélange et la confusion? Se pourrait-il que la vérité n'ait de réalité que dans la mesure où elle se cache? Que la beauté n'ait de charme que mélangée à quelque laideur? Se pourrait-il que tout soit entrelacé: le pire et le meilleur, la mort et la vie, l'instant et le cours du temps? Se pourrait-il que nous nagions contre la vie toutes les fois que nous tentons de dissocier ces deux partenaires intraitables que sont le devenir et l'être, ces deux amants qui replongent dans le néant dès qu'on ose les isoler l'un de l'autre?
Jean Bédard (La valse des immortels)


. À quel moment est-on obligé de s'avouer qu'une dispute n'est pas une simple dispute? Qu'elle n'est pas un orage après lequel le soleil brille à nouveau, ni une saison pluvieuse à laquelle succèdera le beau temps, mais le mauvais temps normal? Que se réconcilier ne résout rien, ne règle rien et ne fait que traduire l'épuisement et instaurer un répit plus ou moins long, au terme duquel la dispute reprendra?
Bernhard Schlink (La circoncision)

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mercredi 15 octobre 2008

SAUT: 236



1) Élection d'un GOUVERNEMENT MINORITAIRE dirigé par le Parti Conservateur;
2) Une opposition dirigée par le NPD;
3) Une déconfiture du Parti Libéral;
4) L'élection d'une forte députation du Bloc Québécois au Québec (+ de 50 députés);
5) L'élection de tout au plus 5 députés au Parti Vert dont Élisabeth May.


Vous reconnaissez, ici, les prédictions du crapaud faites en marge des élections fédérales canadiennes qui se sont tenues hier, le mardi 14 octobre 2008.


La (1): dans le mille;
La (2): dans le vide - l'oppositon sera dirigée par les Libéraux - ;
La (3): dans le mille;
La (4): dans le mille;
La (5): dans le vide.

Pour les deux petits surplus... le temps nous le dira mais je crois bien qu'elles risquent de se réaliser dans des délais assez brefs... aussi brefs que survivent les gouvernements minoritaires que le nouveau ex-premier ministre Harper appelait fort injustement hier, un gouvernement avec un madat fort et clair!!!

Le crapaud n'est pas un spécialiste en politique mais il se congratule lui-même de voir à quel point son analyse s'est avérée presque juste (60%) et surtout que la population canadienne d'expression française et par la magie de la traduction Google ou Yahoo, de toute autre langue, a suivi respectueusement sa recommandation d'élire un gouvernement minoriraire. On mesure mal, parfois, notre influence!

Je termine en vous faisant, juste à vous, une petite confidence. Hier, dans mon bureau de scrutin, dans l'isoloir, seul avec mon crayon à la mine de plomb, devant une liste de candidats s'allongeant jusqu'à neuf, un instant, tout juste assez court pour qu'il m'en souvienne, eh! bien, j'ai hésité... Comme quoi on peut être un indécis hésitant jusqu'à la toute dernière seconde. J'hésitai donc. Je ressentais un tel pouvoir au bout de cette mine basse qu'un foule importante de mes concitoyens avaient tenue dans leurs doigts de voteurs/euses, j'allais possibilement changer la suite des choses... et je me suis presque, je dis bien presque, arrêté sur la ligne du candidat néo-rhionocécros et la «x/er»...

Mais je m'en suis tenu à mon vote vert et constatai, aujourd'hui, avec amertume que malgré une augmentation du nombre d'électeurs, le Parti Vert n'aura aucun représentant à la Chambre des Communes.

Mais ceci est un autre débat...

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vendredi 10 octobre 2008

SAUT: 235


Le crapaud a senti que vous vous ennuyez de ses citations. De ses notes de lecture.
Pour combler ce vide et nourrir votre attente des résultats électoraux (il semble qu'un vent libéral souffle sur un Canada bleu et conservateur...) en voici quelques-unes.


. On ne trouve pas la solitude, on la fait. La solitude elle se fait seule. Marguerite Duras

. Il ne faut jamais faire de confidences, cela abîme les sentiments.
Raymond Queneau

. c'est la lumière vivante que chacun porte en soi et que tout le monde étouffe pour faire comme tout le monde Jacques Prévert

. Le bonheur est égoïste. Raymond Radiguet

. Les chats trop menacés par le feu finissent tout de même par aller se jeter dans l'eau. Céline

. Tout livre est l'image d'une solitude. Paul Auster

. La mélancolie n'est que de la ferveur retombée. André Gide

. En fait, l'humanité ayant appris à compter sur ses dix doigts, cette préférence quasi générale pour les groupements par dix a été commandée par cet «accident de la nature» qu'est l'anatomie de nos deux mains. Et le problème n'est même pas de nature linguistique. Georges Ifrah

. Ne fais rien de ce qui n'est pas bon pour toi. Ernest Hemingway

. Qui ne sait pas tirer les leçons de 3000 ans vit seulement au jour le jour. Goethe

. Là où on fait le premier effort, le reste vous est toujours donné par surcroît. Hermann Hesse

. Tu vois comme c'est facile, la mort? On n'a qu'à se laisser aller. Tu t'y feras, toi aussi.
Yves Beauchemin

. ... les lieux sont des miroirs poreux qui gardent les traces de tout ce que nous sommes.
Monique Proulx

. Là où règnent le mensonge et la fausseté il ne peut naître rien de bon que des voleurs et des tricheurs. Jan Trefulka

. Mais il n'y a pas que l'ennui, la solitude aussi amène à faire des choses étranges. Jean Rouaud

. Quand les gens s'intéressent aux phénomènes «surnaturels», ils le font par aveuglement. Ils passent à côté de la chose la plus extraordinaire qui soit, à savoir que le monde existe.
Jostein Gaarder

. L'homme qui lit à haute voix nous élève à hauteur du livre. Daniel Pennac

. Au fond de l'âme de chaque être éperdu d'amour couve une haine pour l'objet aimé, désormais détenteur de l'unique clé de son bonheur. Peter Hoeg

. Il est important de bien regarder les choses quand on les quitte sans quoi ce sont elles qui nous quittent. Howard Buten


Voilà pour aujourd'hui. Il ne faut tout de même pas en donner plus que le client en demande.

Au prochain saut

lundi 6 octobre 2008

SAUT: 234



Une semaine, encore. Et ce sera demain la journée de l'élection fédérale.

Journée importante car les Canadiens auront dans leurs mains le véritable pouvoir, celui de le donner à qui leur semble être en meilleure position pour gérer leur pays...

Quelles belles paroles «téteuses»! Comme si une journée d'élections, à date fixe ou pas, pouvait vraiment devenir un grand moment de vérité! Comme si on pouvait, à l'avance, être assuré que le gouvernement nouvellement formé sera au service de la population qui l'aura élu! Naïf plus que téteux.

Mais ne soyons pas sacartisque.

Combien de Canadiens ne croient plus à cet exercie et n'iront pas voter?
Combien de Canadiens iront voter, mais annuleront leur vote, c'est-à-dire qu'ils ne marqueront pas de manière absolument convaincante pour qui ils souhaitent exprimer leur choix?
Combien voteront pour gagner l'élection?
Combien se déplaceront plus d'une fois?
Combien profiteront de cette exemption de travail de l'ordre de 3 ou 4 heures sans se rendre au bureau du vote pour manifester clairement leur préférence?
Combien ne feront rien et verront dans ce 14 octobre 2008 qu'une journée ordinaire?
Le cynisme atteindra-t-il autant d'électeurs que le nombre de politiciens qui le pratiquent avec professionnalisme?

Au fond, la véritable question peut se résumer à ceci: une journée d'élections, suite à une campagne électorale d'à peine un mois, est-ce vraiment cela la démocratie?

La démocratie, est-ce d'écouter le conservateur Stephen Harper travaillant fort pour démontrer qu'être de droite n'est pas si dangereux que cela?

Est-ce réussir à saisir toutes les nuances que le libéral Stéphane Dion s'efforce de nous faire entrer dans la tête en disant oui et non et leur contraire dans la même phrase?

Est-ce croire qu'un véritable changement, style Obama, ne peut arriver au Canada qu'en appuyant le jovial néo-démocrate Jack Layton?

Oui bien, pour les Québécois et Québécoises seulement, voter Bloc et Gilles Duceppe, c'est voter stratégique, voter anti-Harper, se rappeler l'hyper-fédéraliste Dion et se dire que le NPD c'est aussi un parti fédéralisant et voter Bloc, c'est faire avancer la cause indépendantiste/souverainiste au Québec?

Ou bien voter Vert, le seul parti ayant à sa tête «une chef», Élisabeth May, une monoparentale qui parle aussi bien français que Pauline Marois parle anglais mais qui a l'énorme avantage de sembler être la seule à inspirer le renouveau?

Mais au-delà de tout cela, et sachant qu'au 14 octobre suivra les 15/16/17 etc octobre, il faut se convaincre d'une chose: le véritable pouvoir en politique c'est celui que le peuple conserve. Et pour cela, une seule avenue s'impose: élire un gouvernement minoritaire. Ce qui implique son corollaire, une opposition majoritaire.

Je sais que vous vous dites: le crapaud nous avait démontré lors des dernières élections québécoises, l'importance de voter pour qu'un parti politique soit porté au pouvoir mais sans pouvoir véritable. Je ne vous referai pas la démonstration mais vous convie à retourner « au saut inhabituel du 19 mars 2007 », là où vous trouverez cette fort habile... argumentation.

Relisez.
Méditez.
Plus, actualisez-la dans votre geste d'électeur de mardi prochain.

Le crapaud, pour sa part, vit dans un comté surnommé «château-fort» du Bloc Québécois. Il serait bien étonnant, presque surprenant, que le soir des élections alors que l'on dévoilera les résultats, le comté d'Hochelaga passe dans des mains autres.




Le crapaud exercera son droit de vote et (même si cela doit se faire en secret) je vous l'annonce, je voterai pour le Parti Vert. Non pas parce qu'un crapaud c'est vert, ça serait beaucoup trop simpliste et superficiel. Non. Le crapaud votera pour le Parti Vert parce qu'il croit que le véritable changement dans la manière de faire la politique, c'est de laisser au peuple non pas l'illusion mais le pouvoir de se projeter vers l'avenir.

L'avenir, c'est de redonner une chance à la Terre. Redonner à nos enfants et nos petits-enfants, l'espoir de respirer sans masque à gaz. Opter pour l'avenir, c'est prendre immédiatement une police d'assurance verte.

Je suis à peu près convaincu que le Parti Vert est le seul - surtout qu'il n'a aucune chance de faire élire une masse de députés - vraiment le seul à encore croire en cette forme de démocratie de tous les jours et non pas celle de la journée des élections.

Voici maintenant mes prédictions:

1) Élection d'un GOUVERNEMENT MINORITAIRE dirigé par le Parti Conservateur;
2) Une opposition dirigée par le NPD;
3) Une déconfiture du Parti Libéral;
4) L'élection d'une forte députation du Bloc Québécois au Québec (+ de 50 députés);
5) L'élection de tout au plus 5 députés au Parti Vert dont Élisabeth May.

Un petit surplus:

Suite à ces élections, Stéphane Dion quittera son poste de chef du PLC alors que Gilles Duceppe annoncera son départ de la politique fédérale.

On verra tout cela le 15 octobre alors que la vie normale reprendra ses droits...

samedi 27 septembre 2008

SAUT: 233



Voici le dernier saut de septembre.

Il nous faudra bien, avec les élections fédérales canadiennes qui auront lieu dans la deuxième semaine d'octobre, le 14 plus précisément, il faudra bien en jaser... un petit peu. Le crapaud ressortira-t-il sa combien brillante et désormais illustre démonstration sur l'art de voter afin d'obtenir un gouvernement minoritaire? On verra... Toutefois, un fait s'impose: la nécessité de conserver cette intéressante manière de faire, autant à Ottawa qu'à Québec, celle de se donner un gouvernement minoritaire.

D'ici là, je vous offre le dernier poème que le crapaud a déposé sur le site Oasis. Il n'est pas tout à fait évident, enfin je vous laisse le recevoir et le juger. Il traite d'une problématique qui m'interpelle depuis plusieurs années: la personnalité des junkies. Et comme dans mes nombreuses promenades montréalaises je remarque que cette clientèle semble se multiplier en plus de sensiblement rajeunir, il m'est apparu essentiel pour la mise à niveau de ma réflexion sur le phénomène, de traduire en poème où j'en étais... où j'en suis...

Je crois que j'aurai beaucoup de difficulté à trouver les bonnes photos pour l'accompagner.






ils sont…


ils sont (des transgresseurs) de clôtures tubulaires… à bout de bras…
nouant à leurs ailes des gestes individuels

ils sont (des inutiles) ingurgitant l’oxygène alcoolisée des rues… à bout de souffle…
les eux et les autres ne font pas long feu au bout de vous

ils sont (des chandelles) brûlant par les deux bouts… au bout du tunnel…
les on qui les nomment ont des noms de démons

ils sont (d’impuissants) poètes aiguillés par la poussière… à bout de siècle…
les qui que ce soit sont des quiproquos iroquois

ils sont (des manipulateurs) de fausses équations quantiques… au bout du rouleau…
les toi/soi/moi se singularisent au pluriel

ils sont (des répondants) aux appels lancinant de leurs corps… au bout du fil du bout du monde…
ceux qui ne comptent plus sur quiconque

ils sont… à tirer à bout portant… par les bien-pensants en trois-pièces cramoisis
aucun n’étant plus ou moins l’autre

ils sont (des graffitis délavés) pour études doctrinaires… à bout de forces, au bout de leurs peines…
le/la/les écrits en lettres sanguines aux bras

ils sont (des ils personnels) de bout en bout et d’un bout à l’autre…pour un bout de temps…
des plusieurs (ignorés) de plusieurs

tout est au bout de tout sur une même ligne centripète
et ils sont… (ces êtres sans avoirs) criant des mensonges aux planètes urbaines
(ces écrasés) dans des parcs sales, dans des rues sans fin,
dans d’étroits couloirs de mosaïques saisons,
dans des regards éberlués retournés vers leurs chiens
(ces riens) immenses de leur tout…


ils sont… (des salmigondis) sur pelouse jaunie


et s’ils entendaient ceci,
ils n’en seraient pas moins ce qu’ils étaient
à peine plus loin que leurs paroles atrophiées
quotidiennement appauvries de l’indispensable essentiel
(ces quidams tatoués) au goût d’éther
qui les pousse encore plus haut que ce qu’ils visaient

et s’ils entendaient cela,
ils ne seraient pas surpris de ce qu’on leur impute
(sourds) et (muets) et (aveugles) aux slogans hygiéniques
promenant dans leurs mains coupées des tranches de jour et de nuit
s’effilochant sous leurs pieds ampoulés
puis s’en iraient d’où ils venaient…

ils sont… seront…
ils étaient… seront…
(de vitreux regards) sur l’intempérie de la vie





Au prochain saut

lundi 22 septembre 2008

SAUT: 232

Carte postale



De retour de Cuba.


Odile et son crapaud de père ont vécu une semaine de rêve. Nous croyons sincèrement que le fiston dans le ventre de la maman aimera beaucoup le soleil, la plage et la mer. Toute la semaine, il a été gentil et a manifesté son enthousiasme par des mouvements qui pouvaient rappeler ceux des vagues.

Rien de IKE sur la plage de Varadero.

Température variant entre 33 et 36 degrés.

Quelques nuages sont venus à petits pas timides le vendredi seulement, nous servir de parasol.

Les couleurs furent joyeuses dans leur vert, leur bleu et leur turquoise.


Les Cubains, toujours aussi affables et positifs se sont relevés des ouragans avec autant de rapidité que d'énergie.

Excellente organisation.

Un peu comme au lendemain d'une tempête de neige sur le Québec.

Le retour à Montréal, ce fut de passer de 33 à 6 degrés... Il faut être bâti solide...

On reprend donc nos petits sauts.

mercredi 10 septembre 2008

SAUT: 231





Partirons-nous ou ne partirons-nous pas?

L'ouragan IKE a semé la terreur sur l'île de Cuba mais comme les informations sont parfois fragmentaiures ou encore excessives, connaître l'exacte situation est difficile.

Tout cela pour dire que le crapaud et sa fille Odile (enceinte de cinq mois) doivent se retrouver sur les plages de Varadero dimanche prochain. Certains nous diront que c'est un peu malvenu d'aller profiter de la mer alors qu'à quelques kilomètrees à peine des gens ont tout perdu et manquent de l'essentiel. D'autres ajouteront que c'est une fort mauvaise idée que celle d'aller se prélasser sur les plages cubaines en pleine saison des ouragans!

Sans doute vraies ces deux affirmations. Que voulez-vous, nous aimons cette île, elle nous accueille agréablement à chaque fois et nous souffrons beaucoup de la situation peu ordinaire qui l'afflige actuellement. On ne doit pas, toutefois, cesser de vivre pour autant. Alors nous suivons de près l'évolution de la situation et prendrons une décision au tout dernier moment.

D'ici là, c'est septembre depuis 10 jours maintenant. Il se fait tout doucement sentir par ses nuits plus fraîches, son soleil un peu différent et ses couleurs lorsqu'il s'enfonce à l'ouest. Un peu de pluie aussi, mais comme l'été nous en a largement fait profiter, elle devient moins un critère qui nous incite à croire que l'automne se profile au coeur des journées qui raccourcissent.


Je vous offre, ce matin, un poème de cet été.


Il s'intitule LA NUDITÉ DE L'OISEAU



la nudité de l’oiseau
sur l’asphalte des rues
dévisage le ciel à rebours des arbres


un oiseau nu
une plume à la patte
marque sa dissidence


et le lit mourait de chaleur
la canicule comme draps
l’oiseau pour messager




la nudité de l’oiseau
sur l’asphalte des rues
habille de cliquetis les feuilles immobiles


un oiseau nu
un jonc rond de pigeon à la patte
voyage sur les mensonges de la lune


et le lit mouillé
sur lui-même se retourne
comme un serpent prisonnier



pendant que la tête nue de l’oiseau atténue le vent




Au plaisir de se retrouver après Cuba si le voyage a lieu, ce sera alors vers le 22 septembre, donc l'automne aura déclaré «présent» ou avant, si jamais le voyage est annulé.

Au prochain saut

dimanche 7 septembre 2008

SAUT: 230



Il faudrait bien que s'achève ici, en ce deux cent trentième saut, les lignes consacrées à Hector de Saint-Denys-Garneau, certainement le poète que j'affectionne le plus; celui qui, encore maintenant, plus de quarante ans après l'avoir découvert, lu, relu, visité jusqu'à sa tombe de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier le 2 août 1995, dans le comté de Portneuf, sait par la magie de ses mots, leurs jeux dans l'espace et leur manière de retomber à l'intérieur de soi avec cette douce facilité des choses difficiles à rendre, par leur sobriété et leur force, sait donner à une expérience individuelle, la sienne, une dimension universelle.

Il le faudrait bien. Surtout que nous voilà aux dernières années de sa vie, celles allant de 1940 à 1943.

Les derniers mots écrits par le poète, deux mois avant sa mort le 23 octobre 1943 sont très révélateurs: «Ne venez pas me voir.» Les adressaient-ils à ses amis de l'époque, à ses lecteurs, si peu nombreux, à sa famille ou les adressaient-ils à la postérité? Voulait-il, désirait-il que cette oeuvre fut détruite avec lui?

Et pourtant sa mort, autour de laquelle plusieurs hypothèses furent émises, allant de la crise cardiaque au suicide, fut l'occasion pour je ne sais trop combien de gens de découvrir chez Saint-Denys-Garneau, tout comme ils le firent pour Alain Grandbois, une poésie nouvelle, rafraîchissante, artistique car elle allie plusieurs éléments provenant de la peinture à la musique en passant par la littérature et la philosophie. La lumière et la nuit. La spiritualité également vers laquelle il tendait, ayant été fondamentalement insatisfait par le christianisme des années entre les deux guerres. Les années de la grande crise économique, également

Alain Grandbois dit de la poésie de Saint-Denys-Garneau qu'elle est « insaisissable... comme le vent, l'eau, la lumière, la nuit...» L'être aussi, mais le poète le dépasse et c'est certainement ce qu'il souhaitait nous indiquer en demandant de ne pas venir le voir, lui, mais le poète, certainement.



Sa cousine, Anne Hébert a écrit: « Le paysage d'eau et de feuillages avait fait un pacte avec lui. Le plus profond, et le plus cruel pour nous. Le paysage a accepté l'offrande consommée sur cette grève de glaise, près des sapins noirs. Nous sommes dépouillés du visage particulier de lumière qu'il avait et que la grande lumière a reconquis. Il s'était offert à la lumière et la lumière l'a repris. La nuit s'est faite sur le monde et sur notre coeur.»



Pour sa part, Robert Élie dans sa présentation des Poèmes Choisis (Fides) exprime le fait que Saint-Denys-Garneau « nous décrit les états multiples d'une solitude qui grandit. Au thème de l'accompagnement des choses se succède celui de l'absence: le temps et l'ombre nous poursuivent et nous prennent «au piège d'une solitude définitive»; l'ombre, aussi menaçante à midi qu'à minuit, l'emporte toujours sur la lumière; les chemins que l'on suit au fond de la vallée se rompent comme un mauvais fil...»

Dans un texté publié par la revue Liberté en 1982, Yvon Rivard parle de la poésie de Saint-Denys-Garneau en ces termes: « Poésie qui ne célèbre ni les dieux ni les hommes, poésie qui renonce au chant au profit d'une parole neutre, impersonnelle, qui ne dit plus que le désir de s'effacer dans le premier et le dernier mot, ce mot qui nous permettrait de tout dire, de tout voir, mais qu'on ne peut prononcer qu'en se taisant.»

De son côté, Jacques Blais ajoute: « Des choses apparaissent qui, subitement, s'occultent. Un mouvement s'arrête pour aussitôt reprendre, sitôt passé l'intervalle.»

Dans la postface de REGARDS ET JEUX DANS L'ESPACE (Boréal 1993) Réjean Beaudoin écrit: « Le mélange d'étrangeté et de proximité qu'on sent à le lire est neuf. Le don qu'il nous fait, on ne saurait jamais assez le désirer pour le mériter et on l'attendra toujours trop pour savoir y renoncer.»

Avant de vous offrir deux poèmes de Saint-Denys-Garneau et le saluer, voici ce que j'écrivais le 2 août 1995:

- Visite à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Impossible de monter au manoir qui appartient maintenant à un monsieur anglophone. Le manoir est situé au 4, Saint-Denys-Garneau. Nous voyons sa plaque collée à la croix en plein centre du cimetière face à l'église. Rien de spécial dans cette petite localité ne signale la présence de SDG. Un bonhomme nous raconte que le manoir a été vendu à un médecin qui l'a dépouillé de tous ses meubles d'époque. La maison de Anne Hébert tenue par son frère serait tout à côté du manoir. C'est derrière une masse d'arbres et surélevé par rapport à la route (chemin de Fossembault) que se cache le manoir Juchereau-Duchesnay qui appartenait aux Garneau. La rivière Jacques-Cartier coule au pied du manoir. En face de l'église, une grande croix de fer est installée. Il y a déjà plus de 50 ans que SDG est mort et son souvenir semble ne pas être exploité pour le jeu de touristes curieux qui y viennent. Voilà.


GLISSEMENT


Qu'est-ce que je machine à ce fil pendu
À ce fil une étoile à la lumière
Vais-je mourir là pendu
Ou mourir un noyé fatigué de l'épave

Glissement dans la mer qui vous enveloppe
Une véritable soeur enveloppante

Et qui transpose la lumière en descendant
La conserve à vos yeux pour les emplir

Souviens-toi de la mer qui t'a bercé
Vieux mort bercé au glissement de ce parcours
Accompagné de lumière verte
Qui trouble d'un remous l'ordonnance de ses réseaux
À travers les couches de l'onde innombrable
Et maintenant dans les fonds calmes caressé d'algues
Souviens-toi des vagues et leurs bercements
Vieux mort enfoui dans les silences sous-marins



Et j'achève avec UN POÈME A CHANTONNÉ TOUT LE JOUR

Un poème a chantonné tout le jour
Et n'est pas venu
On a senti sa présence tout le jour
Soulevante
Comme une eau qui se gonfle
Et cherche une issue
Mais cela s'est perdu dans la terre
Il n'y a plus rien

On a marché tout le jour comme des fous
Dans un pressentiment d'équilibre
Dans une prévoyance de lumière possible
Comme des fous tout à coup attentifs
À un démêlement qui se fait dans le cerveau
À une sorte de lumière qui veut se taire
Comme s'ils allaient retrouver
ce qui leur manque
La clef du jour et la clef de la nuit
Mais ils s'affolent de la lenteur
du jour à naître

Et voilà que la lueur s'en re-va
S'en retourne dans le soleil hors de vue
Et une porte d'ombre se referme
Sur la solitude plus abrupte et plus incompréhensible.

Le silence strident comme une note de musique
qui annihile le monde entier
La clef de lumière qui manque
au coffre de tous les trésors.

Le poète nous demande de ne pas venir le voir. Respectons son voeu. Mais ne cessons pas de revenir à son oeuvre qui aujourd'hui encore fait partie de ce qui aura été fait de mieux dans l'univers de la poésie québécoise.



Au prochain saut

dimanche 31 août 2008

SAUT: 229



Une dizaine de jours plus tard et nous retrouvons Hector de Saint-Denys-Garneau consacrant beaucoup de son temps des années 1935 et 1936 à des écrits pour LA RELÈVE qui regroupe plusieurs confrères et amis. Il rédige un journal, écrit des poèmes, esquisse des contes et des récits.

En 1937, Saint-Denys-Garneau dirige l'édition et la publication de REGARDS ET JEUX DANS L'ESPACE qu'il retirera du commerce assez rapidement, déçu par l'accueil que l'on réserve à son oeuvre.
Il expose ses toiles pour une seconde fois à la Galerie des Arts de Montréal, de même qu'au Musée des Beaux-Arts. Cette même année, en fait il partira le 2 juillet, en bateau, en direction de la France après un arrêt à Southhampton, en Angleterre. Il visitera Toulouse, Lourdes, Paris et Chartres dans ce qu'il appellera des jours tourmentés. Au point qu'il précipite son retour pour Québec, le 23 juillet.

En février 1938, on assiste à la publication dans la revue l'Action nationale d'une critique de livres intitulée «Les cahiers des poètes catholiques». Il s'agira de son dernier article alors que dans une lettre il confie à un ami ne plus avoir le goût d'écrire.

Durant les années 1939 et 1940, il voyage aux États-Unis de même qu'entre Québec et Saguenay, mais ses séjours au manoir familial se font de plus en plus nombreux. C'est l'époque au cours de laquelle il rompt avec ses amis et se plonge dans le silence.
Il tente également de s'enrôler dans l'armée canadienne afin de rejoindre son frère Paul au front. On le refuse en raison de l'état fragile de son coeur.


Les deux poèmes que je vous offre ce matin, avant d'aborder les dernières années de la vie de ce gigantesque poète - dans le prochain saut - sont tirés de REGARDS ET JEUX DANS L'ESPACE. Le premier s'intitule...


Le Jeu.


Ne me dérangez pas je suis profondément occupé

Un enfant est en train de bâtir un village
C'est une ville, un comté
Et qui sait
Tantôt l'univers.

Il joue

Ces cubes de bois sont des maisons qu'il déplace
et des châteaux
Cette planche fait signe d'un toit qui penche
ce n'est pas mal à voir
Ce n'est pas peu de savoir où va tourner la route
de cartes
Ce pourrait changer complètement
le cours de la rivière
À cause du pont qui fait un si beau mirage
dans l'eau du tapis
C'est facile d'avoir un grand arbre
Et de mettre au-dessus une montagne
pour qu'il soit en haut.


REGARDS ET JEUX DANS L'ESPACE est construit à partir de sept branches. Les voici en ordre:
1.- Jeux (5 poèmes)
2.- Enfants (2 poèmes)
3.- Esquisses en plein air (7 poèmes)
4.- Deux paysages (2 poèmes)
5.- De gris en plus noir ( 3 poèmes)
6.- Faction (3 poèmes)
7.- Sans titre (5 poèmes)


Il s'achève finalement sur le deuxième poème que je vous présente; il s'intitule ACCOMPAGNEMENT.

Je marche à côté d'une joie
D'une joie qui n'est pas à moi
D'une joie à moi que je ne puis pas prendre

Je marche à côté de moi en joie
J'entends mon pas en joie qui marche à côté de moi
Mais je ne puis changer de place sur le trottoir
Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-là
et dire voilà c'est moi

Je me contente pour le moment de cettte compagnie
Mais je machine en secret des échanges
Par toutes sortes d'opérations, des alchimies,
Par des transfusions de sang
Des déménagements d'atomes
par des jeux d'équilibre

Afin qu'un jour, transposé,
Je sois porté par la danse de ces pas de joie
Avec le bruit décroissant de mon pas à côté de moi
Avec la perte de mon pas perdu
s'étiolant à ma gauche
Sous les pieds d'un étranger
qui prend une rue transversale.

À suivre

jeudi 21 août 2008

SAUT: 228



Nous revenons à Saint-Denys-Garneau que nous avions laissé au tout début de son écriture, lors des années 1925-27.

En 1927, momentanément, il revient au Collège Sainte-Marie qu'il quittera bientôt pour les Jésuites du Collège Brébeuf. Il renoncera aux Beaux-Arts cette même année. Sa santé commence à vraiment l'affaiblir et on lui offre un professeur privé avec lequel il achèvera ses Éléments Latins et sa Syntaxe. En septembre 1927, c'en est fait des Beaux-Arts et il semble qu'il devra avoir recours à un autre professeur privé afin de poursuivre ses études classiques, santé oblige...

Le 6 octobre 1928, Saint-Denys-Garneau gagne, avec le poème L'Automne, le Premier Prix du concours de poésie de l'Association des Auteurs Canadiens. Je vous le présentais au saut 227.

Il est intéressant de noter qu'à cette époque, le poète écrivait et ajoutait un dessin relié au thème. Cela lui permet d'aller plus loin sur le chemin de son inspiration. En 2002, Les Éditions Nota Bene/ Éditions de l'Outarde ont publié Recueil de poésies, Inédit de 1928, afin de souligner le 90ième anniversaire de naissance de Saint-Denys-Garneau. On y retrouve des poèmes calligraphiés ainsi que quelques dessins.

Jusqu'en 1934, année au cours de laquelle il apprend d'un médecin qu'il a un souffle au coeur, ce qui expliquerait ses problèmes de santé, le poète étudie au Collège Sainte-Marie et collabora à diverses publications étudiantes. Nous le retrouverons, lors du prochain saut, à cette époque, mais pour le moment je vous offre deux magnifiques poèmes de celui qui écrivait: « Je me suis réveillé en face du monde des mots. J'ai entendu l'appel des mots, j'ai senti la terrible exigence des mots qui ont soif de substance. Il m'a fallu les combler, les nourrir de moi-même.»

Vous ai-je dit que lors de ma première lecture d'un poème de Saint-Denys-Garneau ( c'était CAGE D'OISEAU), pour ce poète seulement, je me suis lancé dans un cahier de lecture et d'écriture... En effet, je transcrivais tout ce que je lisais de lui, même si déjà je possédais l'oeuvre imprimée!

Voici cette Cage d'oiseau:

Je suis une cage d'oiseau
Un cage d'os
Avec un oiseau

L'oiseau dans ma cage d'or
C'est la mort qui fait son nid

Lorsque rien n'arrive
On entend froisser ses ailes

Et quand on a ri beaucoup
Si l'on cesse tout à coup
On l'entend qui roucoule
Au fond
Comme un grelot

C'est un oiseau tenu captif
La mort dans ma cage d'or

Voudrait-il pas s'envoler
Est-ce vous qui le retiendrez
Est-ce moi
Qu'est-ce que c'est

Il ne pourra s'en aller
Qu'après avoir tout mangé
Mon coeur
La source du sang
Avec la vie dedans

Il aura mon âme au bec.



Et je découvrais la poésie libre, sans ponctuation, tentant de me convaincre que cela ne pouvait pas être aussi «bon» que Nelligan, car écrire sans rimes, rejeter alexandrin et césure, ça ne pouvait qu'être facile, simple, moins... poétique. Pourtant! Je pénétrais dans ce que réellement je recherchais en poésie. C'est-à-dire ce qui se cache derrière et sous les mots, des images à la fois colorées, interprétables différemment selon les moments de lecture.

Je ne veux pas aborder cette période au cours de laquelle l'analyse des poèmes de Saint-Denys-Garneau, j'oserais dire son passage au crible ou pire encore, l'obligation de les lire affublé de lunettes psychanalytiques, devait obligatoirement partir de la clef de la spiritualité. Je ne voulais pas comprendre mais respecter ce que j'avais sous les yeux, l'oeuvre d'un homme troublé et émouvant, oui, déchiré et attaché, également, mais d'abord un artiste que je souhaitais mieux connaître strictement pour ce qu'il me disait.


Voici le deuxième poème que je vous offre aujourd'hui. Moins connu mais non moins génial, il s'intitule SILENCE:

Toutes paroles me deviennent intérieures
Et ma bouche se ferme comme un coffre
qui contient des trésors
Et ne prononce plus ces paroles dans le temps,
des paroles en passage,
Mais se ferme et garde comme un trésor,
ses paroles
Hors l'atteinte du temps salissant, du temps passager.
Ses paroles qui ne sont pas du temps
Mais qui représentent le temps dans l'éternel,
Des manières de représentants
Ailleurs de ce qui passe ici,
Des manières de symboles
Des manières d'évidences de l'éternité qui passe ici,

Des choses uniques, incommensurables,
Qui passent ici parmi nous mortels,
Pour jamais plus jamais,
Et ma bouche est fermée comme un coffre
Sur les choses que mon âme garde intimes,
Qu'elle garde
Incommunicables
Et possède ailleurs.


À suivre...






lundi 11 août 2008

SAUT: 227


Les derniers poètes qui eurent (ont encore et toujours) de l'influence sur le crapaud étaient de la grande francophonie. En fait, France et Belgique.

Aujourd'hui, il s'agit d'un Québécois. Un très grand parmi les grands. Certainement celui qui m'aura ouvert les yeux sur la couleur, les odeurs, les deux associés, et sur cette prise de conscience que la vie d'un véritable poète n'est pas seulement ordinaire et quotidienne. Elle possède un sens dramatique, parfois tragique.

Hector de Saint-Denys-Garneau, car il s'agit de lui.

Il faudra plus d'un saut pour tout présenter ce que le crapaud a ramassé sur le cousin d'Anne Hébert, et cela depuis plus de quarante ans...

Voici comment, en août 1936, Saint-Denys-Garneau définissait le poète:
«Le poète est un homme qui appelle les choses par leur nom.
Il sonne l'appel des choses à l'esprit
Par lui les choses viennent se ranger à l'ordre de l'esprit,
faites intelligibles,
appelées intelligemment par leur nom.»

Hector de Saint-Denys-Garneau est né le 13 juin 1912, à Montréal. L'arrière-petit-fils de l'historien François-Xavier Garneau et petit-fils du poète Alfred Garneau habite avec ses parents, de 1916 à 1923, au manoir ancestral des Juchereau-Duchesnay, à Sainte-Catherine de Fossembault.

En 1923, il commence des études classiques chez les Jésuistes à Montréal et s'inscrit, en 1924, à l'École des Beaux-Arts de Montréal.

Changement de collège en 1924; il se retrouve, toujours chez les Jésuites, mais au Collège Loyola de Westmount. C'est à ce moment qu'il croit profondément que la peinture sera sa vocation.

Il recevra en 1925 un deuxième prix et une médaille de bronze à l'École des Beaux-Arts où il étudie d'abord de jour puis de soir.

Il remporte, en 1926, le concours de poésie de l'Association des Auteurs Canadiens avec le poème qui suit. Il s'agit du concours Henry Morgan auquel plus de 1500 enfants participèrent.




Le Dinosaure



Il était gigantesque
Et son nom je vous dis
Était presque
Aussi grand que lui

Il s'appelait Dinosaurus
Et puis ce n'est pas tout
Il s'appelait aussi Brontosaurus
Et Amphibie. Qu'en pensez-vous?

Et savez-vous comment
Il a de ce monde disparu
Et que depuis ce temps
On ne l'a pas revu?

C'est ce que de vous dire
Il m'est venu l'idée,
Et j'espère qu'à me lire
Vous vous amuserez.

Il était bien méchant
Et vous pourrez vous-mêmes
En juger, et peut-être plus méchant
Que je ne le trouve, vous le trouverez même.

Une fois, dans un jardin,
Ce méchant animal
Était entré, où le chien
Était à son travail.

Ce chien était le maître de la maison,
Et lui dit d'une manière bien polie:
« Monsieur, dont je ne connais pas le nom,
Vous n'avez pas d'affaires ici. »

Mais l'autre se mit à rire
Et l'assomma;
Et même il fit bien pire,
Il le mangea!

Lorsque du chien la femme
Et les enfants virent cela,
Ils prièrent Notre-Dame
De punir ce meurtrier-là.

Aussi leur prière
Fut exaucée, et l'Éternel
Le jeta dans la mer
Et le changea en sel.

Maintenant que j'ai satisfait
Votre curiosité,
Je vais vous dire ce qui arriverait
S'il n'avait cessé d'exister.

Si en ce monde
Il était aujourd'hui
Nous serions de ce monde
Tous à jamais partis.

Car s'il avait
De vivre continué
Il nous aurait
Comme moucherons gobés!

(C'est signé: de St-Denys-Garneau, décembre 1925 - 13 ans -)


On retrouve ce poème dans un cahier (que l'on reconnaît aujourd'hui comme étant le premier cahier de son journal ), qu'il appela LE CULTE DU BEAU.

En introduction il écrivait:
« Je mettrai dans ce petit recueil les essais de poésie que j'ai fait (s) et ceux que je ferai désormais. Mon premier essai, Le Dinosaure, qui m'a valu le premier prix de 25.00$, au concours littéraire ouvert par Henry Morgan, le 12 janvier 1926, inaugure ce recueil. »
C'est signé par lui le 6 décembre 1927.

Je vous offre un deuxième poème tiré du même recueil - novembre 1926 - et qui s'intitule L'AUTOMNE.

Entre les feuilles aux vives couleurs,
Le Soleil, aux rayons ardents,
Se mire dans le ruisseau qui pleure,
Y fait danser mille diamants.

Le moindre souffle de Borée
Produit une superbe envolée
D'or, de pourpre, de vermillon
Comme un nuage de papillons.

Et les feuilles, ainsi emportées,
Tombent sur la verte mousse,
La couvrent d'un tapis coloré
Des teintes vertes jusques aux rousses.

Sous ce tapis le petit sentier
Disparaît presque tout entier,
Comme le tapis disparaîtra
Sous la neige, dans quelques mois.

Et les oiseaux, transis de froid,
Quittent nos ramiers et nos bois
Et partent par la voie des airs,
Vont se chauffer dans les déserts.

À suivre...

Si Nathan avait su... (Partie 2) -34-

  Madame Saint-Gelais, précipitamment, ferma la porte du local où s’achevait la réunion de parents. Elle prit la parole: - Je vous demande d...