jeudi 21 août 2008

SAUT: 228



Nous revenons à Saint-Denys-Garneau que nous avions laissé au tout début de son écriture, lors des années 1925-27.

En 1927, momentanément, il revient au Collège Sainte-Marie qu'il quittera bientôt pour les Jésuites du Collège Brébeuf. Il renoncera aux Beaux-Arts cette même année. Sa santé commence à vraiment l'affaiblir et on lui offre un professeur privé avec lequel il achèvera ses Éléments Latins et sa Syntaxe. En septembre 1927, c'en est fait des Beaux-Arts et il semble qu'il devra avoir recours à un autre professeur privé afin de poursuivre ses études classiques, santé oblige...

Le 6 octobre 1928, Saint-Denys-Garneau gagne, avec le poème L'Automne, le Premier Prix du concours de poésie de l'Association des Auteurs Canadiens. Je vous le présentais au saut 227.

Il est intéressant de noter qu'à cette époque, le poète écrivait et ajoutait un dessin relié au thème. Cela lui permet d'aller plus loin sur le chemin de son inspiration. En 2002, Les Éditions Nota Bene/ Éditions de l'Outarde ont publié Recueil de poésies, Inédit de 1928, afin de souligner le 90ième anniversaire de naissance de Saint-Denys-Garneau. On y retrouve des poèmes calligraphiés ainsi que quelques dessins.

Jusqu'en 1934, année au cours de laquelle il apprend d'un médecin qu'il a un souffle au coeur, ce qui expliquerait ses problèmes de santé, le poète étudie au Collège Sainte-Marie et collabora à diverses publications étudiantes. Nous le retrouverons, lors du prochain saut, à cette époque, mais pour le moment je vous offre deux magnifiques poèmes de celui qui écrivait: « Je me suis réveillé en face du monde des mots. J'ai entendu l'appel des mots, j'ai senti la terrible exigence des mots qui ont soif de substance. Il m'a fallu les combler, les nourrir de moi-même.»

Vous ai-je dit que lors de ma première lecture d'un poème de Saint-Denys-Garneau ( c'était CAGE D'OISEAU), pour ce poète seulement, je me suis lancé dans un cahier de lecture et d'écriture... En effet, je transcrivais tout ce que je lisais de lui, même si déjà je possédais l'oeuvre imprimée!

Voici cette Cage d'oiseau:

Je suis une cage d'oiseau
Un cage d'os
Avec un oiseau

L'oiseau dans ma cage d'or
C'est la mort qui fait son nid

Lorsque rien n'arrive
On entend froisser ses ailes

Et quand on a ri beaucoup
Si l'on cesse tout à coup
On l'entend qui roucoule
Au fond
Comme un grelot

C'est un oiseau tenu captif
La mort dans ma cage d'or

Voudrait-il pas s'envoler
Est-ce vous qui le retiendrez
Est-ce moi
Qu'est-ce que c'est

Il ne pourra s'en aller
Qu'après avoir tout mangé
Mon coeur
La source du sang
Avec la vie dedans

Il aura mon âme au bec.



Et je découvrais la poésie libre, sans ponctuation, tentant de me convaincre que cela ne pouvait pas être aussi «bon» que Nelligan, car écrire sans rimes, rejeter alexandrin et césure, ça ne pouvait qu'être facile, simple, moins... poétique. Pourtant! Je pénétrais dans ce que réellement je recherchais en poésie. C'est-à-dire ce qui se cache derrière et sous les mots, des images à la fois colorées, interprétables différemment selon les moments de lecture.

Je ne veux pas aborder cette période au cours de laquelle l'analyse des poèmes de Saint-Denys-Garneau, j'oserais dire son passage au crible ou pire encore, l'obligation de les lire affublé de lunettes psychanalytiques, devait obligatoirement partir de la clef de la spiritualité. Je ne voulais pas comprendre mais respecter ce que j'avais sous les yeux, l'oeuvre d'un homme troublé et émouvant, oui, déchiré et attaché, également, mais d'abord un artiste que je souhaitais mieux connaître strictement pour ce qu'il me disait.


Voici le deuxième poème que je vous offre aujourd'hui. Moins connu mais non moins génial, il s'intitule SILENCE:

Toutes paroles me deviennent intérieures
Et ma bouche se ferme comme un coffre
qui contient des trésors
Et ne prononce plus ces paroles dans le temps,
des paroles en passage,
Mais se ferme et garde comme un trésor,
ses paroles
Hors l'atteinte du temps salissant, du temps passager.
Ses paroles qui ne sont pas du temps
Mais qui représentent le temps dans l'éternel,
Des manières de représentants
Ailleurs de ce qui passe ici,
Des manières de symboles
Des manières d'évidences de l'éternité qui passe ici,

Des choses uniques, incommensurables,
Qui passent ici parmi nous mortels,
Pour jamais plus jamais,
Et ma bouche est fermée comme un coffre
Sur les choses que mon âme garde intimes,
Qu'elle garde
Incommunicables
Et possède ailleurs.


À suivre...






lundi 11 août 2008

SAUT: 227


Les derniers poètes qui eurent (ont encore et toujours) de l'influence sur le crapaud étaient de la grande francophonie. En fait, France et Belgique.

Aujourd'hui, il s'agit d'un Québécois. Un très grand parmi les grands. Certainement celui qui m'aura ouvert les yeux sur la couleur, les odeurs, les deux associés, et sur cette prise de conscience que la vie d'un véritable poète n'est pas seulement ordinaire et quotidienne. Elle possède un sens dramatique, parfois tragique.

Hector de Saint-Denys-Garneau, car il s'agit de lui.

Il faudra plus d'un saut pour tout présenter ce que le crapaud a ramassé sur le cousin d'Anne Hébert, et cela depuis plus de quarante ans...

Voici comment, en août 1936, Saint-Denys-Garneau définissait le poète:
«Le poète est un homme qui appelle les choses par leur nom.
Il sonne l'appel des choses à l'esprit
Par lui les choses viennent se ranger à l'ordre de l'esprit,
faites intelligibles,
appelées intelligemment par leur nom.»

Hector de Saint-Denys-Garneau est né le 13 juin 1912, à Montréal. L'arrière-petit-fils de l'historien François-Xavier Garneau et petit-fils du poète Alfred Garneau habite avec ses parents, de 1916 à 1923, au manoir ancestral des Juchereau-Duchesnay, à Sainte-Catherine de Fossembault.

En 1923, il commence des études classiques chez les Jésuistes à Montréal et s'inscrit, en 1924, à l'École des Beaux-Arts de Montréal.

Changement de collège en 1924; il se retrouve, toujours chez les Jésuites, mais au Collège Loyola de Westmount. C'est à ce moment qu'il croit profondément que la peinture sera sa vocation.

Il recevra en 1925 un deuxième prix et une médaille de bronze à l'École des Beaux-Arts où il étudie d'abord de jour puis de soir.

Il remporte, en 1926, le concours de poésie de l'Association des Auteurs Canadiens avec le poème qui suit. Il s'agit du concours Henry Morgan auquel plus de 1500 enfants participèrent.




Le Dinosaure



Il était gigantesque
Et son nom je vous dis
Était presque
Aussi grand que lui

Il s'appelait Dinosaurus
Et puis ce n'est pas tout
Il s'appelait aussi Brontosaurus
Et Amphibie. Qu'en pensez-vous?

Et savez-vous comment
Il a de ce monde disparu
Et que depuis ce temps
On ne l'a pas revu?

C'est ce que de vous dire
Il m'est venu l'idée,
Et j'espère qu'à me lire
Vous vous amuserez.

Il était bien méchant
Et vous pourrez vous-mêmes
En juger, et peut-être plus méchant
Que je ne le trouve, vous le trouverez même.

Une fois, dans un jardin,
Ce méchant animal
Était entré, où le chien
Était à son travail.

Ce chien était le maître de la maison,
Et lui dit d'une manière bien polie:
« Monsieur, dont je ne connais pas le nom,
Vous n'avez pas d'affaires ici. »

Mais l'autre se mit à rire
Et l'assomma;
Et même il fit bien pire,
Il le mangea!

Lorsque du chien la femme
Et les enfants virent cela,
Ils prièrent Notre-Dame
De punir ce meurtrier-là.

Aussi leur prière
Fut exaucée, et l'Éternel
Le jeta dans la mer
Et le changea en sel.

Maintenant que j'ai satisfait
Votre curiosité,
Je vais vous dire ce qui arriverait
S'il n'avait cessé d'exister.

Si en ce monde
Il était aujourd'hui
Nous serions de ce monde
Tous à jamais partis.

Car s'il avait
De vivre continué
Il nous aurait
Comme moucherons gobés!

(C'est signé: de St-Denys-Garneau, décembre 1925 - 13 ans -)


On retrouve ce poème dans un cahier (que l'on reconnaît aujourd'hui comme étant le premier cahier de son journal ), qu'il appela LE CULTE DU BEAU.

En introduction il écrivait:
« Je mettrai dans ce petit recueil les essais de poésie que j'ai fait (s) et ceux que je ferai désormais. Mon premier essai, Le Dinosaure, qui m'a valu le premier prix de 25.00$, au concours littéraire ouvert par Henry Morgan, le 12 janvier 1926, inaugure ce recueil. »
C'est signé par lui le 6 décembre 1927.

Je vous offre un deuxième poème tiré du même recueil - novembre 1926 - et qui s'intitule L'AUTOMNE.

Entre les feuilles aux vives couleurs,
Le Soleil, aux rayons ardents,
Se mire dans le ruisseau qui pleure,
Y fait danser mille diamants.

Le moindre souffle de Borée
Produit une superbe envolée
D'or, de pourpre, de vermillon
Comme un nuage de papillons.

Et les feuilles, ainsi emportées,
Tombent sur la verte mousse,
La couvrent d'un tapis coloré
Des teintes vertes jusques aux rousses.

Sous ce tapis le petit sentier
Disparaît presque tout entier,
Comme le tapis disparaîtra
Sous la neige, dans quelques mois.

Et les oiseaux, transis de froid,
Quittent nos ramiers et nos bois
Et partent par la voie des airs,
Vont se chauffer dans les déserts.

À suivre...

vendredi 1 août 2008

SAUT: 226



Nous avons débuté le mois de juillet avec André Breton. Le Surréalisme.

Sans doute vous attendez-vous à ce que le mois d'août s'enclenche avec... soit le Romantisme de Victor Hugo? ... le Réalisme de Zola? ... le Parnasse de Théophile Gautier? ... le Symbolisme de Rimbaud? ... l'Absurde d'Ionesco? ... le Nouveau Roman de Robbe-Grillet? ... ou encore le Panique de Fernando Arrabal?

Eh! bien non... À votre grande et combien agréable surprise, je vous offre deux poèmes, cru printemps/été 2008, jamais placé en fût de chêne et non prévu pour un certain vieillissement.

Le premier a été déposé sur un site (Oasis) qui proposait un concours dont le thème était la lune et le deuxième, sur le même site, porte sur le thème de l'inspiration.






marcher à reculons, sur la lune…


… quel d(és)astre!

Au clair de la lune, mon ami Pierrot s’endort.
Sur terre, il chantait à la lune
là, entre ces cratères trouant la Lumineuse
à reculons, il marche…

… Lune et Terre par l’arc-en-ciel réunies …

De son sommeil, Frère Jacques s’éveille
surpris par les traces de poussière
que laissèrent les plumes et les chandelles
et à reculons, il marche…

… Spoutnik et Apollo, artéfacts d’acier …

Frère Jacques et mon ami Pierrot,
tels deux frères lunatiques ne reculant devant rien,
à contrepied dessinent pour les enfants terriens
des couchers de soleil sur l’arc-en-ciel…

… à moins que ce ne soit des songes
desquels, lunaires parents marchant à reculons…
les yeux tournés vers la terre
leur lancent de lointaines comptines.

À rebours de la Terre, au rebord de la Lune,
comme accrochés au bout de l’arc-en-ciel,
mon ami Pierrot et Frère Jacques
attendent depuis tant de siècles
le doux sommeil des enfants
rêvant aux astres lointains
à un petit Spoutnik
ou à un Apollo
d’acier…




le mec de chez MacDonald’s



le mec de chez MacDonald’s
entoure sa tête d’un capuchon noir
poète du plastique
il écrit au crayon de plomb sur des sacs blancs et rouges,
tambourinant sur des ustensiles immaculées,
il écrit un poème entre deux coups de dents dans une boulette de viande


le mec de chez MacDonald’s
dévisage sa silhouette noire
que lui rejette l’immense fenêtre salie
sur laquelle s’écrase une neige éclaboussée en millions de graviers blancs


le mec de chez MacDonald’s
recule au fond de la banquette râpée par l’usure des clients
et derrière le miroir à deux faces qu’il fixe impertinemment
il est minuit alors que l’horloge indique cinq heures
que la rue est vide
et que le dernier métro n’est pas celui qui partira dans six minutes


les mains du mec de chez MacDonald’s
rougies par le froid
écrivent le mot sang
au bas d’une serviette en papier recyclé


au verso
indéchiffrable
un dessin hectique





Au prochain saut

dimanche 27 juillet 2008

SAUT: 225

Agota Kristof

Qui n'a pas lu Agota Kristof? Vous savez cette extraordinaire trilogie: Le grand Cahier, La preuve et finalement Le troisième mensonge. Trilogie à facettes multiples où se mêlent sans qu'on puisse toujours les distinguer, fiction, réalité et mensonge à travers l'histoire pathétique de deux frères jumeaux.

Parlons un peu de l 'auteure.

Agota Kristof est née en 1935 à Csikvand / Hongrie et vit depuis 1956 en Suisse romande. Elle a d'abord travaillé dans une usine où elle a appris la langue de sa patrie d'élection, avant de se faire un nom comme écrivaine de langue française.


Les livres, maintenant.

LE GRAND CAHIER (Éditions du Seuil, 1986): dans un pays ravagé par la guerre, deux enfants (des jumeaux) abandonnés à eux-mêmes, font seuls l'apprentissage de la vie, de l'écriture et de la cruauté.

Suivra en 1988, LA PREUVE: les jumeaux sont séparés, Lucas demeurant dans son pays où sévit un régime totalitaire. Puis revient l'autre qui découvre qu'il n'y a pas toujours de générosité sans crime.

Finalement en 1991, LE TROISIÈME MENSONGE: après la guerre et le régime de plomb, il faut affronter la vérité. Mais ne serait-elle finalement qu'un mensonge?



Voici quelques phrases de ces trois livres, retenues et transcrites dans mon cahier de lecture:

. À force d'être répétés, les mots perdent peu à peu de leur signification et la douleur qu'ils portent en eux s'atténue.

. Je suis convaincu, Lucas, que tout être humain est né pour écrire un livre, et pour rien d'autre. Un livre génial ou un livre médiocre, peu importe, mais celui qui n'écrira rien est un être perdu, il n'a fait que passer sur la terre sans laisser de trace.

. On s'embarque n'importe où, n'importe quand, avec qui on veut, si on le veut vraiment.

. Chacun d'entre nous commet dans sa vie une erreur mortelle, et quand nous nous en rendons compte, l'irréparable s'est déjà produit.

. Il disait que le lieu idéal pour dormir, c'était la tombe de quelqu'un qu'on avait aimé.

. - Mes enfants ne jouent pas.
- Que font-ils?
- Ils se préparent à traverser la vie.
Je dis:
- J'ai traversé la vie et je n'ai rien trouvé.
Mon frère dit:
- Il n'y a rien à trouver. Que cherchais-tu?
- Toi. C'est pour toi que je suis revenu.
Mon frère rit:
- Pour moi? Tu le sais bien, je ne suis qu'un rêve. Il faut accepter cela. Il n'y a rien, nulle part.

. ... un livre, si triste soit-il, ne peut être aussi triste qu'une vie.

Trois mots me restent de ces lectures. Du premier livre, la cruauté. Du deuxième, la générosité. Le mensonge, pour le troisième. Je me suis permis d'aller chercher chez des philosophes une définition pour chacun des mots.

Nietzsche parle ainsi de la cruauté: « De tous les animaux, l'homme est le plus cruel. C'est dans les tragédies, les combats de taureaux et les crucifixions qu'il s'est trouvé le mieux sur la terre. Et lorsqu'il inventa pour lui l'enfer, voyez, ce fut pour lui le ciel sur la terre.»

«La générosité est le plus dangereux visage de l'erreur», C'est ce qu'en pense Robert d'Harcourt.

Et finalement, pour le mensonge, on a le choix. J'aime bien ce qu'Eugène Rey dit: «Un mensonge souvent n'est qu'une vérité qui se trompe de date. Et cela peut se dire aussi bien de la science que de l'amour.»


La trilogie a été adaptée pour le théâtre. Voici un lien très intéressant qui en parle:




Au prochain saut

mercredi 23 juillet 2008

SAUT: 224

Pat Conroy



Je me suis demandé, au réveil ce matin, ce que je lisais à la fin de juillet, ces dernières années. De belles choses! Mais, en 1991, quel magnifique souvenir!, j'achevais LE PRINCE DES MARÉES de Pat Conroy. Rapidement je m'installe à relire les citations retenues sans toutefois parvenir à éloigner de mon esprit l'image de... Barbara Streisand. Elle interprétait, et avec quel brio, le rôle de la psychanalyste Susan Lowenstein, en plus d'avoir réalisé le film.


À l'époque, je ne suis pas tellement intéressé à l'auteur; le livre me suffisait, le film en rajouta. Voici ce que j'ai appris de Donald Patrick Conroy :


il est né à Atlanta le 26 octobre 1945;
il est l’aîné de 7 enfants;
il est le fils de Donald Conroy, colonel dans l'US Marine et de Frances Peggy Peek que Conroy décrit comme une beauté typique de Géorgie du Nord;
il dit avoir reçu de sa mère son amour pour la langue et la littérature;
fils de militaire, Conroy a déménagé de nombreuses fois pendant son enfance et sa jeunesse;
ces déménagements incessants, ainsi que le caractère très excessif de son père ont laissé au jeune garçon un sentiment d’insécurité et d’incertitude qui ont sans aucun doute largement contribué à cette quête d’identité que l’on retrouve dans tous ses romans caractérisés par une prose lyrique et toujours chargée d’émotion; il manifeste une prédilection pour les histoires personnelles et familiales sans omettre l'importance particulière qu'il accorde aux lieux;
il s’engage dans la Citadel, école militaire située à Charleston, en Caroline du Sud où il réussit fort bien;
il prend ses distances par rapport à la rigidité du code militaire de l’école s'apercevant que la domination et les actes abusifs de son père se répétaient ici à l’échelon institutionnel;
Conroy prend alors conscience de l’importance de l’individualité et de la liberté personnelle;
son premier ouvrage intitulé The Boo (1970) - il le publie à compte d’auteur -permettra à Conroy de découvrir que l’écriture serait sa passion, sa vocation;
en 1999 Conroy reçoit le prix inaugural W. Lindberg pour ses contributions significatives à l'héritage littéraire de la Géorgie. Il fait partie du Georgia Writers Hall of Fame depuis 2005;
malgré ses succès littéraires et cinématographiques, la vie personnelle de Pat Conroy a été marquée par des conflits avec ses parents, ses frères et soeurs, ainsi que par deux divorces;
L'auteur et son épouse Sandra, également écrivain, partagent leur temps entre San Francisco et la Caroline du Sud.



Le film tiré du livre (Prince of Tides) a été réalisé par Barbara Streisand, en 1991 et met en vedette Nick Nolte et la superbe Barbara.



Voici les citations que j'ai retenues de ce livre fort émouvant:


. ... l'hiver avait été d'un sérieux tétanisant, marqué par l'étiolement et la mort de toutes les illusions et de tous les rêves brillants de mes jeunes années, et je n'avais pas à ce jour trouvé la force intérieure de rêver d'autres rêves; j'étais encore bien trop investi dans le deuil des anciens, inquiet de savoir comment j'allais survivre sans eux.


. Mon corps me trahissait toujours lorsque j'avais l'esprit en déroute, l'âme en souffrance.


. Je veux connaître le moment exact où il fut entendu que je mènerais une vie de malheur absolu dans lequel j'engloutirais tous ceux que j'aime.


. Mais il était bon de sentir monter ces larmes. Elles étaient la preuve qu'à l'intérieur de moi, au plus profond où était scellée ma blessure corrompue, dans l'écorce amère et vulgaire de ma virilité, j'étais toujours en vie. Ma virilité! Comme je détestais être un homme, avec ses responsabilités implacables, son compte de force sans faille, son goût stupide de la bravade. J'avais en horreur la force, le devoir, la permanence.


. J'étais tombé dans le piège que je m'étais tendu à moi-même en acceptant au pied de la lettre la définition de moi conçue par mes parents. Ils m'avaient défini très tôt, inventé comme un mot inscrit dans un hiéroglyphe mystérieux, et j'avais passé ma vie à me conformer à cette trompeuse invention. Mes parents avaient réussi à me rendre étranger à moi-même.


. J'avais besoin de renouer avec une chose que j'avais perdue. Et quelque part, j'avais perdu le contact avec l'homme qui existait potentiellement en moi. J'avais besoin d'accomplir une réconciliation avec cet homme à naître, besoin de l'amener en douceur à sa maturité.


. Je pensais avoir réussi à ne pas devenir un violent, or même cette certitude s'effondra: ma violence à moi était souterraine, elle ne se voyait pas. C'était mon silence, mes longs moments de repli, dont j'avais fait une arme dangereuse. Ma méchanceté se manifestait dans l'effroyable hiver des yeux bleus.


. J'ai essayé de comprendre les femmes, et cette obsession s'est soldée pour moi par la rage et le ridicule. Le gouffre qui nous sépare est trop vaste, océanique et perfide. Une véritable chaîne montagneuse fait rempart entre les sexes, sans qu'existe aucune race de sherpas exotiques pour traduire les énigmes de ces pentes mortelles qui nous séparent. Pour avoir échoué à connaître ma mère, je me suis refusé le don de connaître les autres femmes qui croiseraient ma route.


Si vous choisissez de voir le film, lisez d'abord le livre... puis tombez en amour avec Barbara Streisand!

Au prochain saut

dimanche 20 juillet 2008

SAUT: 223

Ce matin, le crapaud poursuit sa présentation de certains poèmes l'ayant marqué. Vous en reconnaîtrez certainement un, du moins je le souhaite car cela vous permettra le bonheur de le relire.

Nous retournons, pour votre grand plaisir, à ces trois poètes francophones hors Québec - ça me fait du bien d'écrire cela, car il y a quarante ans à peine, on ne pouvait pas se le permettre - que sont Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud et Max-Pol Fouchet.

Vous remarquerez ce qui à l'époque m'émut n'allait pas le sens des grands poèmes connus et reconnus parce qu'ils sont, d'après les critiques, les clefs de l'oeuvre. Des icônes. Pour moi, il fallait des images. Et encore des images, celles qui ouvrent le coeur, l'âme et l'esprit.



Voici mon Baudelaire fétiche:


LA MUSIQUE

La musique souvent me prend comme une mer!
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile!

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile:

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre:
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir!




D'Arthur Rimbaud, voici celui qui encore maintenant réussit à me troubler. En 2004, année du cent cinquantième anniversaire de sa naissance, je le lisais au Jardin des Tuileries, entouré par cette ambiance unique d'être à Paris, de savoir qu'il y fut et que certains poèmes naquirent ici. Le voici.


L'ÉTERNITÉ

Elle est retrouvée.
Quoi? - L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.

Âme sentinelle,
Murmurons l'aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.

Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.

Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s'exhale
Sans qu'on dise: enfin.

Là pas d'espérance,
Nul orientur.
Science avec patience
Le supllice est sûr.

Elle est retrouvée.
Quoi? - L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.




Max-Pol Fouchet, (1er mai 1913–22 août 1980) c'est par «l'Oiseau de Nuit», le grand Guy Mauffette, que j'y suis arrivé. Combien de fois, sans doute parce qu'unis par le même métier, les mêmes passions, il a dit ce poème en entier ou par bribes.


NOUS TAIRONS LE SILENCE

Pour que demeure le secret
Nous tairons jusqu'au silence

Nul oiseau n'est coupable
Du tumulte de nos coeurs

La nuit n'est responsable
De nos jours au fil de mort

Il n'est que grande innocence
Et des colonnes en marche

Mais les plaines soulignent
Notre solitude de leur blé.



Vous avez le droit absolu de courir à votre bibliothèque, y trouvez un endroit paisible et lire ces trois grands et uniques faiseurs de merveilles.



Bonne lecture et au prochain saut!

mercredi 16 juillet 2008

SAUT: 222

Gabrielle Roy à 20 ans


Je vous innonde, aujourd'hui de DÉTRESSE et d'ENCHANTEMENT... avec l'aide de Gabrielle Roy (22 mars 1909 - 13 juillet 1983).

Tout au cours de sa carrière, l'illustre manitobaine a reçu de nombreux prix littéraires prestigieux, notamment le Prix littéraire du gouverneur général, le Prix Fémina de France, Le Prix Duvernay, le Prix des arts du Conseil des Arts du Canada et le New York’s Literary Guild Award. Elle a également été la première femme membre de la Société royale du Canada en 1947 et reçu le titre de Compagnon de l’Ordre du Canada en 1967.

Le premier roman de l'écrivaine, BONHEUR D'OCCASION est publié en 1945. On lui décerne, à Paris, en 1947, le prix Femina pour cette œuvre qui fut choisie, en mai de la même année, livre du mois par le Literary Guild of America

L'ASSOCIATION DES LITTÉRATURES CANADIENNES ET QUÉBÉCOISE décerne chaque année le Prix Gabrielle-Roy qui récompense le meilleur ouvrage de critique littéraire publié en français. Pour 2007, il est attribué à Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge pour leur Histoire de la littérature québécoise, publiée chez Boréal. Actualisant le regard critique sur la littérature québécoise, le livre a été désigné à l’unanimité par le jury composé de Johanne Melançon (Université Laurentienne), Anthony Wall (Université de Calgary) et Isabelle Boisclair (Université de Sherbrooke) parmi les dix-neuf ouvrages de critique littéraire soumis cette année. Il y a également un volet anglophone à ce prix.


Je laisse maintenant la parole à Gabrielle Roy.


. Je m'en allais loin dans le passé chercher la misère dont j'étais issue, et je m'en faisais une volonté qui parvenait à me faire avancer.

. De la naissance à la mort, de la mort à la naissance, nous ne cessons, par le souvenir, par le rêve, d'aller comme l'un vers l'autre, à notre propre rencontre, alors que croît entre nous la distance.

. Je me pris à pleurer doucement, non plus sur moi et mes omissions et mes regrets, mais sur le chagrin d'un enfant de trieze ans, porté toute une vie sans être vraiment consolé, et à présent à jamais inconsolable.

. Je ne savais pas que c'est le premier effet de la mort que de faire vivre le disparu dans la mémoire de ceux qui l'ont aimé avec une clarté et une intensité jamais encore éprouvés.

. Cette mort et bien plus tard bien d'autres dans ma vie jamais ne m'ont dit le vide, le néant. Celle-ci ne me parlait pas non plus d'une autre vie, d'un autre monde. Elle était à mes yeux le mystère entier, jamais entrouvert, la totale franchise enfin, l'obscurité intacte, et, à cause de cela peut-être, plus belle que ce que j'avais jamais vu sur terre. À le regarder, j'avais l'impression que la vie, presque tout de la vie, était une distraction, après une autre pour tenter de nous dissimuler l'essentielle vérité.

. Ainsi, je devais apprendre, en vivant, que ce n'est pas à l'heure des grands chagrins que l'on désire le plus ramener nos morts, mais plutôt pour les consoler de la peine qu'ils se sont faite à notre sujet, et dont il me semble que nous ne pouvons les délivrer même quand nous en sommes nous-mêmes délivrés.

. Là où nous avons été heureux, nous ferions tout pour y retourner, serait-ce au prix des derniers battements de notre coeur.

. Le commencement, la fin d'un amour, deux instants pour ainsi dire immortels, restent à jamais dans la mémoire, alors que s'est affacé beaucoup de ce qui a eu lieu entre des deux instants.

. ... le bonheur prépare sa place au malheur.

. Que je mettais donc de temps à me faire à ma nature - ou était-ce à la vie elle-même? - un jour, chant et délivrance, le lendemain, tourment et détresse!

. J'y découvrais le bonheur de travailler à deux à une tâche que les deux aiment également, et qu'il n'y a pas de plus grand bonheur. Qu'étaient en effet les caresses des yeux et des mains, presque les mêmes chez tous les amoureux, auprès de la rencontre de ce qu'il y a en nous de plus intime et qui se garde le plus farouchement?

. Que la vie qui nous malmène tant a parfois pour nous de douceur, nous ramenant par d'imprévisibles chemins vers ce que nous croyions perdu.

. Voir clair en soi est souvent la dernière chose que souhaite l'amour.

. J'ai souvent trouvé la peine impossible à porter seule, mais la joie peut-être davantage.

. Longtemps j'ai voyagé sans boussole. Mais aussi, pour la traversée de la vie, que vaut une boussole?

. Que le rapprochement ou l'éloignement des êtres tient donc parfois à rien!

. Les choses du coeur ne s'oublient pas. Ce sont peut-être même les seules choses qui nous restent à la fin. Et elles ne font pas un gros tas.

. Tant, tant de fois, la solitude m'a jetée ainsi dans une meilleure connaissance des êtres et des choses.

. Et comment se fait-il que de dire vrai est ce qu'il y a de plus difficile au monde?

. C'est qu'elle dit la vérité, et la vérité, même triste, même dure, est toujours plus consolante à entendre que le mirage ou le mensonge.

. Alors pourtant que notre pauvre amour ne progresse qu'à travers les souffrances!

. ... j'éprouvai pour elle la profonde compassion que l'on ne ressent jamais pour les autres qu'à travers sa propre impuissance.

. Je vis apparaître dans ses yeux la vive détresse de qui se voit abandonné à la mort puisque les vivants prennent maintenant à leur charge les devoirs restant à cette âme à accomplir. Je compris à cet instant... que le pire de la mort est de se sentir abandonné

. Est-ce assez curieux cette façon qu'a la vie de se répéter, parfois, comme pour une séance qui aura lieu un jour, la première répétition nous donnant le sentiment du déjà vu et la suivante, beaucoup plus tard, nous jetant dans la plus étrange confusion: « Est-ce maintenant que je sais ce que je pensais savoir alors? Ou est-ce que j'ai alors su ce que je sais maintenant?»

. Je pressentais parfois que je devenais moi-même comme un vaste réservoir d'impressions, d'émotions, de connaissances, pratiquement inépuisable, si seulement je pouvais y avoir accès. Mais avoir accès à ce que l'on possède intérieurement, en apparence la chose la plus naturelle du monde, en est la plus difficile.

. Crois-tu que la souffrance des êtres pourrait provenir de celle de leurs parents qui ne l'ont pas acceptée, n'en sont pas sortis grandis et l'ont ainsi léguée, en quelque sorte décuplée, à leurs propres enfants?

. Quelquefois je m'avoue que ce qui me plaît le plus dans cette idée d'éternité, c'est la chance accordée, en retrouvant les âmes chères, de s'expliquer à fond avec elles, et que cesse enfin le long malentendu de la vie.

. Ce que je ne savais pas, c'est combien longtemps, après avoir été frappé à mort, tente encore de revivre, demande encore à vivre l'amour. La ténacité qu'il y met, l'âme ne voulant plus de ce que veut encore le corps - elle-même, la pauvre âme, se leurrant aussi - est lieu de toutes les aventures qui nous arrivent l'une des plus terrifiantes et incompréhensibles.

. Il y a des mots comme cela: une fois dits, on les entendra toujours. Ils se logent dans quelque coin de la mémoire d'où on ne pourra les faire sortir. Ils nous attendent à un tournant de la pensée, la nuit souvent, quand nous ne pouvons nous rendormir, alors que ce sont toujours les vieilles souffrances qui viennent nous retrouver les premières. Peut-être, quand nous serons cendre et poussière, ou âme immortelle, que nous nous en souviendrons encore. Et s'ils nous traquent ainsi à travers la vie, et peut-être au-delà, c'est sans doute qu'ils contiennent une part de vérité.


Saviez-vous qu'une citation de Gabrielle Roy est inscrite sur le billet de 20$ canadien? La voici:

«Nous connaîtrions-nous seulement un peu nous-mêmes, sans les arts!»

La citation est tirée du roman LA MONTAGNE SECRÈTE et nous rappelle que les arts et la culture définissent qui nous sommes, ainsi que les croyances, les valeurs et les coutumes que nous avons en commun.

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dimanche 13 juillet 2008

SAUT: 221


Monique Wittig

«Monique Wittig s’autoproclame «lesbienne radicale », formule qui désigne autant une préférence sexuelle qu’un choix politique. Ce choix se retrouve dans ses livres, et Monique Wittig ne mettra plus en scène que des femmes. Pour éviter toute confusion, elle précise : « Il n’y a pas de littérature féminine pour moi, ça n’existe pas. En littérature, je ne sépare pas les femmes des hommes. On est écrivain, ou pas. On est dans un espace mental où le sexe n’est pas déterminant. Il faut bien qu’on ait un espace de liberté. Le langage le permet. Il s’agit de construire une idée du neutre qui échapperait au sexuel ».

Théoricienne du «féminisme matérialiste», elle dénonce le mythe de « la femme », met en cause l'hétérosexualité comme régime politique, base d'un contrat social auquel les lesbiennes refusent de se soumettre : « La femme n'a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes » en 1978.

Cela doit se comprendre dans le sens où, pour elle, la catégorie « femme » a été créee par et pour la domination hétérosexuelle-masculine et que par conséquent, une femme qui ne répond pas aux critères de "féminité" dictés par l'hétéronormativité et qui ne se soumet pas à l'"homme" n'est pas une femme mais une lesbienne. Wittig appelle ainsi toutes les femmes à devenir "lesbiennes", le mot étant entendu d'un point de vue politique, pour un affranchissement de la classe femme, et non plus du point de vue de l'orientation sexuelle.

Monique Wittig développe une critique du marxisme (qui entrave la lutte féministe), mais aussi une critique du féminisme (qui ne remet pas en cause le dogme hétérosexuel), pour aboutir à une critique du dogme hétérosexuel, porté par la « pensée straight ».

À travers ces critiques, Wittig prône une position universaliste forte. L’avènement du sujet individuel et la libération du désir demandent l’abolition des catégories de sexe.

Née le 13 juillet 1935 à Dannemarie dans le Haut-Rhin (France), Monique Wittig a été l'une des fondatrices du Mouvement de libération des femmes. Le 26 août 1970, en compagnie de quelques femmes, elle déposait à l'Arc de triomphe une gerbe à la femme du soldat inconnu - évènement considéré comme le geste fondateur du mouvement féministe en France.

En 1971, on la retrouvait aux Gouines rouges, premier groupe lesbien constitué à Paris. Elle participa également aux Féministes Révolutionnaires.

Soutenu par Marguerite Duras, son premier livre, L'Opoponax reçoit le Prix médicis. Ses oeuvres littéraires suivantes ne passent pas inaperçues : Le corps lesbien, Les guerillères...

En 1976, elle quitte Paris pour les États-Unis, où elle a enseigné dans de nombreuses universités, notamment à l’Université de Tucson où elle donna ses derniers cours entre autres, au département des Études sur les Femmes, avant de mourir le 3 janvier 2003 à Tucson (Arizona, États-Unis).»


Voici quelques citations colligées lors de mes lectures.

PARIS-LA-POLITIQUE


. Afin que le pouvoir ne vous monte pas à la tête, on vous la frappe tous les soirs à l'heure du tocsin.

. Il y a peut-être quelques maisons disséminées à droite et à gauche du chemin. Aucune lumière ne les signale aucun aboiement de chien. La voix s'est perdue. Après les quelques appels, les quelques phrases criées que l'éloignement ou le vent ont déformées, il n'y a plus rien. Il faut marcher dans une direction quelconque en renonçant à s'orienter. Siffler entre les doigts de façon stridente a été tenté et ne sert à rien. Faire en soufflant sur ses pouces joints le cri de la chouette est tout aussi inutile. Quand viendra le matin?


.Et s'il faut mourir, tends à ce bonheur souverain, vile créature à qui rien sur cette terre n'appartient, sauf la mort. N'est-il pas écrit que c'est en la risquant que tu cesseras d'être esclave?

LE CORPS LESBIEN


. Il se forme de grands cercles sur la plage, des bougies blanches sont disposées très près les unes des autres dans des réseaux complexes qui couvrent des surfaces étendues.

. Je suis celle qui a le secret de ton nom. Je retiens ses syllabes derrière ma bouche fermée alors même que je voudrais les crier au-dessus de la mer pour qu'elles y tombent s'y engloutissent sombrent.

. ... les larmes coulent de nouveau, je pleure avec une ardeur qui s'accroît tandis que tes mains me touchent, tandis que tu m'incites par tes sourires et par tes paroles à pleurer plus encore, mais tu le sais tu le sais, je te vole mon mal, tu le sais j'ai si mal de toi que j'ai bonheur extrême.

LES GUÉRILLÈRES


. Les écritures si diverses qu'elles soient ont toutes un caractère commun.


. Elles disent qu'elles cultivent le désordre sous toutes ses formes. La confusion les troubles les discussions violentes les désarrois les boulversements les dérangements les incohérences les irrégularités les divergences les complications les désaccords les discordes les collisions les polémiques les débats les démêlés les rixes les disputes les conflits les débandades les débâcles les cataclysmes les perturbations les querelles les agitations les turbulences les déflagrations le chaos l'anarchie.

. Elles disent qu'il n'y a pas de réalité avant que les mots les règles les règlements lui aient donné forme.

L'OPOPONAX


. On dit à ma soeur, il revient quand, il ne revient pas, mais quand, jamais, alors il est mort, non il n'est pas mort, et où c'est qu'on met les gens qui sont morts, dans un trou, mais ils vont au ciel?


. … il tombe de la neige fondue. On enfonce dans la boue. Les coquelicots sont mouillés. On dit, les soleils couchants revêtent les champs les canaux la ville entière d'hyacinthe et d'or le monde s'endort dans une chaude lumière. On dit, tant je l'aimais qu'en elle encore je vis.



- Je signale qu'aujourd'hui, un 13 juillet, en 1983 disparaissait Gabrielle Roy.

Photo originale de Monique Wittig par:
© Babette Mangolte

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jeudi 10 juillet 2008

SAUT: 220




En voici un premier de ces textes de poètes québécois qui furent des coups de coeur pour le crapaud, coups d'esprit et d'âme également: L'Étoile pourpre d'Alain Grandbois.

J'ai retrouvé dans mes notes cet article publié le samedi 20 mai 2000 dans le journal montréalais LE DEVOIR. Je l'ajoute car il fait bien le tour de l'oeuvre de ce poète né à Saint-Casimir de Portneuf le 25 mai 1900 et décédé le 18 mars 1975.


«Il aurait eu cent ans le 25 mai, Alain Grandbois, notre grand poète doublé d'un immense voyageur. Publiés en Chine en 1934, ses fameux Poèmes d'Hankéou sont réédités à L'Hexagone pour l'occasion et la Bibliothèque nationale du Québec ouvre au public ses archives: lettres, cartes, photos, pipe d'opium, souvenirs d'une Chine d'avant Mao désormais engloutie par l'histoire.

Rien de plus fascinant que de plonger dans les lettres d'amoureuses éperdues expédiées à Alain Grandbois tandis qu'il se baladait autour du monde en semant derrière lui des coeurs brisés. Des cris d'amour et de détresse à l'encre un peu pâlie s'entassent, ceux d'Olga, de Tania et consoeurs, dans les archives de la Bibliothèque nationale du Québec, pieusement conservés par leur destinataire avant le grand legs final. Plus loin, on aperçoit des calepins du voyageur relatant ses impressions d'étranger dans la Chine des années 30, des photos, des dépliants touristiques d'antan, une vieille carte d'époque.

Je me promène à travers ces fascinants souvenirs en fragments, aux côtés de Geneviève Dubuc de la Bibliothèque nationale et de Marcel Fortin, le spécialiste de l'oeuvre de Grandbois. On regarde tout ça, on se dit: quelle vie captivante! mais aussi quel tombeur, cet homme!

Beau, dandy, baroudeur de luxe, trimballant sa fine silhouette souvent dans les colonies, pas très gauchisant, un peu vieille droite même, fin causeur et joli coeur par-dessus le marché. C'est qu'il en fait craquer, des dames...

Alain Grandbois, l'enfant du siècle mort en 1975, aurait eu cent ans le 25 mai 2000. Histoire de souligner l'anniversaire de ce Québécois si singulier, qui fut davantage citoyen du monde que rejeton du terroir, la Bibliothèque nationale du Québec, héritière des archives du poète, en ouvre, rue Saint-Denis, de grands pans au public: photos, lettres, calepins, etc. On y retrouvera même sa pipe d'opium.

En même temps, les éditions de l'Hexagone, en coédition avec la BNQ, lancent une nouvelle édition des fameux Poèmes d'Hankéou, publiés en Chine en 1934, dont de rares exemplaires demeuraient en circulation. Celui de Grandbois légué aux archives de la Bibliothèque nationale sert de modèle à l'édition 2000. Même couverture, même papier, même fil de soie rouge en guise d'attaches. Quatre cents nouveaux exemplaires des Poèmes d'Hankéou voient le jour.

L'initiative appartient à Jean-François Nadeau de L'Hexagone, qui prépara la réédition dudit recueil et convainquit la Bibliothèque nationale de monter dans la jonque du centenaire. C'est vraiment sur le volet chinois des pérégrinations du poète que se concentre l'exposition. La Chine qu'il connut en 1934 était celle de Tintin et le Lotus bleu, avec une Mandchourie sous le joug des Japonais, ses Américains colonialistes et arrogants, une Chine dans les volutes de l'opium, écartelée entre velléités communistes, nationalistes et colonialistes: vieil empire du Milieu alors agonisant. Grandbois devait d'ailleurs rencontrer au Mandchoukouo, l'État fantoche à la solde des Japonais, l'empereur Pu-Yi, dont Bertolucci immortalisa l'étrange destinée à travers son film Le Dernier Empereur.

Fils de famille aventureux, tombeur, dandy, jet-setter avant la lettre, cet enfant de Saint-Casimir de Portneuf fut un grand poète, certes, celui de la liberté comme celui des inquiétudes métaphysiques, et Les Îles de la nuit flottent encore sur les mers de nos sensibilités contemporaines, mais Grandbois demeure aussi une sorte de mythe. À une époque où les Québécois se massaient frileusement autour de leurs clochers, le voyageur errant revenait de contrées exotiques pour éblouir ses compatriotes avec des récits fabuleux, Ulysse accostant son Ithaque, en lui trouvant tout compte fait grise mine... Au début des années 50, il devait d'ailleurs raconter ses souvenirs de voyages dans la série radiophonique Visages du monde, publiés par la suite chez Hurtubise HMH.

De l'argent de famille lui permit, entre 22 et 39 ans, de bourlinguer en Europe, en Afrique, en Orient. Son beau visage racé et sensible, sa classe, sa sensibilité et son charme furent les clés ouvrant les portes de tous les milieux, les palais des princes, les antres de rastas et le lit des dames. Éternel étranger longtemps sans amarres, si ce n'est la petite île française de Port-Cros dans l'archipel d'Hyères, retrouvée comme un refrain entre deux chansons, il louvoyait parmi les mondes, les amours.

Le point culminant de ses aventures fut ce grand périple dans la vieille Chine d'avant Mao, qui s'ouvrit à lui dans le glissement des jonques, sa pipe d'opium au bec. C'était avant la guerre, «avant le chaos», comme en témoigne le titre de son unique recueil de nouvelles si largement autobiographiques qui contribua à nourrir son mythe.

«Shanghai, le jour, de l'aube au crépuscule, convertit en or le riz, le fer, la houille, le pétrole, la soie, l'ivoire, les armes, la drogue, la trahison. Shanghai, la nuit, convertit cet or en fumées, en vices, en plaisirs, dans une gigantesque fête insensée que nulle Sodome, nulle Babylone, nulle Capoue n'ont connue», écrivait-il en 1947 dans La Revue populaire.


Un hasard


La toute première fois que la poésie de Grandbois fut publiée, c'est dans la ville chinoise d'Hankéou, en 1934, et elle le fut par hasard. Le bateau, le Fook Yuen, que Grandbois avait pris à Shanghai au printemps étant obligé de demeurer à quai durant 48 heures, le poète fut hébergé par Pierre R. Spire, un hôte charmant, ex-officier de marine, écrivain, gastronome, logeant dans un ancien palais princier et - ce qui ne gâtait rien - partageant son goût pour l'opium. De fil en aiguille, allongés sur leurs nattes respectives, Grandbois lui avoua qu'il écrivait de la poésie et Spire lui offrit de le publier. Or, au grand étonnement du voyageur, qui croyait à une promesse opiacée et fumeuse - et qui n'avait d'ailleurs jamais pensé être publié où que ce soit un jour -, l'hôte s'exécuta.

De l'aventure émergèrent 150 exemplaires imprimés sur papier de riz des Poèmes d'Hankéou, avec en couverture le nom de l'auteur, le titre et des idéogrammes chinois. La première page, ornée d'une gravure exécutée par Spire, représentait un fumeur d'opium allongé sur une natte. On retrouvera tout ça dans la nouvelle édition.

Marcel Fortin, spécialiste de l'oeuvre et de la vie du poète et dont la biographie d'Alain Grandbois devrait être publiée bientôt à L'Hexagone, estime que tout un flou entoure encore le fameux recueil né en terre chinoise, flou entretenu de manière romanesque par Grandbois lui-même.

Celui-ci en reçut douze exemplaires en partage, en envoya à certains de ses amis: Marcel Dugas, Victor Barbeau, Jacques Rousseau, Jeanne, sa soeur, etc. Quelques-unes de ses blondes, Olga, Jane Thomas, son amie d'Angleterre, auraient également reçu un exemplaire.

Mais en Chine, les 138 exemplaires restants ont disparu dans des circonstances mystérieuses que l'auteur attribua tantôt à la barbarie de «bandits communistes», tantôt au naufrage de la jonque qui les transportait, engloutie soi-disant par un typhon. Une chose est certaine, elles se volatilisèrent sans laisser de traces et la Révolution culturelle chinoise n'allait certes pas les ressusciter.

Précisons que les Poèmes d'Hankéou ne furent pas nécessairement rédigés en Chine. Marcel Fortin croit plutôt qu'ils sont nés certains au Québec, certains en Europe, tout en estimant difficile de leur trouver un berceau. Intemporels, hors lieu, fruits de la poésie sans ancrage, ils auraient pu être écrits sur la planète Mars qu'on n'en découvrirait rien à la lecture.

«Ô vous mon souci d'épouvante / Ô mes étoiles de clarté / Et vous tous îlots noirs du Léthé / Et toi ma ténébreuse attente», écrivait Grandbois.

Les sept poèmes du recueil furent incorporés plus tard dans Les Îles de la nuit avec des retouches et sous un ordre différent. Il ne s'agit donc pas à proprement parler d'inédits pour les lecteurs québécois, mais bel et bien de la renaissance d'une merveilleuse aventure littéraire dans la terre chinoise d'avant tous les chaos.»

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L'étoile pourpre


C'était l'ombre aux pas de velours
Les étoiles sous le soleil mort
Les hommes et les femmes nus
La Faute n'existait plus

Mais sous les pins obscurs déjà
Au creux des cathédrales détruites
Parmi le chaos des pierres tombales
Parmi la ténèbre et les dernières calcinations
Soudain le cri de l'oiseau
La mort s'agite en haut

La pourpre et l'indigo
Le ciel et l'enfer
Son beau visage entre mes mains
Toutes les caresses insolites
Je l'aimais pour la fin
D'un long chemin perdu

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C'étaient les jours bienheureux
Les jours de claire verdure
Et le fol espoir crépusculaire
Des mains nues sur la chair
L'Étoile pourpre
Éclatait dans la nuit

Celle que j'attendais
Celle dont les yeux
Sont peuplés de douceur et de myosotis
Celle d'hier et de demain

Les détours du cri de vérité
La moisson couchée
Au peuplier l'oiseau
Beauté du monde
Tout nous étouffe

Ah vagabonds des espaces
Ceux des planètes interdites
Ah beaux délires délivrés
Le jour se lève avant l'aube

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Que les mots porteurs de sang
Continuent de nous fuir
Un secret pour chaque nuit suffit
Je plongeais alors
Jusqu'au fond des âges
Jusqu'au gonflement de la première marée
Jusqu'au délire
De l'Étoile pourpre
Je m'évadais au-delà
Du son total
Le grand silence originel
Nourrissait mon épouvante

Mon sang brûlait comme un prodigieux pétrole
Mordant comme un acide extravagant
Aux racines de mes révoltes
Aux lits absurdes de mes fleuves
Et soufflaient soudain
Spirales insensées
Les foudroyantes forges du feu
Et se creusaient soudain
Les cavernes infernales

Je niais mon être issu
De la complicité des hommes
Je plongeais d'un seul bond
Dans le gouffre masqué
J'en rapportais malgré moi
L'algue et le mot de soeur
J'étais recouvert
De mille petits mollusques vifs
Ma nudité lustrée
Jouait dans le soleil
Je riais comme un enfant
Qui veut embrasser dans sa joie
Toutes les feuilles de la forêt
Mon coeur était frais
Comme la perle fabuleuse

Cependant je savais
Ton regard inconnaissable
Je savais la fuite
De ta tempe penchée
Et ce froid visiteur
Tombe oh tombe
O nuit d'Octobre
Rougis les allées
Des vieux parcs solitaires
Balance ta lune de flammes pâles
Au faîte des peupliers frissonnants
Ah je t'aimais de larmes si douces
O toi belle endormie
Au bord bleu du ruisseau

Il y avait aussi
L'étonnant espace minéral des villes
Les couloirs fragiles et déchirés
De son coeur et de mon coeur
Son sourire plus fiévreux chaque jour
Je noyais mes désespoirs
Au sombre élan de son flanc ravagé
Je construisais mes vastes portiques
J'élevais mes hautes colonnes de cristal
J'allais triompher
Mes palais soudain s'écroulaient
Aux brouillards de mes mains

Nul feuillage d'or
Nulle calme paupière
Les cyclones rugissaient vertigineusement
Les étoiles se rompaient une à une
Toutes les prunelles étaient tuées
Aspirations géantes
Ah Musique de Minuit
Quelles sources d'extase
Pour vos soifs indéfinies
Chaque instant
Dans la vaine précipitation du temps
Assassinait les ombres du mur fatidique
Requiem sans cesse recommencé

Clameurs clouant le coeur écorché
Dérobant le jour strié de lueurs
Ah visages à jamais fermés
Beau front lisse et glacé de nos mortes

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D'autres rivages sans doute
Mon coeur bat-il trop fort
Devant ces mers éteintes
C'est alors que l'oiseau noir crie.

Alain GRANDBOIS





Prix Alain-Grandbois (poésie)

Chaque année est décerné le Prix Alain-Grandbois, attribué à un auteur pour un recueil de poésie jugé de très grande qualité par un jury formé de trois membres de l'Académie des Lettres du Québec.

Pierre Morency (1988) - Jean Royer (1989) - Juan Garcia (1990) - Jacques Brault (1991) - Monique Bosco (1992) - Anne Hébert (1993) - Gilbert Langevin (1994) - Rachel Leclerc (1995) - Hélène Dorion (1996) - Claude Beausoleil (1997) - Paul Chanel Malenfant (1998) - Hugues Corriveau (1999) - Normand de Bellefeuille (2000) - Martine Audet (2001) - Michel Beaulieu (2002) - Danielle Fournier (2003) - Jean-Philippe Bergeron (2004) - Robert Melançon (2005) - Fernand Ouellette (2006) - François Charron (2007).

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lundi 7 juillet 2008

SAUT: 219

Est-ce un début de sénilité? Ou tout simplement, l'immense plaisir de vous faire partager les premiers poèmes - mis à part ceux de Marie Noël que je lisais pour faire plaisir à cette adorable vieille cousine-germaine - qui m'ont amené à la poésie. Je vous en reparle plus loin...

La femme

Mais maintenant vient une femme,
Et lors voici qu'on va aimer,
Mais maintenant vient une femme
Et lors voici qu'on va pleurer,

Et puis qu'on va tout lui donner
De sa maison et de son âme,
Et puis qu'on va tout lui donner
Et lors après qu'on va pleurer

Car à présent vient une femme,
Avec ses livres pour aimer,
Car à présent vient une femme
Avec sa chair tout en beauté,

Et des robes pour la montrer
Sur des balcons, sur des terrasses,
Et des robes pour la montrer
À ceux qui vont, à ceux qui passent,

Car maintenant vient une femme
Suivant sa vie pour des baisers,
Car maintenant vient une femme,
Pour s'y complaire et s'en aller.


Max Elskamp (Poète belge né en 1862, décédé en 1931. Parmi les poètes symbolistes belges, un des plus originaux.)





Poème flou

Où va la pluie, le vent la mène
En tintant sur le toit
Et je me serrais contre toi,
Pour te cacher ma peine.

Le jardin noir aux arbres nus,
Ta petite lampe en veilleuse,
Tes soupirs heureux d'amoureuse
Que sont-ils devenus?

J'écoute encore tomber la pluie:
Elle n'a plus le même bruit...

Francis Carco (Ce poète, ce peintre de la bohême, est né en 1886 et décède en 1958. Il sera le chef de l'École fantaisiste. Je vous signale qu'au saut 186, se retrouve l'extraordinaire poème de Carco, L'OMBRE.)





Si j'ai parlé

Si j'ai parlé
De mon amour, c'est à l'eau lente
Qui m'écoute quand je me penche
Sur elle; si j'ai parlé
De mon amour, c'est au vent
Qui rit et chuchote entre les branches.;
Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau
Qui passe et chante
Avec le vent;
Si j'ai parlé
C'est à l'écho.

Si j'ai aimé de grand amour,
Triste ou joyeux,
Ce sont tes yeux;
Si j'ai aimé de grand amour,
Ce fut ta bouche grave et douce,
Ce fut ta bouche;
Si j'ai aimé de grand amour,
Ce furent ta chair tiède et tes mains fraîches,
Et c'est ton ombre que je cherche.

Henri de Régnier (Grand parnassien puis symboliste né en 1864, mort en 1936. Poète des nuances, on sent chez lui l'influence de l'art poétique de Verlaine.)






Il n'y a pas de poètes québécois?

Alors que j'arrivais à la poésie, d'abord par la lecture, puis l'humble acceptation qu'un poème ne se doit pas dêtre nécessairement «compris» mais «ingéré» dans cet espace de soi où le créatif s'amuse, que «l'éternité d'un poème» comme le disait si bien Federico Garcia Lorca « dépend de la qualité et de la texture de ses images », ce fut à la poésie française. Les poètes québécois, c'est vraiment à partie de Gaston Miron que j'y suis arrivé.

À ceux d'aujourd'hui, poèmes et poètes, je pourrais ajouter tout Rimbaud, une bonne partie de Verlaine, si cela était possible du Baudelaire et encore du Baudelaire...

Je lisais, à l'époque, de manière compulsive; observateur de ces alchimistes des mots, comment ils se les appropriaient et surtout, au-delà de la sonorité, comment ils parvenaient à leur faire dire autre chose. À une première lecture, c'était ceci, puis encore autre chose à la suivante et ainsi de suite pour chacune des relectures.

Je ne lisais pas pour ensuite imiter. Non. Je lisais parce que le monde des images qui surgissent parfois de manière bizarre, inouïe et imprévue, - mallarméenne - ce monde devenait un autre monde; celui que j'aimais, que j'aime toujours.

Je reviendrai, bientôt, avec d'autres poèmes, des phares dans ma vie. Garcia Lorca, pour sûr, et tous ces poètes québécois immenses que sont Saint-Denys-Garneau, Nelligan, Anne Hébert, Gatien Lapointe, l'unique Roland Giguère, Gaston Miron... pour ne nommer qu'eux.


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jeudi 3 juillet 2008

SAUT: 218



Pourquoi ne pas commencer juillet avec André Breton, le fondateur du surréalisme, mouvement qu'il a animé dès 1924 - il est né en 1896 - et dont le propos est de «changer la vie, transformer le monde, refaire de toutes pièces l'entendement humain.»

Les citations que je vous offre aujourd'hui sont tirées de NADJA.

(« Dis-moi qui tu hantes... », telle est la question que se pose, au départ, l'auteur de ce livre pour tenter d'en déduire qui IL est. Pour le théoricien du surréalisme qu'est André Breton - écrivain en quête d'une réalité supérieure résultant de la fusion du réel avec le rêve - le mystère du MOI ne s'élucide qu'en marge de la vie banale soumise à la contrainte du travail quotidien, grâce à ces rencontres que l'on dit fortuites.

Tel jour de 1926, quelque part dans Paris, il croise une inconnue dont la fragilité, le sourire imperceptible et le curieux maquillage inachevé retiennent l'attention. Nadja vient d'entrer dans son existence pour le temps bref où la jeune femme se joue pour lui des énigmes, « toujours inspirée et inspirante », avant de s'enfoncer dans la nuit.

Cette oeuvre datant de 1928 et revue en 1963 par l'auteur, est un témoignage capital sur l'état d'esprit originel et plus que jamais vivant du surréalisme.» ) - Tiré de la présentation du livre aux éditions Livre de Poche. -



. Qui étions-nous devant la réalité?

. J'ai vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin sur un monde où les battements d'ailes de l'espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n'avais vu encore que des yeux se fermer.

. Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme. Des escaliers secrets, des cadres dont les tableaux glissent rapidement et disparaissent pour faire place à un archange potant une épée ou pour faire place à ceux qui doivent avancer toujours, des boutons sur lesquels on fait très indirectement pression et qui provoquent le déplacement en hauteur, en longueur, de toute une salle et le plus rapide changement de décor: Il est permis de concevoir la plus grande aventure de l'esprit comme un voyage de ce genre au paradis des pièges.

. Je ne sais quel sentiment d'absolue irrémédiabilité le récit assez narquois de cette horrible aventure me fit éprouver, mais j'ai pleuré longtemps après l'avoir entendu, comme je ne me croyais guère capable de pleurer.

. Qui suis-je? Si par exception je m'en rapportais à un vieil adage: en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je «hante»? Je dois avouer que ce dernier mot m'égare, tendant à établir entre certains êtres et moi des rapports plus singuliers, moins évitables, plus troublants que je ne pensais. Il dit beaucoup plus qu'il ne veut dire, il me fait jouer de mon vivant le rôle d'un fantôme, évidemment il fait allusion à ce qu'il a fallu que je cessasse d'être, pour être qui je suis. Pris d'une manière à peine abusive dans cette acception, il me donne à entendre que ce que je tiens pour les manifestations objectives de mon existence, manifestations plus ou moins délibérées, n'est que ce qui passe, dans les limites de cette vie, d'une activité dont le champ véritable m'est tout à fait inconnue. La représentation que j'ai du « fantôme » avec ce qu'il offre de conventionnel aussi bien dans son aspect que dans son aveugle soumission à certaines contingences d'heure et de lieu, vaut tout autant, pour moi, comme image finie d'un tourment qui peut être éternel. Il se peut que ma vie ne soit qu'une image de ce genre, et que je sois condamné à revenir sur mes pas tout en croyant que j'explore, à essayer de connaître ce que je devrais fort bien reconnaître, à apprendre une faible partie de ce que j'ai oublié. Cette vue sur moi-même ne me paraît fausse qu'autant qu'elle me présuppose à moi-même, qu'elle situe arbitrairement sur un plan d'antériorité une figure achevée de ma pensée qui n'a aucune raison de composer avec le temps, qu'elle implique dans ce même temps une idée de perte irréparable, de pénitence ou de chute dont le manque de fondement moral ne saurait, à mon sens, souffrir aucune discussion. L'important est que les aptitudes particulières que je me découvre lentement ici-bas ne me distraient en rien de la recherche d'un aptitude générale qui me serait propre et ne m'est pas donnée. Par-delà toutes sortes de goûts que je me connais, d'affinités que je me sens, d'attirances que je subis, d'événements qui m'arrivent et n'arrivent qu'à moi, par-delà quantité de mouvements que je me vois faire, d'émotions que je suis seul à éprouver, je m'efforce, par rapport aux autres hommes, de savoir en quoi consiste, sinon à quoi tient, ma différenciation. N'est-ce pas dans la mesure exacte où je prendrai conscience de cette différenciation que je me révélerai ce qu'entre tous les autres je suis venu faire en ce monde et de quel message unique je suis porteur pour ne pouvoir répondre de son sort que sur ma tête?

. Tout ce qui fait qu'on peut vivre de la vie d'un être, sans jamais désirer obtenir de lui plus que ce qu'il donne, qu'il est amplement suffisant de le voir bouger ou se tenir immobile, parler ou se taire, veiller ou dormir, de ma part n'existait pas non plus, n'avait jamais existé: ce n'était que trop sûr.

. Elle était forte, enfin, et très faible, comme on peut l'être, de cette idée qui toujours avait été la sienne, mais dans laquelle je ne l'avais que trop entretenue, à laquelle je ne l'avais que trop aidée à donner le pas sur les autres: à savoir que la liberté, acquise ici-bas au prix de mille et des plus difficiles renoncements, demande à ce qu'on jouisse d'elle sans restrictions dans le temps où elle est donnée, sans considération pragmatique d'aucune sorte et cela parce que l'émancipation humaine, conçue en définitve sous sa forme révolutionnaire la plus simple, qui n'en est pas moins l'émancipation humaine à tous égards, entendons-nous bien, selon les moyens dont chacun dispose, demeure la seule cause qu'il soit digne de servir. Nadja était faite pour la servir, ne fût-ce qu'en démontrant qu'il doit se fomenter autour de chaque être un complot très particulier qui n'existe pas seulement dans son imagination, dont il conviendrait, au simple point de vue de la connaissance, de tenir compte, et aussi, mais beaucoup plus dangeureusement, en passant la tête, puis un bras entre les barreaux ainsi écartés de la logique, c'est-à-dire de la plus haïssable des prisons. C'est dans la voie de cette dernière entreprise, peut-être, que j'eusse dû la retenir, mais il m'eut fallu tout d'abord prendre conscience du péril qu'elle courrait.

. ... tinte à mon oreille un nom qui n'est plus le sien.

. Mais ainsi en va, n'est-ce-pas, du monde extérieur, cette histoire à dormir debout. Ainsi fait le temps, un temps à ne pas mettre un chien dehors.

. En dépit de ce prolongement et de tous les autres qui me servent à planter une étoile au coeur même du fini. Je devine et cela n'est pas plus tôt établi que j'ai déjà deviné. N'empêche que s'il faut attendre, s'il faut vouloir être sûr, s'il faut prendre des précautions, s'il faut faire au feu la part du feu, et seulement la part, je m'y refuse absolument. Que la grande inconscience vive et sonore qui m'inspire mes seuls actes probants dispose à tout jamais de tout ce qui est moi. Je m'ôte à plaisir toute chance de lui reprendre ce qu'ici à nouveau je lui donne. Je ne veux encore une fois reconnaître qu'elle, je veux ne compter que sur elle et presque à loisir parcourir ses jetées immenses, fixant moi-même un point brillant que je sais être dans mon oeil et qui m'épargne de me heurter à ses ballots de nuit.

. La beauté sera convulsive ou ne sera pas.



En octobre 2004, alors que j'étais à Paris, j'ai visité une exposition consacrée à André Breton, à la Mairie du 9ième Arrondissement (rue Drouot). Cette photo de mon amie Carole fut prise à la sortie de l'exposition.

Pour les véritables amateurs de Breton et du surréalisme, voici un lien immensément intéressant.

www.atelierandrebreton.com

Au prochain saut

lundi 30 juin 2008

SAUT: 217


Le SAUT :217 est offert à mon frère Pierre qui célèbre aujourd’hui ses 60 ans. Nous avons signalé l’événement le dimanche 22 juin dernier et à cette occasion, Jacques, mon autre frère, a lu avec brio et beaucoup d’émotion ce poème.

Le voici. Il devient, depuis, symbolique : symbole des Trois Mousquetaires (c’est ainsi qu’on nous surnommait Pierre, Jacques et moi à Sherbrooke, sur la 10ième avenue); symbole de la fraternité si essentiellement importante et cela à tous les âges de Pierre, à toutes les occasions où il est ou sera question de sommet.


Bon anniversaire Pierre et hommage à toi, Jacques!


Mon bras au sommet de ton épaule


Je revois les planches brûlées
Deux gamins y sont grimpés
Mains noires, les yeux au loin

Je m’apeure du sang qui tache le chandail jaune
Deux errants loin de la maison
Défrichant un parc Victoria

J’entends les odeurs de l’automne
Derrière la fenêtre ouverte
Deux enfants attendent le chat en allé

Je remarche la route vers l’école
Petits sentiers de bitume et de graviers
Que deux «jean-de-brébeuf» empruntaient

Je défonce les bancs de neige
Hauts comme deux fois trois pommes
On s’en éloignait armés de nos sacs en cuir

Je regarde un enfant blessé
Paralysé aux jambes, coupé aux yeux
Il part dans une noirceur étranglée

Je retrouve, grêle et faible, un frère
Que l’on dépose, livide, dans un lit double
Main gauche à son épaule, il fait grincer les ressorts

Je découvre un camarade malade
Anémié, silencieux, inquiet
Immobilisé devant un mur froid qu’il observe

Il est loin… plus loin que les planches brûlées…
Perdu dans un parc Victoria pharmaceutique…
La fenêtre fermée… sans chat pour revenir…

Et cela dure, perdure, trop et encore…
Lui, engouffré dans sa camisole de médicaments,
Moi qui fouille un regard en exil

Je le sens s’isoler, noctambule de jour
Fantôme obscur de nuit… j’entends ses rêves
Ceux qui cauchemardent un appel à la vie

Sa claustration l’enclave, m’éloigne…
Sa solitude demande à être respectée…
Déjà, je m’ennuie dans ce désert qu’il construit

On parle peu dans les moments d’entre-vie
On ne sait quoi écouter pour entendre, à mi-voix,
Ces mots lourds qui camouflent la peur

Il est à gauche sur le lit
On nous demande des silences d’adulte
Nous refoule dans des champs stériles

Tu sais mettre du temps… comme un chat
À te recomposer dans ton corps
Tu sais jeter ce regard complice que j’attends

Tu as su comme un chat recroquevillé
Te déplier quand il le fallut
Te lever… nous regarder… et partir

Tu as quitté ce lit double, à gauche,
Pour ouvrir les portes blindées à double tour
Et respirer… l’air des sommets…


(Une fois arrivé au sommet, que l’on regarde derrière soi, en bas…
qu’est-ce ce que l’on voit?
les difficultés de la montée, du voyage,
les bons moments,les silences et les cris, les pleurs et les rires…
toute une vie déployée sur le brouillard du temps…)


«Quand vous cherchez votre frère, vous cherchez tout le monde!»Jacques Poulin


Ta main jeta les streptocoques de groupe A
Les rhumatismes articulatoires cherchant un cœur
Puis tu t’avanças… différent mais tellement le même…

Nous, on se croyait Bob Morane au visage osseux
Aux cheveux coupés en brosse et aux yeux gris
Ballantine, Bill, le géant roux, l’infatigable ami

Les ombres jaunes nous éclairaient placidement
Nous projetaient tellement loin
Nous, à nouveau, l’un près de l’autre

Elles déployaient héroïquement les aventures
Que nos imaginations à la fois prudentes et insouciantes
Avaient déposées dans nos gestes d’enfants téméraires

Et tu passas, la santé résolument ancrée
À ce qui fut, d’abord, de la non-maladie
Vers une entreprise exceptionnelle

Tu revivrais, fier Herzog, un Annapurna scout
Où l’originalité, l’exemplarité, la visibilité, la difficulté
Allaient arracher ce carcan enroulé en toi

De la loi à la promesse scoute, tu fixas ta vie
Aux principes d’ouverture à l’autre qui allaient
Pour longtemps façonner ta silhouette

Jusqu’au théâtre… Arlequin et Peer Gynt…
Jusqu’En Lutte!... au Kampuchea…
Jusqu’à Edgar Morin… la Sorbonne et Paris…

Puis cette Afrique, potière de complexité,
De relations humaines, de bonheurs et de souffrances
Prit des allures de soleil couchant se levant sur l’avenir

«les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…»
Arriva Claire, âme infatigable que l’Univers cueillit
Pour te l’offrir comme un azimut fixé vers les sommets

Alors, comme deux mains du côté du cœur
Comme deux mains du côté gauche
Le fils suivit, un 29 si près du 30

Mon bras au sommet de ton épaule
Ton bras au sommet de mon épaule
Allait se déposer sur des cous d’hommes

Hommes au regard hébété, hommes coupés d’eux-mêmes
Comme des générations de sans-papiers,
De sans-mots, de sans-habits, de blessés au coeur

Hommes fêlés en leur centre, en leur milieu
Hommes de poings et de sang aux tempes
Ces hommes que tu allais choisir de nommer

Ton bras au sommet de leurs épaules
Comme une médecine de l’âme
Tu le poses, pour qu’ils puissent se reposer

Mon frère de soixante fois la fin de juin
Mon frère de six jours après, de l’éternel chemin…
Reçois et garde mon bras au sommet de ton épaule



(Les photos prises le 22 juin le furent par notre beau-frère Roger Mongeau.)

mardi 24 juin 2008

SAUT: 216


En ce jour du 24 juin, Fête nationale des Québécois/es - et plus humblement celle du crapaud - je vous offre Gaston Miron.

Né à Saint-Agathe-des-Monts en 1928, Gaston Miron a été, sans aucun risque de se tromper, celui qui a dominé la poésie québécoise contemporaine. Arrivé à Montréal, en 1947 - l'année de naissance du crapaud - ce n'est qu'en 1953 qu'il fonde avec un groupe d'amis les Éditions de l'Hexagone. Lui à qui on a toujours reproché de ne pas publier, il dépose là Deux sangs avec Olivier Marchand.

Après cela, Miron organise de nombreux récitals de poésie, principalement avec Jean-Guy Pilon et c'est en 1957 que l'ancêtre de la Rencontre des Écrivains a lieu, sous le nom de la Rencontre des poètes.

Il part, pour deux ans à Paris, de 1959 à 1961: un voyage d'études pourrait-on dire au cours duquel il approfondit ses techniques de l'édition mais surtout fait la rencontre des plusieurs écrivains français. Militant du RIN (Rassemblement pour l'Indépendance Nationale) à son retour, il fera également partie du Mouvement Québec Français.

C'est en 1970 qu'enfin... paraîtra L'Homme Rapaillé, publié aux Presses de l'Université de Montréal, une oeuvre essentielle réunissant le travail de Miron en gestation depuis plus de vingt ans. L'impact de ce livre sur la poésie québécoise est inimaginable. Il sera reconnu et couronné par des nombreuses distinctions autant au Québec qu'en France. Il sera également traduit en plusieurs langues.

Miron, porte-parole du Québec, porte-voix de cette nation qu'il aime tant, qu'il écrit si bien, Miron fera de nombreux voyages pour en parler, le chanter de cette voix unique qui retentit encore et toujours aux oreilles du crapaud.

J'ai eu le privilège de le côtoyer à plusieurs reprises. Certaines de ces rencontres résonnent encore en moi de leurs échos inoubliables. Je vous offre aujourd'hui l'entrevue que j'ai réalisée avec lui à l'automne 1969 et publiée (le 10 décembre 1969) dans le journal LE CLAIRON de Saint-Hyacinthe. L'article portait le titre suivant: RENCONTRE AVEC GASTON MIRON, POÈTE.


Qui est Gaston Miron?
Le Livre d'Or de la Poésie Française (Pierre Seghers) dit de lui: « Il est chaleureux et fraternel, de peu l'aîné des jeunes poètes du Québec qui l'aiment et le respectent. Il collabore aux mouvements, les anime surtout, et de lui ne s'occupe guère: il n'a publié que DEUX SANGS, en 1953, alors que nombre de ses poèmes, hautes voiles du langage sur le Saint-Laurent, ont été dispersés dans les journaux et les revues.»

Pierre de Boisdeffre dans Littérature d'Aujourd'hui (Tome II) consacre ces quelques lignes à Miron: «Avec un unique recueil, Gaston Miron a dessiné une des lignes de force de la nouvelle poésie canadienne; il a su peindre, mieux que personne, «les siècles de l'hiver canadien». Boisdeffre place Gaston Miron immédiatement après Saint-Denys-Garneau, Anne Hébert, Alain Grandbois et Rina Lasnier au point de vue de importance.

Jacques Brault a présenté dans Miron le Magnifique, une étude poussée de l'oeuvre du poète.

Jean-Éthier Blais nous décrit peut-être le mieux ce curieux personnage qu'est Gaston Miron, dans Signets II: « Jamais homme ne fut aussi près de son peuple et les phrases douloureuses se succèdent les unes aux autres dans sa bouche lorsqu'il parle de ses frères, les Canadiens français meurtris dans leur langage et leur chair. Il crie leur désespoir, comme s'il voulait assumer par ses paroles toute leur révolte inaudible, alléger le poids de leurs douleurs.»

Gaston Miron fait partie de cette génération de poètes qui ont inventé une thématique de la libération de l'esprit. Il n'y aurait qu'à dire que l'Hexagone se situe entre deux manifestes: Refus Global (1948) et le Manifeste subsiste (1965), pour remarquer les influences qui peuvent jouer.

Parmi les poèmes de Miron, LA VIE AGONIQUE est à signaler parce que c'est là que l'on retrouve les phases importantes de sa démarche. Poésie toujours en mouvement, jamais ininterrompue qui commence et finit par l'amour. Tout se situe entre deux pôles: le pays et la femme.

Déjà se dessine autour du personnage, qui chaque jour est cité comme une des voix les plus importantes de la conscience québécoise, une espèce de légende. Ce grand bonhomme au regard énigmatique et troublé se définirait, à la suite de quelques rencontres, comme une présence envoûtante.

Le premier point qui nous intéressait, c'était l'Hexagone. Cette maison d'édition fondée en 1953 ne voulut jamais être soit une chapelle, soit une école littéraire mais s'efforçait de respecter l'individualité de chacun des poètes qui s'y trouvaient. La première tâche fut de trouver un public qui sortirait le poète de son isolement où la société le reléguait ou lui-même il s'installait..

L'Hexagone a également posé une thématique: l'identité. Ayant pour principe, et Miron insiste beaucoup là-dessus, qu'on ne peut passer à l'universel sans conquérir globalement le spécifique (le particulier), on en est donc arrivé à poser le problème d'une littérature nationale. Miron dit du spécifique que c'est «une expression différenciée de l'humanité» et il continue sur ce sujet.


MIRON: Au début c'était analogique. Mais après, à partir de nous, on ne peut être l'un et l'autre séparément. On ne peut être universel sans être spécifique. Quand je lis Goethe, je suis Allemand. Quand je lis Shakespeare, je suis Anglais. Je voudrais que les autres en arrivent quand ils lisent une oeuvre québécoise de calibre à se dire, moi aussi, je participe à une expression de l'humanité qui est québécoise. Je ne peux pas être complètement moi comme individu et personne si la structure globale m'empêche de l'être. Je nais dans une culture donnée qui est une version de l'humanité. Pour que le «je» puisse s'épanouir il faut que la culture soit libre. Et nous n'avons pas le plein exercice de notre culture. Nous vivons dans la déstructuration permanente.

LE CLAIRON: Que faire alors?

MIRON: Une culture doit opérer un choix fondamental. Elle doit poser le problème de son destin de façon globale. C'est notre situation politique et historique qui forme un empêchement à régler globalement le problème.

LE CLAIRON: L'Hexagone a surtout édité de la poésie. Pourriez-vous nous donner votre définition de la poésie?

MIRON: La poésie étant essentiellement dynamique, elle ne se laisse pas définir. On pourrait dire que c'est l'histoire du fondamental humain, d'une rupture à l'autre dans l'histoire de ce fondamental. Et c'est ainsi que l'homme avance, l'homme-espèce et l'homme-historique, de rupture en rupture. La rupture est toujours un maillon évolutif, qu'elle soit lente évolution ou brusque mutation. Elle commence toujours par un chaos initial depuis lequel se reconstitue une nouvelle totalité de l'homme et de ses formes, et ainsi de suite. La poésie est en quelque sorte la matrice ou l'âme de cette histoire. Elle est à la fois, si on la considère dans l'ensemble de ses moments, enveloppante et débordante, placenta et éclatement.

LE CLAIRON: Et vous, pourquoi a-t-on de la difficulté à rejoindre vos textes, à vous suivre directement comme poète?

MIRON: Je disparais dans la marée brumeuse de ce peuple au regard épaillé sur ce qu'il voit. Je suis un poète en morceaux, un poète épaillé, dans ma vie individuelle et dans ma vie sociale. Dans ce sens-là, je suis à l'image de la collectivité qui a été atomisée, fragmentée. À l'image de l'homme séparé de lui-même. Mais nous sommes en train de nous rapailler, de refaire l'unité de l'homme québécois; en lui et dans sa structure globale.

LE CLAIRON: Tout le monde sait à quel point vous êtes engagé dans la lutte politique au Québec. Votre activité au Front du Québec Français en est un témoignage. J'aimerais que vous nous dégagiez un tableau de la situation politique actuelle.

MIRON: J'aimerais signaler au départ que nous vivons actuellement l'aventure qui relève de la naissance d'une conscience nationale en train de se former, d'un vouloir-vivre collectif. Nous sommes à nous reposséder. Depuis la prise du pouvoir par l'Union Nationale en 1966, nous sommes en face d'une situation inédite qui se dégage aujourd'hui. Nous assistons à un vacuum du pouvoir chez les deux partis traditionnels. Également, à un vacuum idéologique par le fait que les anciennes idéologies ne répondent plus à la situation actuelle. Il y a aussi un élément important et c'est que les générations intermédiaires tiennent le coup en tant que générations et non plus comme cas isolés. Et la jeunesse de plus en plus considérable, de plus en plus instruite qui n'est pas marquée par les traumatismes de pauvreté et de peur. À partir de ça tout est possible pour la construction d'un Québec nouveau. On est en train d'esquisser un modèle québécois. On assiste aussi à un affrontement préléminaire qui est à la fois un affrontement final quant au choix que l'on doit poser. Examinons la situation actuelle à partir d'événements tels le Bill 63, le règlement municipal Drapeau-Saulnier.
D'un côté nous avons le gouvernement qui impose des mesures appuyées par le Conseil du Patronnat, la Chambre de Commerce et Clubs Sociaux et de l'autre les syndicats et une forte partie de l'opinion publique.
Nous sommes devant un parlement monolithique - sauf quelques individus - schizophrène, dépassé par les événements, coupé du peuple, loufoque, incohérent, qui ne se maintient que par la force, qui glisse vers l'arbitraire et la répression. Un gouvernement à comportement aberrant, en queue de veau. Le maintien du statu-quo devient la raison d'état de ce gouvernement à la remorque des fédéralistes d'Ottawa. Il est évident que cela peut nous mener à une forme de facisme qui se manifeste lorsque les rapports entre les humains sont faussés par l'envahissement de l'appareil politique et policier dans la vie individuelle de chacun. À ce moment-là, tout le monde devient suspect à tout le monde; chacun est présumé coupable de quelque chose. C'est le climat de suspicion qui abolit la liberté.
J'aimerais ajouter qu'il y a actuellement une exploitation éhontée de l'aliénation d'un peuple au service des mystifications et des privilèges. Tout ça touche à l'anthropologie québécoise. Comme exemple citons le fait de propager des épouvantails, d'induire les gens à des raisonnements sophistes qui nous empêchent de voir la réalité, de s'ingénier au chantage comme M. Bertrand qui dit que le peuple québécois ne veut pas choisir entre son appartenance linguistique et son appartenance économique. Je voudrais dire que parler de la langue en terme quantitatif c'est vrai et c'est pas vrai. On compare les 5 millions de francophones aux 200 millions d'anglophones du continent. Cette comparaison est justifiable dans le statu-quo. Dans une perspective de l'indépendance le rapport devient d'une entité face à une autre entité. Une entité juridique, politique, économique et culturelle face à une autre entité. D'accord, le Québec ne sera jamais une entité de même grandeur que les États-Unis, mais on cessera de minimiser les 5 millions de Québécois par rapport à 200 millions d'Américains. On ne dit jamais 40 millions de Français contre 100 millions d'Allemands. Nous sommes un petit peuple et nous nous devons d'assumer notre destin. Quel que soit l'ordre de grandeur, il faut l'assumer parce que c'est une forme différenciée de l'humanité et cela c'est important. Je trouve que c'est un défi plus exaltant que celui de Trudeau et les autres fédéralistes parce qu'il débouche sur l'universel alors que l'autre ne débouche que sur une plus ou moins grande participation à la Confédération canadienne. Mieux vaut se tailler une place comme identité au même titre que toutes celles de la terre.
Il y a un dernier point que je voudrais soulever sur cette question et c'est le mépris dans lequel on tient l'homme québécois chez les tenants du statu-quo. Mépris que l'on retrouve chez les peuples infériorisés collectivement, ce qui ne veut pas dire inférieurs. Si cette infériorisation se prolonge, elle engendre toutes sortes de ravages: honte de soi, mépris de soi. Signalons que ce mépris se manifeste chez la classe-écran, c'est-à-dire celle qui collabore avec la majorité dominante. Ils ont pour tâche de dire que le Québécois est incapable par lui-même, qu'il ne peut trouver des idées originales et doit les importer de l'étranger, qu'il est inapte à la démocratie.

LE CLAIRON: Peut-on dire que vous êtes un poète engagé?

MIRON: Il n'y a pas de poésie engagée. Tout texte engage. J'ai essayé d'aggrandir ma poésie à l'échelon de tout l'homme et même d'exprimer la dimension politique de l'homme. Ma poésie est un engagement culturel global vis-à-vis le fait canadien-français.

Lorsqu'on laisse Gaston Miron, il semble que tout commence et non pas que quelque chose vient de se terminer.
En partant, il laisse pour notre chronique un poème inédit appelé: L'homme ressoudé.

J'ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
il y a longtemps que je ne m'étais pas revu
et me voici comme un homme dans une maison
qui s'est faite en son absence
je te salue silence

je ne suis plus revenu pour revenir
je suis arrivé à ce qui commence





(30)




Cet homme ressoudé allait devenir L'Homme rapaillé.

Le crapaud ne saurait oublier les trois séances de travail (une au restaurant du Club Canadien, la deuxième dans les bureaux de l'Hexagone situés à l'époque autour du Carré Saint-Louis et la troisième, dans les rues de Montréal). Elles me permirent d'entreprendre et de finaliser cette entrevue. Miron ne voulait pas que les mots qui allaient être publiés ne soient pas exactement ce qu'il souhaitait transmettre. C'est ensemble que nous l'avons peaufiner mais je ne saurais oublier, marchant tout près de ce géant, cette façon si intensément personnelle de parler, rire et chanter comme s'il lançait un «call» à la nation québécoise, à tous les humains québécois.


(Les photos originales sont de Paul Labelle, photographe de Saint-Hyacinthe)

Bonne Saint-Jean-Baptiste.

Si Nathan avait su... (Partie 2) -34-

  Madame Saint-Gelais, précipitamment, ferma la porte du local où s’achevait la réunion de parents. Elle prit la parole: - Je vous demande d...