mardi 20 février 2024

Un être dépressif - 10 -

 


 

Quelques passages de ce billet pourront irriter la sensibilité de certains lecteurs, lectrices.  Ayant choisi de tout écrire sur ce qui s’est réellement déroulé lors de mes sept (7) jours dans cet hôpital, je ne censurerai rien. N’y voyez aucun jugement porté sur mes compagnons d’asile, mes camarades aux prises avec les tribulations de la maladie mentale.

Un être dépressif

 - 10 -

One flew over the Cuckoo’s nest !
Vivre, c’est survivre à hier...




    Phuoc, se portant garant de moi, a assuré le médecin qui nous a reçus que j’allais coopérer à mon traitement. Celui-ci fit alors avancer un fauteuil roulant ; on m’y installa pour me conduire vers l’aile psychiatrique de l’hôpital Trung tâm điều dưỡng sức khỏe tâm thần de Da Nang (Centre de soins infirmiers en santé mentale de Da Nang).

Permettez-moi, avant d’entrer dans le détail de ce séjour,  de préciser deux trois éléments qui doivent être pris en compte autant par le lecteur/la lectrice que moi-même qui regarde ces sept jours avec le recul de près de trois ans.

Le premier : mon niveau de conscience depuis les gestes suicidaires et un peu auparavant. Étais-je lucide, sagace avant de les poser, ce qui déboucha sur mon arrivée dans cet endroit sinistre ? Conscient ? Ma réponse se résumerait ainsi : oui, je savais pertinemment bien, non pas ce que j’allais faire, mais ce que je devais absolument faire afin de me libérer du piège dans lequel une série d’erreurs médicales m’avaient enfoncé. Le 13 avril, autour de 8 heures du matin, je sombrai dans l’inconscience. Si celle-ci induit un agir irréfléchi, j’avoue, qu’ingurgitant des pilules j’étais tout à fait conscient, sachant très bien ce dont j’attendais de ce cocktail. Idem pour la chaise dans les WC de l’hôpital Général de Da Nang. Par la suite, ma dépendance aux autres accapara la place de ma conscience.

Le second : l’immense difficulté à soutenir le rythme stupéfiant du sevrage qui n’alimentait aucun espoir que ma condition - autant physique que mentale - puisse s’améliorer. Mon arrivée à cet hôpital spécialisé coïncida ou précipita une nécessité, celle de créer un personnage imaginaire devant se conformer à  un environnement qui dissolvait toutes mes capacités d’adaptation. Un environnement dans lequel évoluaient que des hommes - des très jeunes jusqu’à des assez vieux - dégageant une ténébreuse aura de solitude. Ce n’était pas un environnement, c’était un isolement.  Ce personnage qu’il m’est possible maintenant de regarder agir, devait tâcher d’être parmi des êtres qui, manifestement, avaient été soutirés à leur milieu naturel pour je ne sais trop quelles raisons, quels diagnostics. 

Le dernier point : ma santé physique. Depuis les bouleversements liés aux brusques modifications de ma médication, ma vue devient de plus en plus floue, j’aurai perdu le sommeil, l’appétit et 25 kilos. J’entre donc ici dans un état de total épuisement, n’ayant aucune souvenance d’avoir dormi et cela depuis plusieurs semaines. Étendu, les yeux fermés, et cela autant de jour que de nuit, je savais pertinemment qu’il m’était possible d’ouvrir les yeux à tout moment.

Aucune souvenance d’avoir pris un repas et cela depuis plusieurs semaines. Tout ce que je sais c’est que maintenant je dois me nourrir... c’est l’assise même de la santé selon les Vietnamiens, c’est la question sine qua non pour y demeurer.

Entrons...

 

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    Il aura fallu contourner d’étourdissants couloirs avant de parvenir à l’aile où l’on m’assigne. Dépourvu du sens de l’orientation, il m’est impossible de mémoriser le trajet. On s’arrêta devant une porte triplement verrouillée. Phuoc est avec moi. Ne parle pas.

On nous ouvre. Deux employés prennent le relais. Me conduisent à cette chambre disposant de trois lits. Trois grabats. Celui qui sera le mien est collé à une grande fenêtre donnant sur le poste occupé par ce que j’imagine être des infirmiers. On croirait un mirador.

Étourdi, j’évalue le matelas qui semble aussi dur qu’une planche. Sans oreiller, sans drap. Au plafond, un ventilateur tourne à vitesse réduite. Phuoc parle avec un de mes compagnons de salle. Chacun opine de la tête. De plus en plus étourdi, je m’affaisse lourdement. Position fœtale.

Phuoc doit quitter les lieux, les règles anti-covid en vigueur l’y obligent. Il me salue, mais je n’ai aucun souvenir de son départ. Une préposée arrive, me remet une tenue similaire à tous les patients qui se sont agglutinés à la porte de la salle. Bleue. Pour une première fois depuis des lustres, j’habille du “small”. C’est à ce moment précis que j’apprends qu’ici, l’intimité n’existe pas. Ils déshabillent leur nouveau camarade. Un étranger. Le seul sur tout le plancher. Et il est mal en point.


 

     C’est une odeur de remugle qui me ramène à la réalité. J’opte - c’est mon personnage imaginaire qui m’y incite - j’opte donc pour l’indifférence. Mon voisin numéro 1 sera le seul et unique individu à pouvoir converser en anglais avec moi. Il m’annonce être ici parce qu’il a critiqué le Parti communiste du Vietnam dans son patelin, quelque part dans le centre du pays. Il s’attend à être fusillé d’un jour à l’autre. À 50 ans, c’est sa deuxième semaine à l’hôpital, auparavant, en prison  il a intenté à ses jours plusieurs fois. Sa famille l’a renié non pas à cause de ses idées politiques, mais en raison de sa volonté de se donner la mort. Inacceptable pour les bouddhistes.

Mon colocataire numéro 2 entre et sort de la pièce à intervalles réguliers. S’il a 20 ans, c’est récent. Dans notre salle, il est étendu sur son lit, la figure contre le mur. À l’extérieur, aucune idée sur ce qu’il fait. Sept jours et je ne l’aurai jamais entendu dire un seul mot.

Ma thérapie par la nourriture débute sévèrement : un plateau sur lequel il y a une soupe (pho) typique de Da Nang le Bun Bo Hue ainsi qu’un Cao Lau, nouilles de porc laqué et aux herbes. La préposée m’invite à sortir de la salle et m’installe à la porte, sur un banc qui donne sur une cour intérieure très ensoleillée. Autour de ce jardin rectangulaire, des couloirs qu’arpentent d’autres hommes en bleu. Plusieurs s’arrêtent devant moi, examinent les deux plats, salivent puis continuent leur marche dans un régulier froissement de savates. Sans que je puisse réagir, un pensionnaire se précipite vers moi avec l’intention évidente d’attraper l’un ou l’autre des deux plats. Ses yeux percent littéralement la carapace que j’essaie d’afficher. Des patients l’immobilisent avant de le conduire je ne sais trop à quel endroit, sauf que j’entends, au loin, des râles qui tiennent davantage de l’animal que de l’humain. Je ne connais pas encore les règles du jeu, ses lois internes.

Je mange, mais comme j’aurais apprécié que le pillard eut été plus efficace.

 

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    L’obscurité enveloppe la totalité de l’aile. Aux dix mètres environ, une ampoule électrique jette par terre un éclairage inadéquat. Mon prisonnier politique me prend par le bras et m’amène à pas de tortue vers un attroupement. Distribution de pilules. La même pour tous. Je ne sais trop de quoi il s’agit, sans doute un somnifère. Si certains guettent la nourriture, d’autres épient les médicaments. Des échanges se trament. Du  troc : médicaments contre services sexuels. Les plus jeunes s’y adonnent allègrement. Ils craignent d’être seuls la nuit. Bientôt je vivrai l’objet de leur inquiétude.

Ce scénario sera le même tous les soirs, tout comme se répète celui du jour se résumant... à attendre. Pas de petit déjeuner. Midi, on ouvre une grande salle dans laquelle chacun des patients se présente pour y recevoir sa ration. Fin d’après-midi, on ouvre la même grande salle dans laquelle on leur distribue le dernier repas de la journée. Plusieurs profitent de la générosité de leurs parents qui envoient des victuailles qu’ils ont avantage à cacher pour ne pas qu’on les leur dérobe. Comme ma thérapie se veut centrée sur l’alimentation, je n’ai pas à me rendre à cet endroit, on me sert à l’entrée de la chambre.

 

Puis c’est la nuit.

 

    L’horrible nuit. Cauchemardesque. Terrifiante. Inhumaine. Je les ai comptées : huit. Encore maintenant, comme un reflux, elles me reviennent à l’esprit dans toute leur répugnance. Leur monstruosité. C’est véritablement ici que se développe l’atmosphère de ONE FLEW OVER THE CUCKOO’S NEST...

Je suis convaincu qu’une personne ayant vécu cela, une fois sortie de cette aile psychiatrique, n’aura jamais le courage d’en parler, encore moins de le décrier, seulement... l’oublier, si cela est possible. Il m’aura fallu près de trois années avant de regarder cela en face.

À la suite de la distribution du remède devant favoriser le sommeil, le personnel de nuit entre en action : un seul préposé pour plus de cinquante patients. Je le vois par la fenêtre adjacente à mon lit qui donne sur le poste des infirmiers. Autant que je me souvienne, ce sera le même individu toute la semaine. Casque d’écoute aux oreilles, nez plongé dans un livre. Aucune intervention de sa part. Il surveille le bureau et un trousseau de clés déposé sur celui-ci.

Mon colocataire prisonnier politique ferme la porte, ce qui n’empêche pas d’entendre d’abominables cris provenant de derrière les salles les plus éloignées de nous. Ils s’entremêlent à ceux du jeune adolescent, celui qui pleure toute la journée et que d’autres patients frappent pour donner un sens à ses hurlements, et qui habite la chambre à côté de la nôtre.

À ce vacarme infernal, le bruit que font quatre individus entrant dans notre chambre - ils sont armés de bâtons pouvant servir de matraques - est assourdissant. Je ne bouge pas. Un des leurs vide la petite commode dans laquelle nos objets personnels sont rangés. Balance tout le contenu par terre avant de se diriger vers moi. Il s’adresse en vietnamien. Son gourdin sous ma gorge n’a pour but que de m’apeurer. Figé, je ne bouge plus. Ses yeux démoniaques m’observent. Il grimace un sourire arrogant qui me glace littéralement.

L’invasion n’est pas terminée. Le colocataire numéro 2 devient la cible du quatuor. Immobile sur son lit, en deux secondes on le dénude. Chacun, l’un après l’autre, l’aura brutalement sodomisé. Toujours immobile et silencieux, une fois les agresseurs disparus, il se lève pitoyablement, ne regarde rien autour de lui, revêt le pantalon bleu... taché de sang.

 Le carnaval durera huit nuits.


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À la prochaine

jeudi 15 février 2024

Un être dépressif - 9 -

 


Un être dépressif
 
- 9 -
 
Une flamme vacille autour de son porteur
sans l‘éclairer...

                                                                                           



    Il y aurait, semble-t-il, une lumière au bout du tunnel... Au bout du couloir, une salle de bain avec fenêtre ouverte et une chaise adossée au mur. C’est moi, péniblement, qui l’y ait installée. À l’extérieur, au pied du troisième étage de cet hôpital situé en plein cœur de Da Nang, s’affairent des excavateurs ; le bruit assourdissant circule dans la verrière. Lorsque les infirmières achèveront de se pencher sur les lits des patients pour ensuite retourner au poste de contrôle, le chemin sera libre. Personne ne remarquera cet étranger qui, péniblement, marche vers les WC. Y entre. Grimpe sur la chaise. Lui manque quelques centimètres pour empoigner l’appui fenêtre. Piaffe péniblement sur le mur. Ce travail l’essouffle. Il n’aura pas la force de s’accrocher, s’y maintenir, de se soulever, s’y déposer la moitié du corps, de se tenir en équilibre avant de basculer vers l’extérieur. Il pleure. Constate sa dégénérescence. Péniblement, retourne à son lit.

 

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    Comme une toile qui s’abaisse, la noirceur emplit les fenêtres de la verrière devenue miroir. Les bruits, dehors, se sont tus. L’infirmière ne me connaît pas, ne sait pas que me proposer à manger est une vaine opération. Elle jette un regard furtif, puis quitte le couloir, me laissant seul avec ma pénible frustration.

Est-ce que je revois le 401 ou l’imagine ? Je ne veux plus demeurer ici. Il faut que Phuoc le sache. Me ramène à l’appartement. Le seul moyen efficace pour y arriver, c’est d’exiger de rencontrer l’administratrice et lui signifier que je dois quitter l’hôpital. 

Je réussirai à me faire comprendre, le lendemain, et pour réponse on me dit - toujours dans un anglais sommaire - que je suis libre de partir, personne ne me retient, qu’il suffit simplement de régler la note, tout comme on le fait au restaurant. On communiquera avec mon répondant qui se présentera en début d’après-midi. 

C’est plus tard que j’apprendrai de sa part qu’il a communiqué avec ma famille au Québec ainsi qu’avec mon ami Piero à Saïgon afin de ramasser la somme nécessaire pour régler les honoraires dus à l’hôpital Général de Da Nang.

Le type qui monte sur le siège arrière de la moto de Phuoc, lorsque je serai face à lui devant le miroir de la salle de bain du 401, a les cheveux en bataille, une barbe de dix jours et l’allure d’un revenant de guerre. Le silence de la propriétaire du building m’anéantit par son ahurissement. Sans doute ne s’attendait-elle pas à ce que je revienne et si cela allait se réaliser, dans un tel état.

Grimper les escaliers fut un supplice. Phuoc m’a expliqué que pour les descendre, il y a plus de dix jours, il aura fallu m’envelopper dans un drap car la civière ne pouvait atteindre l’étage. Ils étaient six hommes. Et un linceul...

La réaction de CaCao, le chien de mon voisin de palier, lorsque, péniblement, je pus entrer, retrouver les lieux que je souhaitais quitter définitivement, a été de renifler mes pieds, comme s’il voulait s’assurer que c’était bien celui qui vivait ici... avant.

Je me suis étendu sur le lit...

 

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    Phuoc pela une orange. Me l’offrit. Un verre d’eau suffira. Il me raconta le 13 avril comme il l’avait vécu, et cela à partir de 17 heures. Il n’avait aucune idée de ce qui se passait à l’intérieur du 401. “ J’ai frappé à ta porte. Pas de réponse. Une deuxième et une troisième fois. Rien. Je suis descendu chez la propriétaire afin de récupérer la clé de secours. Son mari m’a accompagné. Une fois entrés, nous t’avons trouvé sur le lit, inconscient, respirant péniblement. Par intermittence. Tu avais vomi, ton t-shirt sali en témoignait ; uriné aussi. Il fallait rejoindre une ambulance pour te conduire aux urgences. Rapidement on a constaté qu’il serait impossible de te transporter sur un brancard. Je t’ai changé. Nous t’avons enroulé dans le drap du lit et à six hommes, péniblement, nous t’avons glissé dans l’ambulance et filé en direction de l’hôpital Général de Da Nang. Je suis monté à côté de toi. Une fois arrivés, devant ce qui semblait être une situation critique, on a oublié les procédures habituelles d’inscription et immédiatement tu t’es retrouvé dans l’aile des urgences. On s’est occupé de toi alors que je remplissais les formulaires d’enregistrement. J’ai laissé mes coordonnées et j’ai dû quitter les lieux en raison des restrictions liées à la covid-19.”

Je comprenais le déroulement de cette opération sauvetage et pus mettre, péniblement, bout à bout les événements du 13 avril jusqu’à maintenant, convaincu toutefois que rien encore n’était réglé.

L’après-midi de mon retour au 401 fut consacré à la douche et à une visite indispensable chez le coiffeur. En fin de journée, l’adorable Bim, l’amie de cœur de Phuoc, débarquait à Da Nang. Elle me proposa des massages de tête. C’est à ce moment, étendu sur le lit qui devait être mon cercueil, que mon voisin de palier a rejoint au téléphone mon frère Pierre et ma belle-sœur Claire, au Québec. Nous nous sommes vus. Je crois qu’ils ne m’ont pas reconnu. Je parlais difficilement, péniblement... Je me souviens toutefois que c’est à ce moment-là que j’ai réalisé physiquement ne pas être mort...

Alors que Phuoc et Bim partaient pour la soirée à Hoi An - 20 kilomètres de Da Nang - je demeurai seul dans le 401, après avoir refusé de manger - ce qui agaça les deux amoureux - j’ai alors réalisé que mes tentatives de suicide, celle des médicaments, et l’autre, dans la salle de bain au bout du couloir de l’hôpital, en lien direct avec mes maux de tête, mes cauchemars, mes hallucinations, tout cela n’était pas réglé.

Il aura fallu deux jours d’insistance à Phuoc avant que j’accepte de monter dans une voiture taxi nous menant à une nouvelle clinique afin de rencontrer un autre médecin pouvant m’aider. L’infirmière qui nous y a reçus déclara que ma situation exigeait des soins psychiatriques et me recommanda un endroit pouvant répondre à mes besoins. Je ne pourrai jamais oublier le regard funeste dirigé au patient cacochyme étendu devant elle ; ses derniers mots furent... “bonne chance”.

En ambulance et péniblement nous sommes arrivés à cet hôpital situé tout près du pont Son Ang et à flanc de montagnes. Au cours du trajet, j’ai expliqué à Phuoc ce qui m’avait amené aux urgences. Aucun jugement de sa part, mais il saisit mieux la prescription de l’infirmière que nous venions de laisser.

Rencontre avec le médecin en charge des entrées. Je me souviens m’être étendu sur une civière dans le bureau, complètement épuisé. Une seule condition à mon admission, je devais m’engager à manger. Phuoc acquiesça.

 

À la prochaine  



dimanche 11 février 2024

Un être dépressif - 8 -

 


Un être dépressif

- 8 -

Comment revient-t-on d’un coma de quatre jours ?

Où sommes-nous durant ce temps éteint ?


    Encore maintenant je n’arrive pas à me souvenir de l’instant précis au cours duquel mes yeux se sont ouverts. Rouverts. Que ce panorama irréel: mains et pieds liés, inconfortablement étendu sur une  civière dans une immense pièce non climatisée, quelques lits sur lesquels des gens reposent en décubitus, puis ce bruit infernal de machines à l’extérieur, il semble qu’on y travaille ou restaure autour de la bâtisse que finalement je reconnais comme étant ... un hôpital.

Comment y suis-je arrivé ? Pour quelle raison m’a-t-on installé sur ce pénible grabat ? Quelle est cette odeur fétide flottant dans l’air humide ? Qui sont ces gens qui me sont inconnus, autant ceux et celles qui sont alités que ceux et celles qui traversent la pièce, y reviennent sans jamais s’arrêter à moi ? D’ailleurs, qui est cette personne que je nomme “moi” ?

Un médecin, finalement, s’approche. Son anglais est correct. Il me demande mon nom, mon âge, mon adresse et si le nom de Phuoc me rappelle quelque chose. C’est à ce moment-là que j’arrive laborieusement à faire quelques liens, ressentant fortement le besoin de voir mon voisin de palier. En raison de la covid, seul le personnel est autorisé à circuler dans l’hôpital. Il me rassure en disant que le service dans lequel j’ai atterri possède les coordonnées de mon répondant.

Pas question de délier mes mains et mes pieds, ça semble faire partie du protocole tout comme ce soluté et les injections parcimonieuses ; je n’arrive pas à mesurer le temps qui passe, encore moins le temps précédant mon arrivée ici.




    Je le comprendrai plus tard, mais le sevrage débute. J’entends, au-delà du chahut ambiant, des cris devenus tapage, un tintamarre de sons qu’il m’est impossible de localiser ailleurs que dans mes propres oreilles. Est-ce que moi-même je participe à ce raffut ? Aucune idée, mais je demande que l’on assourdisse la pièce. On me répond qu’un total silence y règne.

Lorsque le tohu-bohu enfin se calme, ce sont des images irréelles qui emplissent et déforment mon environnement. Une qu’il m’est impossible d’oublier car elle m’a poursuivi longtemps : cette femme sur son lit placé en diagonale du mien feuillette une revue, au-dessus d’elle un homme, vietnamien, se penche et examine avec attention la poitrine dénudée de celle qui ne semble aucunement en être incommodée. J’avise la jeune infirmière. Il n’y a personne ni dans le lit ni au-dessus de celui-ci.

Les images qui m’éblouissent, je les perçois autant de jour que de nuit. D’ailleurs, je n’ai aucune idée si nous sommes le jour ou la nuit. Il me semble que le personnel travaille 24 h sur 24, sans relâche, mimant les mêmes actions et qu’une grave pénurie de médecins oblige ces dames vêtues de blanc à simuler des gestes médicaux. Après ma rencontre avec le jeune médecin m’ayant posé quelques questions plutôt générales, je n’aurai plus aucune visite, sauf pour les injections et mon continuel refus à la nourriture que l’on m’offre. Si, quelques jours plus tard, je n’avais pas demandé à changer de décor, fort possiblement que j’y serais toujours. 

Survivre à un sevrage, c’est aussi pénible que souffrir d’un total assèchement intérieur que rien ne peut irriguer. Tous les sens ayant été surexcités, atteints un niveau maximal d’ataraxie puis, brutalement,  chutent librement dans les abysses de l’inconnu... sans filet de sécurité.Je ne mange toujours pas. On m’hydrate de force. Mes intestins, déjà au ralenti depuis des semaines, refusent de collaborer. Une sonde permet d’évacuer, du moins c’est ce queplus tard j’ai pensé, autant l’urine que d’autres déchets toxiques.

De mon passage dans cet hôpital qui aura duré une dizaine de jours, aucun contact avec l’extérieur proche et lointain, aucune information sur ce qui allait se dérouler, ce qui s’était déroulé une fois que j’eus fermé les yeux. Encore moins sur ce qui allait m’arriver. Phuoc avait eu l’idée de laisser mon téléphone portable et mon porte-feuille à l’appartement, question de sécurité m’avouera-t-il plus tard. Je vis donc exclus du monde...

Un jour - aucune idée quand - une administratrice de l’hôpital me propose de déménager dans la section réservée aux étrangers, mieux adaptée à mes besoins, dit-elle. Précisant du même coup que le tarif ne serait pas le même. Je refuse, mais insiste pour quitter l’aile où je me trouve actuellement, imaginant que bruits et sons chimériques allaient disparaître dans un nouvel environnement. Quelque temps, à la suite de cette rencontre, je me retrouve sur le même lit inconfortable, dans un endroit avec verrière. Je demeure toujours au troisième étage, on me l’a précisé, et l’important chantier de construction semble s’être rapproché.

Les interminables heures ne sont plus que la somme de moments passivement supportés à tenter de retrouver le fil conducteur m’ayant conduit ici ; elles s’allongent, porteuses de fort peu d’informations. Ça sera les maux de tête, ce brouillard qui m’enveloppe, ce seront eux qui établiront le lien manquant : la couleur des pilules, l’obscurité de l’appartement, le dégoût dans ma bouche et... d’avoir fermé les yeux.

Une salle de bain occupe l’espace tout au bout du couloir de cette verrière qui n’abrite qu’un seul patient, moi. À l’intérieur, à environ deux mètres du sol, une fenêtre. Ouverte. Elle fera l’affaire si je réussis à m’y rendre, je trouve un tabouret pour grimper et, m’y insérer puis glisser vers le sol.

Cette fois sera la bonne.


À la prochaine   

                                        

mardi 6 février 2024

Un être dépressif... TIRÉ À PART # 2

 


TIRÉ À PART... # 2

DÉPRESSION

Les sens d’un être dépressif n’ont plus de sens,
devenus une boussole qui a perdu le nord ...



Un être dépressif marche seul dans la nuit sur une route sans balises...
sans torche électrique, sans boussole...
il ne mesure ni la route franchie, ni celle devant lui...
 
Dans la tête d’un être dépressif, rivés au centre de son cerveau étourdi,
des images kaléidoscopiques,
des simulacres fantomatiques,
des rêves chimériques,
des cauchemars enveloppés dans des épaisseurs de tonnerre...
 
Et, omniprésentes, une idée de revolver,
l’obsession d’une chute provoquée, fatale,
une corde enroulée au bord de la fenêtre...
omniprésent cet amorphe étouffement des pilules...
 
La lourdeur du corps d’un être dépressif lui pèse telle l’enclume qu’il transporte sans jamais la poser...
 
La sécheresse du cœur d’un être dépressif, qu’un soleil noir crève de ses éclats ininterrompus, n’implore pas la pluie...
 
On s’attarde sur le terrain glissant d’un être dépressif , il s’enlise davantage...
 
Les oreilles d’un être dépressif entendent ce qu’aucune autre personne n’entend ; des bruits, leurs interminables échos, du vacarme ahurissant, 
du tapage tumultueux...
 
Les yeux ne perçoivent que du noir-et-blanc dans les couleurs...
 
La voix rocailleuse d’un être dépressif se fossilise graduellement, lentement se perd entre les mots décousus, devenus des sons disloqués qui n’ont aucun sens pour celui, pour celle qui l’écoutent... 
 
Une main tendue devient épée, harpon, grappin qu’un être dépressif  redoute...
 
Les phrases positives, élégamment prononcées, pour un être dépressif ne sont que de superficiels babillages, de futiles jacasseries...
 
Il en est de même des conseils qui, pour un être dépressif, se logent dans la catégorie des inutilités...
 
Les jugements sur l’attitude d’un être dépressif, ne sont autre chose que le signe de l’incompréhension de ce qui est incompréhensible...

 
Et si...
maintenant, avant, plus tard...
je ne vois plus les sons
n’entendais plus les couleurs
ne toucherai pas les odeurs
ne goutte pas le soleil
ne sentais plus l’obscurité
Suis-je ? 
Étais-je ? 
Serai-je ?  

Un être dépressif...  

 


 

vendredi 2 février 2024

Un être dépressif - 7 -

 



Un être dépressif

- 7 -

Il n’y a qu’un seul 13 avril 2021


C’est un mardi.
Le deuxième du mois d’avril.
Les mesures sanitaires, assouplies un peu partout au Vietnam, accordent un certain répit à la ville de Da-Nang .
 
Ce mardi d’avril, 7 heures du matin, appartement 401, rideaux fermés.
Le soleil n’y pénètre pas.
De mes pensées fugaces une seule colle à mon cerveau : mon visa expire dans 11 jours et je devrai  le renouveler.
Mais j’en aurai plus besoin.
 
Je sors de la salle de bain.
M’arrête devant un commutateur.
Coupe la climatisation ; j’en n’ai plus besoin.
 
Combien ai-je de médicaments dans mes mains ?
Plus de cinquante, de couleurs différentes, aux noms inusités ;  aucun n’a atteint sa date de péremption.
J’en ai encore besoin, du moins pour quelques instants.
 
Phuoc - je l’ai entendu il y a quelques minutes - a glissé une note sous ma porte : “  Don't forget to feed the dog and if I'm not home by 5, you go out with him. See you later. “
 
Il est prévoyant.
 
Je regarde la table.
Toutes les pilules prescrites s’y trouvent, emmêlées les unes aux autres. 
On dirait des cartouches.
Les boîtiers, je les jette à la poubelle. Bien au fond du sac plastique.
J’en ai plus besoin.
 
Une orange roule. Tombe au sol. Je ne la ramasse pas.
J’en ai plus besoin.
 
Je vérifie que la porte soit bien verrouillée ; répète le geste deux fois.
Et une troisième.
Zéro pensée traverse mon esprit.
 
J’évalue la distance entre la chaise et le lit.
Je n’aurai qu’à déposer le verre sur le comptoir de la cuisine
- j’en aurai plus besoin - puis m’étendre.
Un regret. J’ingurgite mon cocktail de médicaments avec de l’eau.
Un dernier cognac aurait été plus convenant...
 
Vue la quantité, je crains manquer de temps pour tout ingurgiter.
Si longtemps sans rien avaler.
Aucune notion du temps que cela prendra.
Ce n’est plus important, je n’en ai plus.
Il disparaîtra avec moi.
On n’a plus besoin l’un de l’autre.
 
Je m’étends sur le lit.
Un éternel silence m’y attend.

 

! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !

 

    Presque trois ans plus tard, alors que je me remémore ce mardi 13 avril 2021, les images qui s’accrochent à mon esprit demeurent d’un flou clair, net et précis. Un enchevêtrement indescriptible d’images et de sensations. Tout est parfaitement clair, net et précis, mais complètement flou.

Je revois l’obscurité de l’appartement, ces rubans de lumière qui cherchent à outrepasser les rideaux encadrant les fenêtres du 401.

La table devenue vide, le verre aussi ; la pièce vide ; tout ce vide me remplit d’un profond silence. Aigu.

Ce lit connaît parfaitement les formes de mon corps étique. Il a été nettoyé la veille par la femme de chambre qui, s’adressant à Phuoc, notait ma détérioration physique. Les Vietnamiens discernent aisément les changements dans l’allure des gens, les associent à la mauvaise alimentation.

Je me vois encore m’y étendre. 
Fixer les yeux au plafond. 
Ressentir un besoin urgent de déglutir. 
Une guerre éclate dans mon estomac. 
Je ferme les yeux. Ne me souviens plus de les avoir rouverts.

Est-ce que j’ai eu peur ?

Ni à ce moment-là, ni maintenant, je n’ai eu à composer avec cet état affectif. Tout s’engourdissait compendieusement. Je ne sais trop comment le dire, mais il me semblait ne plus être en contact avec ce “moi” qui était “moi”.

Oublié quelque chose ? Écrire un dernier message... lancer un appel... un SOS... Non. Rien.


                                                      

! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !

 

    Reclus dans l’inconscience, il faudra attendre quatre (4) jours à l’équipe soignante et moi-même, pour tenter de comprendre les raisons de ce coma. Du moins, essayer.

Le 17 avril 2021, je suis alité dans une grande salle de l’hôpital général de Da Nang. Sans réaliser ce qui se passe vraiment, des sangles aux pieds et aux mains, un quelconque soluté dans le bras droit, ça bouge autour de moi. Je n’ai aucune idée où je suis.

Phuoc n’y est pas.

Sans doute est-il parti marcher avec son chien CaCao.

J’ai besoin de lui.

 

À la prochaine




mardi 30 janvier 2024

Un être dépressif - 6 -

 


Un être dépressif

- 6 -

L’après se définit-il par l’avant ou l’inverse ?

Qu’en arrive-t-il avec la notion du temps ?

 

    Ayant entre les mains la réponse à une question, il est difficile de commettre une erreur à moins que la réponse soit elle-même une erreur. Quel plaisir ça serait que de connaître à l’avance les numéros gagnants au loto et pouvoir les jouer avant leur divulgation !

Je n’arrive pas à suivre l’évolution de mes pensées noires mutées en idées suicidaires. Il me faut trouver un moyen d’en finir avec ces maux de tête effroyables, établir un plan efficient, cela dans les plus brefs délais.

Traversant, sur la moto de Phuoc, les ponts qui relient les deux rives de Da Nang, je mesure la hauteur des parapets, leur élévation au-dessus du fleuve Han. M’y rendre un soir que le confinement n’est pas la règle obligatoire serait facile ; plonger, plus difficile pour celui qui craint l’eau.

Le building où j’habite se dresse sur quatre étages. Au-dessus du dernier, une sorte de balcon permettant aux locataires d’y faire sécher leur lessive ou s’y installer pour dîner en toute intimité, possède un toit en pente avec vue fantastique sur la mer et la nuit... le firmament étoilé. Une échelle appuyée au mur permet d’y grimper.

Une nuit, hissé sur ce toit pentu, façonné d’un matériau revêche, je rejoignais le sommet des grands arbres ceignant le bâtiment. L’air frais invitait à m’asseoir, à regarder autour et imaginer dans quel état je me retrouverais si l’idée de plonger, si cette idée devenait plus forte que toute résistance

Me lancer sur la gauche, j’atterris devant l’entrée de la maison, en plein milieu de la chaussée.

Me lancer à droite, je zigzague entre les branches des arbres avant de m’effondrer à la porte de chez la propriétaire.

Dans les deux cas j’évalue les chances que mon projet puisse m’amener là  tout s’arrêterait...

La dernière pensée, celle qui retint mon geste fut celle-ci : est-ce que le suicide posera problème à Phuoc ? Serait-il embêté d’une façon ou d’une autre par la police, autorité suprême et peu bienveillante ?

Je suis rentré au 401.

 

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    Les restrictions imposées par le gouvernement de la ville de Da Nang empêchaient aux vendeurs itinérants de se promener dans les rues afin de proposer toute une panoplie de produits et services ; parmi eux, l’affûteur de couteaux. Ceux que je possède à l’appartement sont aussi ronds  que le rebord d’une assiette. Je dois éliminer cette option qui, de toute façon, ne m’enchante pas outre mesure.

Les alternatives s’atténuent. Seule ma dépendance à Phuoc augmente. Il sort pour quelque raison que ce soit, je panique. De toute façon la panique agit depuis un bon moment et ne peut que paver la route vers un désordre plus intense encore.

Nous sommes le 11 avril, date d’anniversaire de ma fille que je surnomme “ mon bijou d’avril “. Je lui envoie mes voeux avec, dans l’âme, un profond abattement et l’absolue certitude que jamais je ne sortirai de cette dépression qui n’est pas encore nommée et l’idée de retrouver ma famille s’estompe lamentablement. Impossible d’imaginer qu’un jour je puisse retrouver la force d’être qui j’étais, de retrouver l’environnement proche et lointain qui me stimulait. De jour en jour je ne me reconnais plus.



    Le temps.

Tout s’emmêle dans mon esprit, l’avant - le maintenant- l’après... tout dégringole en s’entrechoquant. Déjà que depuis des lunes les jours et les nuits ont cessé d’être chronologiques.

Je n’ai de routine que celle de déambuler entre le 401 et le 402, absent à mes pas, sourd au vent qui parfois siffle par les fenêtres ouvertes, devenant de plus en plus insensible à tout.

Phuoc parle, mais c’est si loin.

CaCao se couche à mes pieds et cela me ramène à mon lit. J’y passe des heures interminables.

De l’extérieur, les aboiements du chien rebelle que la propriétaire a attaché à un piquet deviennent mon seul repère entre jour et nuit.

12 avril, mon plan longuement mijoté prend forme.

 

À la prochaine




vendredi 26 janvier 2024

Un être dépressif - 5 -

                                        Un être dépressif

                                                    - 5 -

                                    Dans le brouillard, un bathyscaphe dérive...




    Début avril 2021, la situation sanitaire au Vietnam, loin de s’améliorer, devient catastrophique. Le pays, en attente des vaccins distribués par le programme COVAX, ne réserve ceux disponibles qu’aux membres du gouvernement, de l’armée et de la police. Toutefois, une vaste campagne de dépistage est lancée obligeant tout le monde à s’y soumettre, minimalement une fois par semaine.  




    Me présenter aux rendez-vous - obligatoires - se révèle un pur supplice pour l’asthénique de plus en plus mal en point que j’adviens. Nous sommes certainement deux cents (200) personnes, formant une queue d’au-là de cent (100) mètres sous un soleil torride, invitées à se taire malgré le masque que tous nous portons - ils sont distribués gratuitement aux Vietnamiens, les expats doivent les payer et nous devons obligatoirement les porter - avançant centimètre par centimètre. Phuoc, par je ne sais trop quel stratagème, réussit à m’y soustraire après ma troisième présence.

Da Nang devient une ville inanimée. Déserte. L’armée y veille. Entre les fermetures générales - ne restent que quelques dépanneurs... vides de tout pour assurer un approvisionnement minimaliste - et une absence totale d’informations sur l’évolution de la situation, je croupis lamentablement doucement, irrémissiblement.



    Alors que deux semaines auparavant j’accompagnais Phuoc et son chien CaCao à chacune des visites chez le vétérinaire et au marché pour nous procurer sa bouffe, maintenant je me cloître misérablement dans mon un et demi, de plus en plus inquiet devant une santé qui se dissipe, se détruit.

Je ne mange plus. Les kilos perdus s’amoncellent au point que ça devient risible de me vêtir décemment avec les vêtements que j’ai. Les maux de tête deviennent intolérables. Phuoc m’oblige littéralement à boire et consommer des oranges. Nous sommes rationnés. Lui aussi doit se battre pour trouver de la nourriture. Il est débrouillard. Il ne veut pas que nous mourions de faim. Je ne sais plus ce qu’est la faim, mais je sais, maintenant, que les idées noires n’apparaissent pas seulement la nuit, mais le jour aussi.

Je constate que mes intestins ne fonctionnent plus. Les étourdissements me jettent par terre au beau milieu de l’appartement. Phuoc a décidé - il doit prendre toutes les décisions primaires car j’en suis incapable - de laisser ouverte la porte du 402, j’habite le 401. Il me contraint à marcher d’un studio à l’autre, à ne pas demeurer allongé au lit toute la journée ( un article sur la clinophilie lui sert d'argument) et surtout de l’accompagner à 17 heures pour le promenade de CaCao.

Descendre du quatrième plancher au rez-de-chaussée s’avère une compétition de haut niveau. Le regard que la propriétaire porte sur l’épave qui se développe devant ses yeux depuis mon arrivée à Da Nang en dit long sur ce que je ne vois pas...

S’il fallait utiliser une image pour mieux décrire l’état dans lequel je suis, celle du bathyscaphe répond le mieux : “ un appareil destiné à conduire des observateurs dans les grandes profondeurs sous-marines  “.

J’associe, à ce moment-là, mon brouillard cérébral se manifestant par des maux de têtes accablants, omniprésents comme étant le ressac des idées noires et autres manifestations sinistres qui agitent mon cerveau. Je dois tenter d’y entrer, d’essayer d’approfondir qu’elles en sont les causes... mais le bathyscaphe dérive dans le brouillard...

Et je m’approche du 13 avril 2021.

À la prochaine


 


dimanche 21 janvier 2024

Un être dépressif... TIRÉ À PART # 1

 

Janvier 2024



S'achève une semaine à Cuba en compagnie de ma fille, son conjoint et deux de ses enfants.

Mon premier voyage à l'extérieur du pays depuis novembre 2021.

Le choc ressenti alors que l'avion s'immobilise sur le tarmac de l'aéroport, que s'ouvrent les portes, que la chaleur m'explose en pleine figure...

J'entends mon corps dire : "Il semblait que tu ne devais plus revenir !"

Moi, lui répondre : "Nous ne sommes pas au Vietnam. Les effluves te trompent. Il faut retourner aux souvenirs de l'époque au cours de laquelle tu venais ici accompagné de ta famille. L'effluence que tu ressens peut te paraître identique à celle de Saigon, mais tu es bel et bien à Holguin."


Les trucs que m'a suggérés la psychologue lors de nos entretiens fonctionnent, mais voici que la situation est nouvelle. La conjoncture est très différente de celles auxquelles j'ai été affronté depuis 2022.

L'hôtesse de l'air, fort gentiment d'ailleurs, m'invite à descendre afin de laisser les autres passagers sortir. Mon regard rejoint le sien. Elle lit que j'ai besoin d'un moment encore avant de répondre à sa demande. "Quand vous serez prêt, ajoute-t-elle."

Mes compagnons de voyage me rattrapent. Le sourire de ma fille verse la dose de courage nécessaire pour dévaler la passerelle et poser le pied... sur le sol cubain.

                                                   


Il a fait une semaine splendide. 

J'ai pu marcher au bord de la mer d'un pas rasséréné.


À la prochaine

samedi 20 janvier 2024

Un être dépressif - 4 -

 

Un être dépressif

- 4 -

Un chien borgne sur une route brumeuse...


    Mon état d’être à Da Nang (principale ville du Centre du Vietnam) correspond à ceci  : silhouette amaigrie, physionomie fatiguée, incapacité majeure à dormir malgré la médication, appétence devenue inquiétante pour mon ami Phuoc qui propose une foule de menus variés afin de la combattre, se demandant toutefois comment j’arrive à pouvoir refuser un verre de vin rouge.

Les randonnées en bordure de mer s’espacent en raison de mes pas ralentis. Je me sens contraint d’y aller pour CaCao, le chien borgne que mon voisin de palier a adopté dès son arrivée en ville. Un rêve d’enfance auquel ses parents ont toujours opposé une fin de non-recevoir.



    Fin février, deux événements distincts l'un de l'autre m'amènent sur une route inconnue, de plus en plus brumeuse. Malgré le fait que Da Nang, troisième cité en importance du Vietnam, soit moins envahie par les touristes étrangers, perçus comme les agents de propagation de la covid-19, on n'hésite pas à réagir férocement à l'apparition des premiers cas liés à ce que l'on nomme encore "épidémie", par des restrictions dignes de la réputation du régime communiste : un cas officialisé et la ville se retrouve fermée dans son entier pour quinze jours ; la chasse à ceux quipourraient répandre le virus se transforme en véritable inquisition.

Le deuxième événement résulte de l’insistance chez Phuoc afin que je consulte un médecin pour comprendre les causes de cette perte de poids qui, selon lui, devient problématique surtout que je ne m’alimente presque plus. Au Vietnam tout se soigne par l’alimentation, ce qui confirme le vieux dicton “quand l’estomac va tout va”... 













    Le système de santé vietnamien n’est pas gratuit pour l’ensemble de la population, encore moins pour les expats qui, par ailleurs, peuvent s’offrir des services de qualité moyennant, bien sûr, de payer le prix. Les hôpitaux, tout comme les cliniques et les polycliniques, sont régis par des normes extrêmement sévères imposées par le gouvernement et scrupuleusement respectées par le personnel médical.

Phuoc a raison, je décline, et selon lui, durement. Ma visite chez un médecin vietnamien, surpris par l’inefficacité du neuroleptique, me le fait abandonner sur le champ, le remplaçant par une molécule s’apparentant mieux, à son avis, à la paroxétine prescrite par mon médecin québécois et confirmée par celui de Saigon. Arrêt immédiat de l’olanzapine, prise du nouvel antidépresseur joint à un somnifère.

Bang !

Les portes de l’enfer s’ouvrent brutalement...

Les nuits deviennent un écran géant sur lequel mauvais rêves, cauchemars, hallucinations, divagations, chimères se combinent me faisant frissonner davantage d’un scénario à l’autre. Alors qu’avant je pouvais définir mes nuits comme des espaces durant lesquels je pouvais à tout moment ouvrir les yeux, me lever et cela dans un état de conscience qui sporadiquement devenait inconscience. Je ne sais plus, maintenant, qu’être un spectateur terrifié de tout ce qui se bouscule dans ma tête à deux pas d’éclater, avec pour but de m’angoisser.

Et ça réussit.

J’abandonne par moi-même le somnifère persuadé que les dommages s'inscrivent déjà dans mon imaginaire.

Une semaine plus tard, retour chez le même médecin qui, à nouveau, tout comme au premier rendez-vous, annule ledit médicament qui devait ressembler à la paroxétine pour m’en prescrire un autre. Je deviens cobaye d'une pharmacopée qui semble complètement dépassée pour mon état mental. 

La situation s'aggrave. Je le revois une troisième fois et c’est là qu’il admet ne plus avoir de solution autre que celle de me recommander à un hôpital psychiatrique, espérant que l’on puisse me venir en aide.

Nous sommes à la fin du mois de mars 2021...

À la prochaine





Si Nathan avait su... (Partie 2) -34-

  Madame Saint-Gelais, précipitamment, ferma la porte du local où s’achevait la réunion de parents. Elle prit la parole: - Je vous demande d...