samedi 16 avril 2022

LE CHAPITRE - 5 A -

                                                                 5A

 

    La nuit vint, bellement étoilée. Discrètement, Mister Black accrocha un fanion rouge à l’entrée du café Nh Sông, le signal qu’une réunion du groupe Janus se tiendrait la nuit suivante dans le District 5, à quelques pas du President Hotel. Il s’agirait de la première depuis plus d’une semaine. À l’ordre du jour : comment se réorganiser après l’arrestation du graffitiste.

Le leader, préparant minutieusement les réunions, s’en tenait à un scénario simple, conscient qu’elles ne duraient qu’une heure, le même canevas : les tâches à définir, rappel des objectifs et des buts que Janus s’était donnés. Le mot-phare : apprendre. Les mots-clés : recherche, vérification des faits et action.

À chacune des assemblées, Mister Black et lui, à titre de responsables des deux branches de l’organisation, une axée sur l’aspect historico-politique, l’autre sur les arts, recueillaient ce que l’on qualifiait de “devoirs” que chacun des membres s’était donnés afin d’en faire une synthèse. Ceci permettait aux membres de Janus de comparer leur style de vie au Vietnam avec celui de jeunes d’autres pays, principalement occidentaux.

Thi se trouvait encore au café lorsque le messager se présenta. La soirée, calme à la suite du départ de Một, le colonel 1, permettait au jeune poète de mesurer son trouble occasionné par l’entrée fracassante de ce bonhomme dans une intimité qu’il s’efforçait de garder secrète. Un jour, le graffitiste, parfois sujet à des crises de dépression passagère, lui confia la genèse de ses origines : fils d’un GI’s américain noir, un père ni connu ni même vu en photo. La similitude entre leurs deux situations n’avait toutefois pas été suffisante pour que s’ouvre le poète.

- Tu fermes tard ce soir !

- Les heures ne sont jamais les mêmes, c’est la clientèle qui fixe le moment de la fermeture les portes. À 23 heures, c’est le règlement, tout doit être clos.

- Je viens poser le fanion pour demain.

- Hoa m’a informé de la nouvelle procédure.

- Lotus m’a chargé d’une mission.

- Laquelle ?

- Il aimerait plus de discrétion dans nos rapports avec elle.

- Avec Hoa ?

- Elle lui semble trop proche d’un certain groupe de personnes pouvant nous nuire, selon une source dont il ne veut pas dévoiler l’identité.

- Peux-tu être plus précis ?

- Encore vague, mais il semble qu’elle ait confié à d’anciens militaires les problèmes qui l’ont assaillie il y a peu de temps.

- Le parc ?

- Tu es au courant ?

Thi expliqua que la jeune serveuse tatouée lui avait raconté ses démêlés avec des vendeurs de drogue du parc Phm Ngũ Lão, ainsi que le fait d’avoir eu recours aux services de clients réguliers du café afin de la sortir du pétrin. En échange, elle doit maintenant recueillir des informations sur quelqu’un d’autre.

- Des informations sur qui ? Renchérit le graffitiste.

- Un nouveau client de passage ici.

- Elle n’a pas glissé un mot au sujet de Janus ?

- Ces types sont davantage intéressés par les activités de cet homme qui possédait, jusqu’à très récemment, une chienne de toute beauté.

- Tu peux m’en dire un peu plus à son sujet ?

- Un étranger ayant certaines relations avec des universitaires. Il semble  s’intéresser à mon ancienne professeure de la faculté de littérature française.

- Une histoire d’amour ?

- Peut-être.

- Je reviens sur ces types, des militaires qui ont offert de l’aide à Hoa. Ça te dit quelque chose ?

- Ils sont des clients de jour et je suis du service de soir.

- Je vois.

Mister Black, un être aux émotions à fleur de peau, décelait une hésitation entre les paroles du jeune poète, comme une retenue. Il le connaît très peu, d’ailleurs, qui peut se targuer de bien déchiffrer ce bonhomme intérieur, aux limites du repli sur soi. La poésie, peut-être ? Même là, il s’évadait. Le fait que tous ses poèmes se retrouvent noyés dans le fleuve, est un exemple.

- Rien d’autre, Thi ?

- Rien d’autre.

- D’accord, je dois aller au boulot. On se voit demain ?

- District 5.

Mister Black quitta le café, mais son esprit embarrassé ne cessait de voyager entre les deux serveurs qui devaient sans aucun doute entretenir des liens autres que ceux qui les unissaient au travail et le groupe Janus. Lotus, le perspicace, le diplomate, le fin renard pourra mieux que lui entrer dans cet enchevêtrement et y mettre de l’ordre.

 

************

 

    Le bip annonçant l’entrée d’un message ramena Daniel Bloch à la réalité de cette nuit fraîche. Cette soirée, il l’avait consacrée à rédiger une lettre qu’il adresserait à cette amie cambodgienne, la linguiste Saverous Pou.

“ Demain au café ? La docteure Méghane et mon étudiante m’y rejoindront en fin d’après-midi. “

Il répondit sur-le-champ : “Pourquoi ne pas dîner ensemble chez OLÉ ? J’attends votre réponse.”

Qui ne tarda pas à venir.

“Je vois de leur côté et vous confirme.”

Il revint à sa correspondance.

Vers 1970, son nom devint Sevaros Lewitz. Elle publiait chez un éditeur qui ne devait certainement plus avoir pignon sur rue. Il passerait par l’ambassade américaine à Hanoi afin de la retrouver et lui faire parvenir un courrier. Était-elle toujours vivante ? Si oui, elle dépassait les 70 ans. Pouvait-elle donner suite à cette invitation de renouer contact ? Si elle vit encore au Cambodge, lui rendre visite conviendrait-il ?

Daniel Bloch tapa son message, l’adressant à son contact américain, puis comme poussé par un élan de recherche, se lança dans sa lecture de quelques références sur le Manuscrit de Woymich. Ceci l’avait passionné à l’époque au cours de laquelle il décida de modifier de fond en comble le contenu de son cours portant sur les langues anciennes. Il s’était rendu à la Bibliothèque Beinecke de livres rares et manuscrits de l’Université Yale, situé à New Haven dans le Connecticut. Impossible d’oublier ce voyage, le dernier qu’il fit avec sa femme. Celle-ci, nouvellement embauchée comme traductrice au siège social de l’ONU, à New York, profita de cette escapade pour lui annoncer son intention de s’installer à demeure en terre américaine, qu’elle ne le suivrait donc plus dans ses nombreux déplacements entre les USA et l’Europe.

L’homme au sac de cuir devenait de plus en plus convaincu que les lettres écrites par le grand-père de Sứ Giả étaient codées. Une occasion pour lui d’ajouter les travaux de Alan Turing, le célèbre cryptologue qui joua un rôle majeur dans la cryptanalyse d’Enigma, cette machine à coder allemande durant la Seconde Guerre mondiale.

Alliant ces deux éléments à ce qu’il retirerait d’une possible rencontre avec Saverous Pou, il croyait être en mesure de faire avancer l’affaire des anciens colonels, tout au moins arriver à découvrir ce qui pouvait s’y dissimuler. Ces lettres, Bao allait les lui remettre lors de leur prochaine rencontre ; il en serait de même pour la docteure Méghane. Cette dernière pourrait se montrer fort intéressée par celui que l’on considère aujourd’hui comme le fondateur de l’informatique, Alan Turing.

Un chien aboya.

 

************

 

    Hoa laissait passer la nuit devant ses yeux hagards. Amorphe sur un banc de parc, quelques gouttes de sang traçaient une ligne sur son bras qu’elle n’avait pas encore eu le temps de libérer du cordon élastique gonflant la veine dans laquelle son compagnon de galère avait injecté une dose d’héroïne.

Entendait-elle ce lancinant saxophone dont les notes flottaient autour d’elle ? Voyageait-elle dans une réalité plus abstraite ? Pouvait-elle rejoindre ce cocktail de couleurs et de formes qui, dans son hallucination, l’amenait à tendre les mains vers d’invisibles objets ? Quelques instants un sourire, puis dare-dare transformé en moue vomitive. Son corps ne lui appartenait plus, combattant une inertie paralysante, cherchait inefficacement à sortir de l’état de stagnation qui la crucifiait rigidement à un siège de fortune.

Serait-ce les aboiements d’un chien dans la nuit qui poussa Daniel Bloch à quitter sa chambre pour se rendre dans le parc ? Croyait-il pouvoir renifler quelque odeur rappelant une certaine chienne qui y gambaderait ? Il ne songea à rien d’autre que retourner vers ce banc sur lequel il s’assoyait, alors que Fany courait à gauche et à droite.

Surpris, il reconnut la serveuse tatouée roulant sur elle-même, en un piteux état. Ses yeux bouffis suivaient-ils des dragons enflammés sur le dos de comètes ? Des nuances rouges devenues d’agressants violets... Criait-on des messages fous à ses oreilles ? Parvenait-elle à demeurer vivante alors que des chimères l’attiraient dans des abysses se creusant sous ses pieds ?

Il s’approcha d’elle, à une distance suffisante pour ne pas cingler le nuage illusoire qui l’enveloppait. Des inconnus, autour d’elle, s’amusaient à la caresser vulgairement sans qu’elle ne réagisse. D’autres cherchaient à lui dérober ses effets personnels. Daniel Bloch intervint.

- Laissez-la tranquille !

Le ton employé chassa les malotrus. Il regardait la jeune fille qui, de plus en plus, ressemblait de moins en moins à celle qui lui préparait son café robusta au Nh Sông. Figure hideuse, toute en grimaces, glaire coulant de sa bouche comme un crachat répugnant, corps tortu, jambes retorses, pieds nus ; un cadavre noyé bourlinguant à la dérive. Rien n’émergeait de cette loque humaine, à la limite de la déconfiture. Elle semblait réclamer la mort, mais ses mots n’y parvenaient pas.

- Pouvez-vous appeler une ambulance, demanda-t-il à cet homme qui manifestement attendait un bus qui le conduirait vers le Cambodge.

- Je ne crois pas que cela soit une merveilleuse idée.

- On ne peut la laisser dans un tel état.

- Vous êtes étranger, je comprends votre empathie envers cette jeune fille, mais ici à Saïgon, la chasse aux toxicomanes relève plus de la police que des services de santé publique. On appelle l’ambulance et c’est un fourgon policier qui se pointe. Balancée dans une cellule, puis son trip achevé, l’interrogatoire, le fichage et l’oppression systématique.

- Je vois.

- Si je peux me permettre un conseil, ne restez pas ici, surtout auprès d’elle.

- Je la connais.

- Celle que vous voyez devant vous n’est pas celle que vous avez l’habitude de côtoyer. Pour le moment, c’est une personne qui perd toute humanité, chimiquement ailleurs. Les heures qui suivent la ramèneront sur terre, de retour d’un voyage dont elle seule se rappellera. Le pire, c’est qu’elle cherchera à y retourner.

- Je vais quand même me tenir tout près.

- C’est le mieux à faire. Disparaissez de sa vue lorsque l’engourdissement commencera à la quitter. Elle ne souhaitera pas trouver devant elle quelqu’un de connu alors qu’elle s’échappera de cette nacelle démoniaque.

Daniel Bloch s’éloigna de quelques pas, spectateur oisif d’une turpide déchéance. Lui, qui toute sa vie chercha la réponse à une multitude de “pourquoi ?” se retrouvait face à cette fille qui tente de résoudre une multitude de “comment ?”. L’addiction, cette dépendance incontrôlable, l’oblige à ramper pour se procurer la substance qui la détruira davantage. Tout y passe, même sa dignité. Tout y est voué, temps et argent. Sa vie s’écoule par les trous que les aiguilles ont perforés dans ses bras qu’elle cache sous de longs vêtements kaki. Ses efforts sont immenses afin de garder son emploi au café et ainsi accumuler quelques dongs qu’elle dilapide la nuit venue. La violence qu’elle met de jour à se maquiller en employée digne de confiance, l’abandonne brutalement le soir alors que le manque se fait sentir, faisant d’elle une esclave inassouvie.

Où se situe la morale lorsqu’une personne, volontairement ou non, décroche du monde des convenances socialement admises ? À quoi réfère-t-elle en adoptant des comportements hors des normes officielles ? Les choix puisés ailleurs que dans le diktat de la bonne hygiène, de la bonne attitude, de la rectitude politique supposent-ils, au-delà d’une simple rébellion, un refus systématique du climat ambiant au profit d’un autre, plus personnel et cherchant à le mutualiser ?

Hoa, sur son banc de parc, perdue dans un monde que tout quidam la croisant, jugerait son comportement absurde, inacceptable, serait-elle la manifestation visible d’une morale dissemblable, provocatrice ? Quel jugement porter sur cette attitude ? Condamnation sans procès, une mise au ban immédiate ?

Immorale ? Ses moeurs font-elles de cette fille un objet plus qu’un sujet ? Peut-on encore la considérer membre de la confrérie humaine bien-pensante et bien soumise ? Si ne pas s’offusquer face à de telles manifestations, tenter de regarder plus loin que cette rognure d’un corps humanoïde, voir une âme souffrante, inadaptée, cela nous rend-t-il complice de la déchéance humaine ?

Tous ceux qui s’acharnent à trouver dans l’envers de la morale commune, la solution à des besoins qui avidement les interpellent, devrait-on les flanquer dans le même bassin de dégoût que celui qui aspire Hoa ?

Peut-on construire sa propre morale ? Faire fi de tout et agir son contraire ? Serait-ce une façon de choquer, vouloir heurter le regard des autres ?  

Le matin se levait. Hoa émergea de sa chevauchée délétère. Daniel Bloch revint à l’hôtel.

 

************

 

- Bon matin, monsieur Bloch. Rentrez-vous de voyage ? Lui demanda le réceptionniste de nuit.

- Je n’arrivais pas à dormir, alors je suis allé prendre l’air. J’ai fait attention à ne pas vous réveiller en sortant.

- Depuis les événements, mon sommeil est perturbé. De violents maux de tête ne cessent de me harceler.

- Vous avez vu un médecin ?

- J’attends les résultats des examens sanguins qu’il m’a prescrits.

- Ressentez-vous d’autres symptômes ?

- Plusieurs. Je n’ai plus d’appétit et après avoir mangé les nausées me harcèlent.

- La cuisinière ?

- La propriétaire cherche une remplaçante, certaine qu’elle n’est plus en mesure de travailler. Revenir sur les lieux d’une agression provoque des crises d’anxiété impossibles à contrôler.

- Triste.

- Encore plus pour vous. Je suis tellement désolé. Je ne la voyais pas beaucoup cette belle Fany, mais...

- Il est préférable de ne plus en parler.

- Je comprends. Est-ce que je vous prépare un café ?

- Vous seriez bien aimable.

- Je vous le porte au balcon ou...

- Dans ma chambre.

Lhomme au sac de cuir allait monter qu’une question lui vint en tête.

- Le jour, vous étudiez ?

- Oui monsieur, à l’université des sciences de l’éducation.

- Futur enseignant, bravo.

Un courriel patientait dans sa messagerie électronique, provenant de son contact à l’ambassade américaine de Hanoi ; ce jeune secrétaire se faisait un devoir sacré de répondre à la vitesse de l’éclair aux demandes qui lui parviennent.

“ Monsieur Bloch, nous avons déniché l’adresse de madame Sevaros Lewitz au Cambodge. Elle serait à Kep-sur-Mer, ville située à la frontière vietnamienne tout près de Hà Tien. Voici son numéro de téléphone actif ( 855 - 017-041-975). Si vous avez besoin d’un visa cambodgien, faites-le moi savoir et je vous le délivre dans les 24 heures. Le nom suivant vous dit-il quelque chose ? Phạm Khắc Thíc. Il nous a demandé des informations à votre sujet, se présentant comme un employé au service du ministère de l'Intérieur, à Saïgon. Il nous a été impossible de vérifier l’exactitude de son identité. Jack. “

Il y a environ 300 kilomètres, six heures de bus entre Saïgon et Kep-sur-Mer, au Cambodge. Daniel Bloch ne postera pas la lettre écrite à cette amie cambodgienne, un appel téléphonique fera l’affaire. Il s’en occupera cet après-midi. Un coup du destin permettrait cette rencontre, si cela devenait possible, pourquoi ne pas inviter Bao à l’accompagner ? Le projet l’enchanta et lui permit de s’endormir souhaitant ne pas être troublé par les relents du spectacle fourni par Hoa.

 

************

 

    Le groupe Janus est né un soir de 2004 (année du Singe de bois) au café Nh Sông, autour de Lotus et Mister Black. Ce signe de l’horoscope chinois, le plus fantasque de tous, ne peut mieux définir ce qui allait caractériser ce groupuscule aux idées ambitieuses.

Le “singe”, cet intellectuel à la soif infinie d’apprendre, cherche à être au courant de tout ce qui se passe dans le monde. Pour cet animal inventif, original, capable de résoudre les problèmes les plus difficiles avec une étonnante rapidité, devenu la mascotte du groupe naissant, répondait parfaitement bien au fait que plusieurs jeunes Vietnamiens se sentent enfermés dans l’actuelle société vietnamienne et qu’ils ne peuvent s’y résoudre.

Thi, le garçon de table nouvellement engagé pour travailler le soir, fut immédiatement conquis par les deux personnages et l’idée de former un club de rencontre ayant pour objectif de s’informer sur les allures du monde extérieur. Il invita sa collègue Hoa à se joindre au projet naissant, sans se douter de la double vie qu’elle menait.

Programmer les réunions en pleine nuit, donnerait à Janus une attirante clandestinité, comme le fait de les tenir chaque fois dans un endroit différent. Les salons de massage s’imposèrent d’emblée en raison de leurs vingt-quatre heures de fonctionnement.

L’idée fit son chemin.

 

Quand on veut enterrer quelque chose,

quand on veut oublier,

 

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vendredi 15 avril 2022

LE CHAPITRE - 5 -

                                                     LE CHAPITRE CINQ

 

Tout le monde est cruel quand l’occasion se présente.

Bao Ninh

 

    La vengeance est un plat qui se mange froid. Qu’en est-il de la cruauté ? Semble-t-il que certaines motivations dont la vengeance sont à son origine : une volonté de contrôle ; un châtiment ; une absence de considération pour la victime ; une instrumentalisation, c’est-à-dire le plaisir de mise en scène ; une amplification, comme l’usage de quelque chose afin de faire mal à autrui pour prolonger la souffrance de l’individu ; un plaisir de choquer l’entourage, cela par amusement ; un déplacement de l’agression, l’individu est la victime expiatoire d’une frustration venue de l’extérieur ; un sadisme.

Pour Daniel Bloch, l’utilisation de la cruauté envers Fany ne pouvait être accidentelle ; elle fut préméditée, orchestrée par des gens qui cherchent à l’atteindre, le déstabiliser. Son verdict tomba rapidement et de manière formelle : les anciens colonels en sont les instigateurs.

Il alla reconduire Đẹp et sa famille à l’aéroport Tân Sơn Một, deux jours après le triste incident. Le programme prévu afin de visiter Saïgon, passablement bousculé, permit tout de même quelques arrêts incontournables : la cathédrale Notre-Dame et le bureau de poste, le Palais de la Réunification, le marché Ben Thanh. Au cours de ces randonnées écourtées en raison de la présence du bébé, on évita toute allusion, tout propos pouvant remettre sur le tapis le dernier jour de la vie de Fany.

Il savait pertinemment que l’absence de sa compagne lui serait pénible, mais il cherchera à contenir les sentiments l’atteignant droit au coeur et à l’intelligence. À sa demande, on le déplaça de chambre dans l’hôtel, exigeant que celle  il vécut au préalable demeure libre, porte ouverte pour le temps qu’il serait à Saïgon. La propriétaire acquiesça à sa requête sans hésitation.

Songerait-il à la vengeance ? Non ; il opta pour un réaménagement de ses journées afin de ne pas sombrer dans une tristesse excessive, une nostalgie improductive. Avant tout, éclaircir les circonstances de la catastrophe, mieux comprendre le but visé par les agresseurs, saisir l’objectif associé à la démarche meurtrière des anciens colonels. S’imaginer qu’en écartant Fany de sa vie réduirait ses activités auprès de Bao, c’était mal le connaître.

Il devait la vérité à sa chienne, transcender son sacrifice ; celle aussi qui séquestre cette affaire dans de mystérieux replis. Tout éclatera au grand jour, telle fut la promesse qu’il lui servit alors qu’un vétérinaire la chargea dans un camion pour la conduire à l’incinérateur.

Quelques heures à peine suffirent pour évacuer la présence physique de l’animal, plus longtemps pour le faire disparaître de sa mémoire.

De retour au travail, l’employé de nuit ne put rien ajouter aux informations mentionnées le matin de leur avènement. Même son de cloche chez la cuisinière. La propriétaire n’en sut guère plus de la part du policier. Tous nageaient en pleine énigme. Pour lui, cela se résumait ainsi : un acte intentionnel et concerté par trois hommes à la solde d’on ne sait trop qui, souhaitant qu’il cesse de fouiner dans leurs affaires.

L’homme au sac de cuir appela Bao avant de quitter pour l’aéroport, lui signifiant qu’il se rendrait au café Nh Sông en début d’après-midi et l’y attendrait si elle pouvait se libérer. Elle devait vivre une certaine culpabilité, s’imputant une large part de la tragédie. Il tenait absolument à la rassurer, lui enlever cette idée qui déjà devait cheminer en elle.

Les adieux avec Đẹp furent brefs, comme s’il fallait ne rien ajouter à ce qui venait de se vivre en si peu de temps. Des mains s’arrachant les unes aux autres, des regards cherchant à immobiliser ce dernier moment, une accolade, puis une autre et chacun s’éloigna.

Dans le taxi le menant vers le café, il interrogeait son niveau d’enrôlement dans cette affaire.

Jusqu’ pourront aller ces individus, quels gestes aussi sordides, ces derniers poseraient-ils ? Hésiteraient-ils à liquider d’autres acteurs de l’histoire ? Quels risques couraient les engagés actuels s’ils persistaient dans l’idée d’éclaircir la situation ? Cet avertissement, signé par la mort de l’être le plus important dans sa vie actuelle, se convertirait-il en d’imminentes catastrophes ? Devait-il aviser ses contacts auprès de l’ambassade américaine à Hanoi ? Serait-il l’heure, maintenant, pour la docteure Méghane de sortir de la réserve derrière laquelle elle se dissimule ? Combien de temps encore devant eux pour arriver à des conclusions susceptibles de faire évoluer les choses ?

La circulation, fluide bien que ce soit l’heure du lunch, permit à la voiture taxi de le déposer au café plus tôt que prévu. Quelle ne fut pas la surprise pour Hoa de le voir entrer !

- Vous êtes seul aujourd’hui ?

- Un malheureux incident. Vous ne la verrez plus.

Seuls ces mots purent sortir de sa bouche, accompagnés d’une moue invitant à ne plus aborder la question.

- Voulez-vous manger quelque chose ou seulement un robusta ?

- Juste un café, merci.

- Je veux vous appeler par votre véritable nom.

- Daniel Bloch.

La serveuse tatouée le laissa prendre place, puis se dirigea vers le comptoir. La présence des touristes allait sans doute mettre de l’ambiance dans la place, ce qui le distrairait en attendant l’arrivée de la professeure. Il replongea dans ses pensées.

S’il excluait le deuil qui l’affligea, la perte de ses parents dans les fourneaux d’Auschwitz alors qu’il était âgé de trois ans, celui-ci le frappait cruellement. Les images de Sapa revinrent le hanter. Ses promenades dans Hanoi cheminaient entre le plaisir qu’il en avait ressenti et le vide qui maintenant prenait toute la place. La présence quotidienne de Fany devenue absence éternelle. Avoir eu à s’occuper d’elle, l’avoir vue si heureuse, courir dans le parc... s’appuyer sur son sens de l’orientation pour le ramener à bon port. Toutes ces activités anodines en soi, mais complices à la fois. Serait-ce cela la première étape du deuil, avant de le sublimer : tout rejouer en boucle, s’arrêter sur un petit détail, découvrir ce qui lui avait échappé, ne pas en avoir suffisamment savouré l’ampleur ?

C’est lui qui l’avait nommée, comme s’il s’agissait d’un baptême. Avoir reçu tellement, se culpabiliser de ne pas avoir assez donné. Surtout, continuellement la revoir, là, exactement là  elle devrait être en ce moment, ne pas l’y trouver, ne pas sentir le moindre contact, celui de son museau sur ses souliers quittant brusquement son état de veille afin de vérifier s’il y est toujours. Oui, le maître y sera toujours, impalpable, éthéré et plus aérien.

“Laisse-moi, chère compagne, ton sens de l’observation, de la prévention, laisse-moi cela, j’en aurai tellement besoin. “ Voici ce qu’il se disait alors que Bao s’approcha de lui, hésitante, inquiète et soucieuse.

Il se leva, fit quelques pas vers elle, la prit dans ses bras. L’étreinte sembla ne  devoir jamais s’arrêter. Immobiles, révérant un silence à la limite du funèbre, les yeux fermés, un coeur en marche vers l’autre. Deviner, oui d’abord deviner l’étendue du sentiment, celui que l’on cherche à nommer.

Hoa, distante, évitait que n’éclate en mille morceaux cet intime moment qu’elle associait à la disparition de la fidèle compagne de celui dont maintenant elle connaissait la correcte identité.

Une pause se fit chez les touristes qui dévalaient la pente de l’ébriété à fière allure. Il est des moments qui flottent dans l’espace, appellent à la retenue, à une certaine pudeur.

- Je me sens responsable.

- Ne dites rien. Il faut maintenant passer à autre chose. Comme j’aimerais pouvoir remercier la docteure Méghane pour l’attention qu’elle a offerte à Fany, jusqu’à la fin.

- Cette jeune femme a vraiment tout tenté.

- Je sais. Je sais.

- Rien de tout cela ne se serait produit si...

- Nous devons maintenant consacrer notre énergie à la promesse faite à Fany : démystifier tout ce fatras.

Personne ne peut souffrir à notre place. Manifester de l’empathie, une certaine compassion, oui, mais parvenir à la profondeur logée dans le sanctuaire de la douleur, du chagrin, impossible. Percevoir les malaises, les manifestations de tristesse, de désolation, conscient que peu de paroles réussiront à déposer un baume facilitant la guérison. La souffrance, c’est marcher dans des conditions exécrables ; peiner à regarder devant soi tant l’envie de se retourner nous y invite ; chercher un remède, ne trouver qu’un cataplasme. Ne peut réellement souffrir que celui ou celle qui aura aimé ardemment.

Un appel, également, à sonder là  nous croyions être, s’apercevoir que déjà nous n’y sommes plus, qu’une route apparaît, nouvelle, que nous nous en approchons, accompagné par l’ombre des fantômes. Il est si simple pour un humain de créer des spectres qui se nourrissent de notre passé, nous empêchent de digérer correctement le présent et béquiller vers l’avenir.

Un appel qui sourd, en provenance de nulle part, dont l’écho étourdit la complexité même de son message, immobilise les énergies, s’étouffe puis rejaillit tel un phénix inconnu. Un appel aveuglant de clarté dont on ne saurait défier le regard.

- Souhaitez-vous continuer dans cette histoire dont les proportions deviennent inquiétantes ?

- Je vous accompagne.

Un silence complice s’étendit entre eux. Chacun le décryptait-il de la même façon ?

 

************

 

- Tu as reçu les derniers développements de la part de Lotus ? Demanda Thi au moment  il relevait la serveuse tatouée de son quart de travail.

- J’allais justement au President Hotel, as-tu quelque chose de nouveau ?

- Les messages partiront désormais d’ici. Un ruban blanc pour indiquer que la réunion se tiendra au salon de massage du District 1, le rouge, pour le District 5 et finalement le noir, Binh Thanh. Ils seront accrochés à l’endroit habituel, à l’entrée du café.

- Le jour même ?

- Posé durant la nuit, il indiquera que ça sera pour la suivante.

- Comment va Mister Black ?

- Je l’ai trouvé nerveux, fébrile à la suite de son expérience en prison.

- On peut comprendre. Est-il retourné travailler ?

Ils pouvaient discuter sans problème, le café est vide. Le jeune poète s’interrogeait au sujet de sa rencontre avec l’un des colonels d’ici quelques minutes. Pour ne pas semer le doute et rallonger la présence de la jeune femme, il abrégea ses explications.

- Oui, le graffitiste a repris le boulot, mais avec peu d’entrain. Il se doute que les policiers ont dû faire rapport à son employeur, exigeant qu’on garde un oeil attentif autant sur lui qu’au type de relations qu’il entretient avec ses collègues de travail.

Hoa remisa son tablier sous le comptoir et déposa dans l’assiette à pourboires les gains de la journée. La générosité des touristes étrangers se mesure en fonction de leur niveau d’ébriété. Elle se souvient qu’un jour, voulant lui remettre un billet de 20 000 dongs, le client, par mégarde, lui en remit un de 500 000 dongs, l’erreur s’expliquant par une certaine similarité de couleur entre eux. Elle n’avait rien dit d’autre que “merci”, comme si une certaine revanche le lui dictait.

Franchissant la porte de sortie, elle lança ces mots vers le jeune poète.

- Ne te surprends pas la prochaine fois que l’homme au chien se présentera.

- Surprendre ?

- Fany n’est plus avec lui.

- Qu’est-ce que tu m’apprends là ?

- Je ne sais pas ce qui lui est arrivée, seulement qu’elle ne l’accompagne plus et que Daniel Bloch ne souhaite pas en parler.

- J’en suis secoué.

- Pas autant que lui, je te le jure. Il était ici il y a quelques instants et discutait avec ton ancienne professeure. À mi-voix, mais je pouvais très bien percevoir que le sujet de conversation avait un lien direct avec la chienne.

- Quelle tristesse !

La serveuse tatouée s’en alla.

Một se présenta l’air décidé, comme infatué d’une mission. Il prit place à la table habituelle, alluma une cigarette, fit signe au serveur et se lança dans un long monologue.

- Tu n’es plus un enfant, alors je me permets de te parler d’homme à homme. Mon discours aura deux parties, je vais te demander de bien écouter et poser tes questions seulement à la fin.

- Bien reçu, monsieur.

- Depuis combien de temps travailles-tu dans ce café ?

- Plus d’un an.

- Après avoir laissé tes études à l’université ?

- C’est exact.

- La dame qui accompagne à l’occasion l’homme au chien a été ton enseignante ?

- Oui, au département de français de l’Université des Sciences sociales et Humaines ; des cours que je suivais en soirée.

- Tu entretiens toujours des contacts chaleureux avec elle ?

- Elle m’apporte plusieurs livres que je ne peux pas m’acheter.

Le début de l’entretien prenant l’allure d’un interrogatoire, le jeune poète s’en remit à l’enseignement de Lotus qui, avant d’accepter un nouveau membre dans le groupe Janus, tenait à bien connaître l’individu. Il lui faisait un laïus détaillé sur l’attitude à adopter si, par mégarde, il se retrouvait dans une situation risquant de mettre à mal l’organisation. Réponses brèves et fermées, indiquant que l’on ne sait rien du sujet qu’on nous propose. Ne jamais élaborer sur quoi que ce soit. Ne pas jouer à l’innocent, manifester ni intérêt ni surprise lorsque des détails lui rappelaient autre chose. Le nouvel arrivant devait d’ailleurs se soumettre à ce type d’épreuve qui influencerait le leader dans sa décision de lui ouvrir ou pas les portes du groupe.

Một élabora.

- Mes deux camarades et moi avons fait partie de l’armée sud-vietnamienne. Les années qui ont suivi cette défaite, nous les avons vécues soit dans le secret, soit dans des camps de rééducation. Nous étions fichés comme plusieurs autres. En raison de certaines de nos qualités militaires ou paramilitaires, tous les trois sommes devenus des membres reconnus par le ministère de la Guerre, enrôlés afin de participer à la libération du Cambodge par le Vietnam. C’est à cette occasion que nous nous sommes rencontrés. Nous allions au front, avec d’autres camarades, sous de nouveaux drapeaux. Ces années difficiles ont tissé des liens éternels entre nous. Le hasard a voulu qu’après avoir été plusieurs fois séparés, nos routes se sont croisées, en 1999. Nous ne sommes pas des êtres sensibles, toutefois, l’idée de partir à la recherche de nos ex-camarades d’armes est devenu le leitmotiv de nos rendez-vous. Combien ont survécu à cette période hostile ? Au départ, nous ne pouvions le dire. Décorés à titre de colonels par l’Armée vietnamienne, nous nous sommes investis d’un mandat : renouer des contacts avec ceux qui n’ont pas été ensevelis quelque part entre Saïgon et Phnom Penh.

- Cela est bien noble de votre part.

- La noblesse n’a pas sa place dans l’armée, encore moins durant la guerre. Notre tâche, claire comme le jour qui se lève, résidait à débarrasser le Cambodge de tout ce qui pouvait être associé aux Khmers Rouges. Leur férocité n’avait aucune limite, tout comme le goût du sang à verser afin de purifier le pays. Pour eux, il n’existait de vrai que la pensée de l’Angkar. Prêts à tout pour la voir s’étendre à la grandeur de ce qu’ils appelaient le Kampuchéa. Dans combien de villages, avons-nous vu, de nos propres yeux, les dégâts qu’ils causaient, instaurant la peur à laquelle les habitants lui ont substitué l’envie de mourir, leur arrachant du plus profond de leurs âmes cet appel à la liberté, leur faisant ingurgiter de force des principes n’ayant aucune attache avec les croyances qu’ils devaient renier pour adopter des règles de vie assujetties aux dogmes d’une nouvelle société, celle qui régnait avant l’arrivée des étrangers, tous, selon eux, à la solde des Américains ou nous, les Vietnamiens qu’ils nommaient les Youn. Te le dire dépasserait tous les mots ou les images que je peux utiliser.

- Je vois.

- Non, jeune homme, tu ne peux pas voir, encore moins l’imaginer. Il faut avoir été présent, conscient que demain peut être la dernière de ta vie. Refouler en toi tout sentiment humain, car c’est un mauvais guide. Les soldats, d’une faction ou d’une autre, s’ils veulent survivre, ne doivent jamais s’attendrir sur ce dont ils sont témoins et déposer leurs émotions dans la cage à souvenirs qu’ils ouvriront plus tard. Une seule marotte : tuer avant de l’être. As-tu déjà songé une seule fois dans ta vie à ce que signifie le terme “tuer” ?

- J’éloigne ces pensées ?

- Tu as bien raison. Tuer, c’est donner la mort, faire mourir quelqu’un de manière violente, en être la cause, immoler, sacrifier, abîmer, saccager, détruire, effacer son empreinte et cela violemment. Un acte volontaire qui exige de ne pas y penser. Loin d’être un choix, tuer l’autre qui véhicule la même idée, au-delà de la légitime défense, c’est arracher son âme. Pas le temps de t’interroger sur la moralité de l’action, car il en profitera pour t’éliminer. J’ai liquidé des centaines de gens durant ma carrière militaire ; je n’en conserve aucun regret, aucun remords. Ce qui demeure ? Le fait d’être toujours vivant. Voilà pourquoi, il nous est important de retrouver ces camarades, les rescapés, afin de parler de la vie au-dessus de la mort.

- Je comprends vos intentions

- Il y a un deuxième point dont je souhaite t’entretenir.

- En lien avec le premier ?

- Plus ou moins.

Một manifestait une certaine satisfaction à percevoir, chez son interlocuteur, l’embryon d’une sympathie. Hai avait insisté sur le fait de s’employer à décoder le langage corporel du jeune poète afin de s’assurer que ce dernier adhère à son histoire. À moins qu’il soit excellent comédien, l’attention que porta Thi à ce récit de guerre donna des ailes au narrateur qui entrait dans le coeur du plan concocté par le colonel 2. Il devait tripoter des allusions, des affirmations vagues afin de semer le doute dans l’esprit du jeune homme. Par chance, le café demeurait désert, ce qui lui permit d’enclencher la suite de son plaidoyer de la même façon qu’il avait ouvert la conversation, par quelques questions.

- Est-ce que tes parents vivent à Saïgon ?

- Je n’aborde pas ce sujet.

- Je sais exactement pour quelles raisons.

- Allons vers la suite de vos propos.

- Je t’ai dit, d’entrée de jeu, que j’allais te parler d’homme à homme. Nous sommes, mes camarades et moi, proches des services du renseignement du ministère de l'Intérieur. Tu es assez intelligent pour comprendre qu’au-delà de retrouver d’anciens compagnons de guerre, quelques tâches nous sont attribuées. Ta consoeur, Hoa, en sait quelque chose, puisque nous lui avons porté secours à l’occasion de mauvais pas qui l’ont menée dans une situation embarrassante.

- Elle m’a informé.

- Tu vois donc que ce ne sont ni les contacts ni les informations qui font défaut. Alors, si je souhaite que tu m’en dises un peu plus sur tes parents, c’est que j’en connais déjà pas mal. Vaudrait mieux que tu me précises certaines choses.

- Comme ?

La physionomie du jeune poète ne laissait aucun doute à l’esprit du colonel, il venait de frapper dans le mille. Embarrassé, il cherchait un évitement, mais c’était mal connaître l’esprit retors de celui qui le fixait comme un tigre, sa proie.

- Ma mère, je la vois rarement.

- Elle est vietnamienne ?

- Cambodgienne.

- Ton père ?

- Inconnu.

- Pour toi, mais pas pour elle.

- Il l’a rencontrée alors qu’il était en service à Phnom Penh.

- Pour l’armée vietnamienne, si je ne me trompe pas.

- Exact.

- Sont-ils revenus à Saïgon ensemble ?

- Non.

- Tu es né ici ou là-bas ?

- Au Cambodge, en 1975.

- Tu possèdes alors les deux nationalités ?

- Aucune.

- Comment cela peut-il être possible ?

- Ma mère et moi avons quitté le Cambodge à l’arrivée des Khmers Rouges pour nous installer à Hà Tien, ensuite à Saïgon. Elle m’a dit que mon père avait réussi à fournir les papiers nécessaires.

- Faisait-il partie de l’armée ?

- Ma mère ne m’en a jamais dit davantage à son sujet.

- Tu dois être plus précis. Je te donne un exemple qui devrait te permettre de ne pas te fourvoyer et tenter de me duper. Elle vit maintenant à Hà Tien, non plus à Saïgon.

- Lorsque les Khmers Rouges ont pris le pouvoir, en avril 1975, ma mère travaillait au bureau du Général Lon Nol ; vous comprenez qu’elle était marquée au fer rouge. À plusieurs reprises, elle a tenté d’échapper à ces brutes qui pourchassaient les membres de ce qu’ils appelaient “la société nouvelle”.

- Alors elle s’enfuit.

- Exactement. Cette fugue de Phnom Penh vers Hà Tien a été ponctuée de plusieurs épisodes d’une sauvagerie indescriptible ; elle a toujours refusé de m’en dévoiler les horreurs, car c’est le seul mot qu’elle utilisait pour parler de ce temps-là.

- Un soldat vietnamien la sauve.

- Je ne sais pas s’il était soldat, mais il était Vietnamien.

- Elle tombe amoureuse ou elle est violée ?

- Celui qui allait devenir le père que je ne connaîtrai jamais, l’a protégée jusqu’à ma naissance, lui a procuré les papiers obligatoires permettant de passer au Vietnam. C’est tout ce que je sais de mon passé.

Des clients entrèrent, ce qui mit fin aux échanges. Một en avait suffisamment appris pour étoffer son rapport qu’il soumettra aux deux autres colonels.

 

Quand on veut enterrer quelque chose,

 

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