lundi 11 avril 2022

Chapitre - 4 -

                                                     LE CHAPITRE QUATRE


Les émois les meilleurs sont des présents du hasard.

François Bizot

 

    Sans l’inquiéter outre mesure, Daniel Bloch se surprenait de ne rien recevoir de Bao depuis leur retour du Mékong, il y a maintenant près d’une semaine.

- Monsieur Bloch, l’interpella la réceptioniste.

- Oui, qui a-t-il ?

- Nous avons reçu un message pour vous, hier soir.

- Quelle en est la teneur ?

- En fait, il s’agit d’un appel téléphonique. Nous avons jugé moins dérangeant de le noter que vous passer la communication. Il était tout près de minuit.

- J’apprécie votre délicatesse.

- Je vous lis la note prise par notre employé de nuit : “ Pourriez-vous annoncer à monsieur Daniel Bloch qui loge chez vous, que mon compagnon et moi serons de passage à Saïgon dans les jours qui viennent et souhaitons le saluer.” C’est signé, Đẹp.

- Heureuse nouvelle !

- Cette dame a ajouté une demande d’hébergement sans fixer précisément le moment de son arrivée.

- Je vous prierais de leur réserver une chambre située près de la mienne.

- Ils seront trois.

- Trois ?

- C’est ce qu’elle a annoncé.

Accompagné par Fany, il se dirigea vers ce restaurant  ils ont pris l’habitude de prendre le petit-déjeuner. Trois, se répétait-il, mais qui peut bien être la personne qui les accompagne. Ne souhaitant pas se perdre en d’inutiles conjectures, il revint à la réalité de ce lundi matin étouffant sous l’humidité, au point d’en souhaiter la pluie.

La ruelle porte le même nom que l’artère principale, Phm Ngũ Lão et s’étend jusqu’à la rue Bùi Viên. Très achalandée, elle regorge d’activités que mènent les Vietnamiens, ces alchimistes du commerce, persuadés que là se trouvent richesse et sécurité financière. Bien qu’ils manifestent envers les Chinois une  antipathie certaine, ils ne se gênent pas pour copier leurs méthodes de travail.

Tous les jours, installé à la terrasse du restaurant, les même gens lui offrent des bagatelles, identiques d’une vendeuse à l’autre, des cireurs de souliers s’ajoutent aux marchands de verres fumés de la dernière qualité, des masseurs de rue qui vous défont le dos tout en promettant de vous relaxer, ces dames qui poussent un chariot sur lequel on cuit un poisson ou une tartine, un sandwich et cette jeune fille au sourire imparable qui répond efficacement à sa demande, celle de lui livrer quotidiennement un journal étranger, en français ou en anglais cela n’a pas d’importance, daté d’un ou deux jours pas plus, mais sous format papier. Quel truc utilise-t-elle pour se le procurer ? Élémentaire. Ayant établi un contact avec le concierge de l’hôtel Continental, il lui permet de libérer le kiosque à journaux pour laisser la place aux plus récents. Pour sûr, elle chipait le plus récent.

Un silence complice se glisse entre les interstices des bruits familiers ; la sirène d’une ambulance, les coups de klaxon des véhicules éveillant la curiosité des badauds. Fany, les premiers jours de son arrivée dans la grande ville, s’en effrayait, cela fait maintenant partie de sa vie urbaine, de sorte qu’elle retrouva rapidement son calme légendaire.

Cette chienne se démarque par sa taille impressionnante et sa mémoire d’éléphant. Non seulement pour se repérer dans les rues achalandées de Saïgon, mais aussi pour trouver à la vitesse de l’éclair ce qui intéresse son maître. Il n’y a que trois hommes qui, à leur vue, la poussent à gronder. Daniel Bloch se surprend à chaque occasion de constater comment elle détecte avec aisance ce qui deviendra leurs habitudes.

Ce matin, la jeune fille servant de camelot, lui apporte le journal L’Humanité du 2 avril 2005. Le grand titre mentionne le décès du pape Jean-Paul II et l’amorce d’une crise importante : la Corée du Nord, ayant annoncé deux mois auparavant qu’elle se retirait du Traité de non-prolifération nucléaire, s’est maintenant doté de l’arme nucléaire.

Les questions européennes et américaines l’ont toujours intéressé. Depuis son arrivée sur le continent asiatique, ses préoccupations se dirigent ailleurs. La situation en Chine, principalement. Simple curieux des questions géopolitiques, il s’aperçut rapidement que le traitement de la nouvelle diffère selon la partie du monde  l’on se trouve.

Sous la copie de L’Humanité, le journal vietnamien Nhân Dân avait été glissé. Il le feuilleta, s’arrêtant à la section “Médecine”. Son attention se porta sur une petite annonce publiée en trois langues - vietnamien, anglais et français - par une spécialiste en neurosciences à la recherche de volontaires afin de collaborer à ses travaux sur la mémoire. Il recopia le texte dans son agenda.

Ce sac de cuir qui le suit tel un satellite, contient un carnet dans lequel il note des idées et ce qu’il doit absolument approfondir ou documenter. À la suite des quelques heures passées dans le Mékong, en compagnie de la professeure et de son étudiante, il avait écrit : Lasswell (chercheur américain pionnier de la communication de masse et de la science politique) ; Turing (mathématicien et cryptologue britannique, auteur de travaux qui fondent scientifiquement l’informatique) ; Saverous Pou (linguiste cambodgienne) ; le Manuscrit de Voynich (livre illustré anonyme rédigé dans une écriture à ce jour non déchiffrée et une langue non identifiée) ; lEffet Kirlian (procédé photographique montrant un halo lumineux autour d’un objet soumis à une haute tension électrique).

Cela lui apparut pertinent de se documenter sur des questions pointues comme le décodage de messages, la cryptographie, la communication de masse. L’évolution dans l’histoire des trois anciens colonels l’incitait à mieux s’informer sur ces questions qui lui vinrent à la suite du voyage à Mỹ Tho.

Saverous Pou, une amie cambodgienne qu’il avait croisée à plusieurs reprises lors de séminaires internationaux, revint à son souvenir. Scientifique éblouissante, elle s’était toujours démarquée de ses collègues par son génie à expliquer, de manière accessible, l’étymologie et la topologie de la langue khmère. La sachant âgée, c’était le temps ou jamais de reprendre contact. Était-elle à Phnom Penh à l’époque des Khmers Rouges ? Y est-elle toujours ? Daniel Bloch pourrait s’y rendre dans le cas  le contact se renouait, Phnom Penh est si près de Saïgon.

Une fois le petit-déjeuner achevé, les moments de détente pour Fany l’occuperaient au moins une heure dans le parc Phm Ngũ Lão. Ils s’y rendirent ; un banc à l’ombre ferait bien l’affaire, près du petit étang sur lequel flottent des lotus roses et  quelques pêcheurs taquinent le poisson.

Reprenant sa lecture, il s’arrêta sur cette phrase tirée de À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU :

“À égalité de mémoire, deux personnes ne se souviennent pas des mêmes choses.” 

L’étrange idée de se savoir mêlé à une histoire dans laquelle la mémoire prend une place prépondérante réapparut. Chez Proust, une phrase vous plonge dans le présent. Tout le génie de cet auteur y réside, emmêler passé et présent.

Cette oeuvre fait-elle partie de celles que Bao propose à ses étudiants ? Tous les deux n’avaient guère eu l’occasion de discuter littérature, pris dans une tourmente épistolaire.

Il devait clarifier leur relation. Continuer de la voir comme une professeure universitaire engagée dans un scénario aussi obscur que subjuguant, ne suffisait plus. Sa présence devenait importante à un point tel que son silence, depuis près d’une semaine, l’ennuyait. Parfois, comme un adolescent attardé, il se demandait s’il allait trop vite ou trop lentement, s’il utilisait les bons mots ou ceux qu’il lançait n’atteignaient tout simplement pas leur cible.

L’amour, à 70 ans, peut-il être autre chose que la suite de ce qui existe déjà, non un début ? Le concept même d’amour, se définit-il autrement ? Peut-on encore imaginer cela possible, réaliste, réalisable ?

Les histoires amoureuses de cet homme ne sont pas reluisantes, plutôt brèves et peu conséquentes. Marié puis divorcé, il s’est difficilement relevé de cette liaison. Comme un inachèvement, un acte manqué. Aucune trace n’est demeurée. Pas d’enfant, aucun contact avec celle qui - elle fut la première - ayant cru en lui, le projeta vers des études supérieures. Il sait que son instabilité émotionnelle court-circuita l’union. Enfouie, cherchant à la taire lorsqu’elle refaisait surface, cela ombragea de manière importante la suite des choses.

Il aura fallu un séjour dans les montagnes de Sapa, l’accompagnement quotidien d’une chienne collée à ses baskets, la couleur des rizières, la vue du Fansipan émergeant des brouillards, pour réaliser que les choses essentielles, frileusement ensevelies au plus profond de lui, devaient faire irruption.

On ne peut pas indéfiniment traîner avec soi des relents du passé, leur lourdeur pèse trop, inhibe nos actions actuelles. Leurs souvenirs envahissent la mémoire, leur influence bloque le passage à ce qui devrait y prendre une nouvelle place.

À Sapa, il aura évacué de son esprit prisonnier d’images horribles, celles vers lesquelles il ne souhaitait plus revenir, craignant qu’elles régénèrent des conflits puissamment installés dans son âme, son coeur et son cerveau : les horreurs des trains roulant vers Auschwitz ; les fumées aux odeurs humaines s’échappant des hautes cheminées ; le kibboutz et Jérusalem ; les rejets de sa famille adoptive ainsi que ceux d’une épouse préférant demeurer aux USA alors qu’il revenait en Europe. Toutes les dissimulations derrière lesquelles il se claquemurait afin de se camper dans l’inaction. Toutes ces personnes qui, s’attachant à lui, reçurent l’indifférence en retour.

La solitude dans laquelle longtemps il se séquestra, ne laissait la porte ouverte qu’à des livres surannés traitant de sujets ensevelis au fond de son inconscient. Puis ce livre ancien. Le seul qui réussit à faire bouger les cordes de son impassibilité ; le Yi King parla, secoua ses fibres, le nettoyant tout entier. Il revient tous les jours y retrouver un message, une indication, une route.

Interrogeant l’oracle sur ce que représentait, à ce moment-ci, la relation naissante avec Bao, la réponse fut : “La solidarité, l’union”. L’interprétation fournit l’éclaircissement suivant : “La solidarité apporte la fortune. Sonde l’oracle une fois encore pour savoir si tu as sublimité, durée et persévérance. Alors il n’y a pas de blâme. Les incertains se rapprochent peu à peu. Qui vient trop tard trouve l’infortune.” Plus loin, ces mots le tracassèrent : “ Tu te tiens uni à des hommes qui ne sont pas ceux qu’il faut.” Les suivants devinrent une interrogation : Le roi, à la chasse, ne fait traquer que de trois côtés et renonce au gibier qui s’enfuit devant.

Installé sous les grands arbres du parc, son bouquin près de lui, jetant à l’occasion un regard vers Fany, il poursuivit sa réflexion.

Jamais sa vie fut tranquille, continuellement bousculée par les changements que sa profession lui imposait, à rédiger des textes ou assister à des séminaires, à monter, démonter et remonter ses cours ; les années passèrent sans qu’il ne prit vraiment le temps de se situer dans l’espace et le temps. Sans enfant pour lui survivre, aucun héritage à laisser autres que ses articles parus dans des revues spécialisées que plus personne ne lit ou ne consulte, il en vint à la conclusion qu’aujourd’hui deviendrait son univers.

À Hanoi, la décision de finir ses jours au Vietnam, s’imposa d’elle-même. Est-ce que Saïgon serait l’occasion de prendre d’autres résolutions ? Cette femme le bousculerait-il, le débusquerait-il au fond de son indolence ? Laisserait-il une personne de cette qualité le secouer au point que les jours lui restant à vivre, ne ressembleraient plus à ceux qui précédèrent ?

Il sourit lorsque lui revint cette phrase de Gabriel Garcia Marquez.

 Entre vieux, les vieux sont moins vieux.

 

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    Daniel Bloch n’en croyait pas ses yeux. Ne pas s’emballer immédiatement... avancer un peu plus... s’assurer que la personne qu’il voyait de ce côté-ci de la rue Phm Ngũ Lão était bel et bien celle qu’il venait de reconnaître. L’esquisse d’un sourire, ce regard un peu éloigné cela le ramenait à Hanoi ; il reconnut Đẹp.

La jeune dame, droite et fière comme elle l’a toujours été, s’approcha de lui. Fany se précipita, accentuant l’évidence ; c’était bien elle.

- Daniel !

- Comme je suis heureux de te revoir, ma belle amie.

Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre alors que la chienne faisait des ronds autour d’eux, ne cachant pas sa joie. Les passants durent les contourner, ce qui ne sembla absolument pas nuire à leurs retrouvailles. Il y avait un bon moment déjà. En fait, à plus de six mois, quand la jeune dame prit en charge le café  vivait Daniel Bloch. Des événements malheureux survenus dans sa famille à Lan Song l’obligèrent à quitter son poste et s’installer là-bas ; le décès de sa mère survenant au moment d’une grossesse difficile et l’incapacité de son père à vivre seul.  

- Ton conjoint n’est pas avec toi ?

À ces mots, celui que l’on a toujours appelé Visage-Ravagé s’approcha ; dans ses bras grouillait un poupon d’à peine quelques semaines.

- Je vous présente notre fille, Mừng.

Fany reconnut celui qui vint la quérir à Sapa pour la remettre à son nouveau maître dont la joie se transforma en allégresse alors que le bébé, passant du père à la mère se retrouva dans les bras inexpérimentés d’un vieil homme.

- Quelle joie ! Je n’ai que ces mots à la bouche. Lorsque, à l’hôtel, on m’a annoncé votre venue et que vous étiez trois, je me demande encore comme il se fait que je n’y ai pas tout de suite songé. Vous lui avez offert un nom superbe, “Heureuse” si on le traduit correctement.

- Nous n’allons pas demeurer dans le milieu de la rue, Daniel.

- Il y a un endroit très calme sur le toit de l’établissement, on y sera bien pour tout nous raconter.

Visage-Ravagé ayant libéré le vieil homme du nourrisson, le quatuor arpenta les quelques mètres les y menant et se retrouva là  tous les jours leur hôte se prélasse pour lire, écrire et réfléchir. Cette fois, il écoutera les dernières nouvelles que lui apporte Đẹp.

Lorsqu’il quitta Hanoi pour Saïgon, le quartier dans lequel il avait installé ses pénates, devenu beaucoup plus calme à la suite d’une série d’événements l’ayant passablement perturbé, reprenait un rythme de vie qui le caractérisait mieux. La jeune maman et son conjoint étaient déjà partis vers Lan Song sans informer leur réseau d’amis du véritable but de ce voyage prévu depuis un certain temps. Il est toutefois coutumier, chez les Vietnamiennes, de revenir dans leur patelin, afin d’accoucher auprès des membres de leur famille. Lorsque le couple annonça qu’il s’y rendait, personne ne vit autre chose que cette situation.

Le garçon du service à la clientèle apporta des rafraîchissements, sans oublier le bol d’eau fraîche pour Fany qui passait des pieds de l’un aux pieds de l’autre, intéressée davantage par le bébé. Visage-Ravagé approcha Mừng de son museau ; elle se mit à la renifler, lui lécher les pieds.

- Cet animal possède quelque chose de particulier que l’on ne retrouve pas chez les autres chiens.

- Il m’est impossible de m’en séparer. Elle remplit tous mes instants de sécurité et de complicité, répondit Daniel Bloch.

- La propriétaire du homestay de Sapa n’a pas hésité un seul instant lorsque je suis allé lui proposer qu’elle me la vende, afin de vous la confier.

- Tu as dû défrayer quelque chose ?

- Non, elle vous l’a offerte sachant que son bonheur passait désormais par vous.

- Son bonheur et le mien. Nous ne pouvons plus nous détacher.

Đẹp écoutait les vieux complices ressasser des souvenirs lui rappelant tant dévénements, si proches encore. Son conjoint prit quelques minutes pour faire le tour de chacun de ceux qu’ils avaient côtoyés à Hanoi, mettant à jour les dernières informations. Cela réjouissait le vieil homme sirotant son café et s’abstenant de fumer en présence de l’enfant et de sa mère qui allait raconter sa tristesse.

- Nous sommes arrivés à Lan Song quelques jours avant la naissance de Mừng. Cette grossesse a été difficile. Je sentais quelque chose se débattre en moi. Le bébé n’était pas l’aise et me le faisait savoir en multipliant des secousses de plus en plus souffrantes. Le médecin de Hanoi m’avait prévenue en m’annonçant que j’aurais une fille. Sans nécessairement envisager un accouchement pénible, je devais me préparer à tout, sauf un enfant mort-né. L’enfant allait vivre, il en était convaincu, mais ne pouvait prévoir si des malformations l’affligeraient. Ces nouvelles m’ont glacé le dos. La présence attentive de Visage-Ravagé, du début jusqu’à la fin, me rassurait. Il a été si proche de nous. Je me laissais envahir par l’amour et la certitude que cette enfant devait être heureuse, que je lui devais cela. Lui et moi ne regardions que le beau, ne respirions que du bon, ne parlions que de belles et bonnes choses à celle qui bientôt arriverait.

- Je te reconnais tellement dans ces paroles.

- L’héritage de ma mère.

À ces mots, Đẹp se mit à pleurer, versant des larmes aussi douces que ses yeux, des larmes d’âme. Elle laissa passer quelques courts instants avant de reprendre la narration des derniers instants de vie d’une femme qui fut capitale dans sa vie ; le phare l’ayant toujours guidée.

- Ma mère est morte sur ces mots : “ Je laisse la place à ta fille. Il me sera impossible de la voir, la chérir, mais sache que je l’aime depuis le moment où tu m’as annoncé sa venue. Je vais ailleurs, dans un inconnu qui restera à découvrir, mais tu pourras toujours me parler, le dialogue entre ceux qui s’aiment ne s’éteint jamais.” Ma mère nous a quittés trois jours avant la naissance de Mừng.

La déchirure est toujours apparente. Parlant d’elle, Đẹp posait les yeux sur sa fille, son conjoint, puis revenait vers celui qui l’écoutait avec une telle attention qu’entre les mots, les silences, seuls les souffles d’une chienne ayant repris sa place coutumière, aux pieds de son maître, s’élevaient dans cet avant-midi torride.

- J’ai demandé à ce que les funérailles aient lieu après l’accouchement dont je ne souhaite pas vous entretenir. Visage-Ravagé, s’il le veut, saura trouver les mots justes pour vous le décrire dans toute sa complexité. Je ne désirais qu’une chose : rentrer à la maison, déposer ma fille sur le corps froid de ma mère afin que Mừng la respire, sente son âme qui avait quitté son corps, partie vers  elle m’avait parlé si souvent et qui ne l’effrayait pas. Elle affichait une esquisse de sourire sur un visage enfin reposé. Vous savez combien j’aime Pearl Buck, celle que ma mère admirait, me lisait et me faisait lire. Ces mots d’elle sont venus immédiatement à mon esprit : Ma vie n’est pas terminée ; j’étais faite pour vivre cent ans, mais si je dois mourir – au moins que ce soit dans la joie et le triomphe – je continuerai ailleurs

À nouveau, elle s’arrêta, prit une gorgée de thé froid puis continua.

- Mon père ne pouvait pas vivre seul, cela devenait évident pour moi et pour le père adoptif de ma fille. Sans nous consulter, l’idée de s’installer avec lui s’est imposée d’elle-même. Quitter Hanoi signifiait laisser le café et la bibliothèque derrière moi, la boutique de photos pour Visage-Ravagé. L’annoncer aux jeunes que j’aidais dans leurs travaux scolaires me fut pénible, alors que mon conjoint abandonnait ses amis de toujours. Plus difficile encore fut de nous défaire des liens que nous avions créés, mais nous devions le faire rapidement sans quoi il aurait été plus douloureux de nous y contraindre. Tout s’est fait rapidement, l’espace d’un souffle avant le dernier, celui qui emporte, laissant entre les mains des survivants la lourde tâche de nous continuer.

Respectant un moment de silence, Daniel Bloch demanda.

- Vous êtes donc maintenant installés près de Lan Song.

Pour éviter que l’atmosphère, déjà lourde de chagrin, s’achemine vers plus pesant encore, le jeune homme prit la parole.

- Mon commerce de photos prenait de l’ampleur. J’avais plusieurs contrats à respecter, surtout des mariages, mais devant l’urgence, il fallait agir vite. M’établir là-bas, dans la maison qui a vu naître Đẹp, donner un coup de main à son père pour l’élevage des grenouilles, cela ne m’a pas effrayé. Il n’y a que ma mère qui a reçu cette nouvelle avec peine. Vous savez, nos routes sont pavées de tant d’inattendus. L’attitude que j’ai choisi d’adopter s’est révélée à moi sur-le-champ. J’avais choisi de suivre Đẹp, j’allais respecter ma promesse.

- Je reconnais là ton grand coeur et ton honnêteté.

- Ce sont les amis de Hanoi qui nous ont offert ce voyage vers Saïgon. Ils ont compris que pour notre nouvelle petite famille, venir vous rencontrer était important.

- Le bonheur que vous me faites est sans prix. Je tiens à ce que nous découvrions ensemble cette ville si différente de Hanoi et sans doute davantage que celle de Lan Song.

Le trio se mit à rire suite à la remarque qui eut l’effet d’une consolation. Les sentant fatigués à la suite d’une longue route, se doutant que prendre soin d’un enfant naissant exigea une présence continue, il leur proposa de se reposer tout l’après-midi et qu’il allait organiser le dîner.

 

Lorsqu’un homme trouve une chose qui lui est nécessaire,

  

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dimanche 10 avril 2022

LE CHAPITRE - 3C -

                                                             3 C

 

    Ce qu’apprirent les anciens colonels, l’un à la suite de l’autre, relève du secret militaire. Évidemment qu’ils connaissaient parfaitement bien le but de leur mission, capturer Pol Pot, le chef présumé de l’Angkar, vivant ou non, lui faire traverser la frontière cambodgienne pour l’amener au Vietnam. Toutefois, ce qui fut ordonné d’exécuter, en route vers l’objectif ultime, leur parvenait au compte-gouttes. Le type chargé des messages à porter et rapporter, Hermès, remettait à “Celui qui écrivait” les documents précisant les actions à réaliser. Ils savaient qu’en plus d’eux, un autre était informé et notait le déroulement des opérations.

Les commandes, claires et maintes fois répétées, insistaient sur le fait de ne jamais s’en prendre aux Cambodgiens qui en avaient suffisamment sur le dos sans en rajouter. De plus, l’armée vietnamienne qui allait débarrasser Phnom Penh de la présence des Khmers Rouges, ne pouvait pas se permettre de côtoyer une population hostile. On devait s’appuyer sur leur neutralité légendaire, les encourageant à la reconstruction d’un territoire formidablement dévasté. Ce que sous-tendait les ordres allait plutôt dans le sens d’un nettoyage des poches de résistance pro-américaines dans le Mékong.

La sinistre procession des pyjamas noirs n’allait donc jamais être perturbée. Parfois, alors que la Phalange eut franchi la frontière, un individu mentionnait que tel ou tel village était encore sous contrôle khmer rouge, souhaitant recevoir quelques récompenses en retour de sa délation. Ces informations partaient aussitôt vers les dirigeants militaires par l’entremise d’espions dont les qualités de camouflage feraient l’envie de plusieurs armées. Ces bô doi  furent parmi les plus décorés à la fin des hostilités.

En route de Bạc Liêu vers Vị Thanh, la Phalange, sous la direction de Một, procéderait à sa première opération majeure permettant de vérifier si la tactique mise en place répondait aux attentes, si les trois sections coordonnées l’exécuteraient dans les temps exigés.

Les “microbes”, premiers à entrer en action, avaient pour fonction de manifester la présence d’organismes dont les gens ne pouvaient préjuger de leur nocivité ou non. Ils agiraient de nuit. Suivaient les “bactéries” qui tâteront le terrain, cartographieront les endroits, débusqueraient les intimés tout en annonçant explicitement l’arrivée de quelque chose d’autre, des corps étrangers possiblement inquiétants. Ils se déploieraient à l’aube. Alors, les “virus” frapperaient, en milieu d’avant-midi. Aucun antibiotique ne pourrait venir à bout d’eux.

Les résultats furent probants tant cette première manoeuvre fut efficace. Dans le village  agit la Phalange, une dizaine d’hommes en furent les victimes. Tous avaient collaboré avec l’armée sud-vietnamienne dont un spécialement, mena une campagne énergique afin de déloger les Việt Cộng de la région. Ce salaud, on l’avait identifié ainsi, servirait d’exemple à ses complices difficilement repérables parmi la population.

La deuxième section le dénicha. Sa famille et lui vivaient paisiblement depuis 1975 dans leur maison sans jamais avoir été importunés. Les voisins fermaient les yeux, bouchaient leurs oreilles, encore sous le joug du bonhomme.

Lorsque les moines de la première section se présentèrent, en début de nuit, dans ce village complètement endormi, personne ne s’en aperçut. La deuxième section, plus bruyante dans ce matin pourtant paisible, se déplaçait ici et là, mettant la puce à l’oreille. Le carnage qui s’en suivit, en public et sans gêne, dura moins d’une heure. On réalisa le côté expéditif de l’affaire.

L’homme sur qui s’acharnèrent ces bizarres de moines, fut traîné au centre de la place du village. À la question l’intimant d’identifier parmi l’auditoire qui l’entourait, ceux dont les noms lui étaient hurlés, refusa catégoriquement de les dénoncer : sa main droite fut tranchée. Ses hurlements effrayèrent même les chiens qui s’enfuirent dans la forêt avoisinante. Même question répétée. Il s’en tint au silence : la main gauche rejoignit la droite qui gisait au sol. Le sang qui se répandait autour de lui attira les mouches. Quelques instants. Mutisme. Il perdit les deux bras avant de s’évanouir. Une douche d’eau froide le ramena à sa fâcheuse situation. Entre les cris de douleur qu’il tempêtait, quelques mots crachaient sa haine.

Ses compagnons se démarquèrent de tous ceux qui assistaient au lugubre spectacle, tant la panique s’emparait d’eux. Ils ne pouvaient plus se tapir derrière celui qui les avait dirigés. Les “virus”, aux aguets, s’en emparèrent brutalement, leur exécution sommaire et sans procès n’allait pas tarder.

Toutefois, ce serait à la tête du groupe de traîtres que la vengeance expiatrice devait férocement s’abattre. Elle le fut. L’homme ensanglanté, sans bras, titubait à chacun de ses pas, en chemin vers le lieu  ses compagnons hurlant à la mort, demandaient pardon. Rien pour émouvoir leurs bourreaux qui les décapitèrent avec désinvolture. Les scalps, broyés sous les yeux hagards d’une assistance abasourdie, furent déposés dans des sacs en jute, puis brûlés.

Ramené au milieu de la place publique, le pantin difforme qu’était devenu cet homme disloqué physiquement, moralement inconscient, achèverait son interrogatoire. Répondait-il aux questions par ses râlements ? Ses pleurnichements n’avaient rien à voir avec ce qu’on lui demandait. Sa raison l’avait quitté en même temps que ses membres. Dans la foule, l’incessante horreur faisait frissonner les spectateurs impuissants.

Les “virus” savouraient le spectacle, dents serrées et poings fermés. Ceux des deux premières sections déambulaient, muets, arrogants et fiers d’être enfin dans l’action. Le dégoût suintait par tout leur corps. C’était comme savourer leur revanche sur les mauvais traitements endurés lors de la formation sur l’île de Côn Đảo. Ils traversaient la ligne délimitant le bourreau et la victime. Cette mission devenait plus qu’une question de vie ou de mort, cela relevait de leur survie.

Douch, lors d’un des rares rendez-vous avec Hai, à Hà Tien, mentionnait qu’il ne fallait pas voir l’être humain chez le prisonnier, mais un animal pouvant à tout instant se retourner contre vous. Tout doit être analysé à partir du concept d’ennemi. Seul l’ennemi d’un autre ennemi, devient votre ami.

Les “virus” pendirent le salaud avec sa ceinture, la tête en bas, jusqu’à ce que la dernière goutte de sang se soit écoulé de lui. Ils chargèrent son plus jeune fils, il ne devait pas avoir plus de dix ans, d’y mettre le feu, aux autres membres de sa famille, de le balancer aux chiens pour être dévoré. Puis ils quittèrent le village à l’exception de deux soldats devant s’assurer de l’exécution des ordres. 

Le village venait d’être nettoyé.

 

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    Một, recevant le compte-rendu de la première intervention musclée de ses trois sections, fut ravi. Tout s’était déroulé dans les temps prescrits, on avait nettoyé ce qui devait l’être, les soldats avaient parfaitement saisi leur rôle et l’exécutèrent convenablement. Toutefois, deux importantes questions le turlupinaient.

La première, d’ordre tactique, faisait mention du fait que maintenant et jusqu’à la fin de l’expédition, les gens sauraient que trois camions transportant des moines cachaient de barbares mercenaires. Les nouvelles voyagent vite au Vietnam malgré le peu de moyens de communication. Fallait-il abandonner ces habits pour d’autres ? Cela restait à voir.

La deuxième s’imposa comme une évidence. Ces soldats, ces hommes seraient très rapidement en manque de femmes. Il lui faudra y remédier dans les plus brefs délais. Pas question de faire venir qui que ce soit dans le giron de l’unité ou donner des permissions de sortie. Le manque de relations sexuelles combiné au fait que l’alcool leur était interdit, concourraient à créer une profonde obsession chez ces isolés du monde conventionnel depuis plus d’un mois maintenant. Cela aussi restait à voir.

Một établit succinctement son rapport. “Celui qui écrivait” l’avait corrigé sans manifester quoi que ce soit signifiant une approbation ou l’inverse. Cet homme n’avait pas à juger ou critiquer quoi que ce soit, il avait à l’écrire et le remettre à Hermès pour livraison immédiate à Saïgon.

Confiné au campement, alors que les trois sections s’ébranlèrent et par souci de courtoisie, Một se dirigea vers lui.

- Où étais-tu avant de nous rejoindre ?

- Camp de rééducation.

- Saïgon ?

- À quelques kilomètres au Sud.

- Ce fut difficile ?

- Pour tous.

- Combien de temps ?

- De 1975 jusqu’à la fin de 1978.

- Auparavant ?

- Soldat dans l’armée sud-vietnamienne, dès 1950.

- Sur le terrain ?

- Au service de la cartographie. Nous étions deux à faire le travail.

- 25 années à tracer des cartes ?

- Les différents commandants me chargeaient de rédiger des rapports pour l’état-major.

- Je comprends pourquoi on t’a envoyé avec nous.

- Lorsque, dans le camp de rééducation, certains compagnons d’armes m’ont reconnu, ils ont avisé les responsables des activités que je faisais dans l’armée du Sud. J’ai eu droit à plusieurs interrogatoires. Comme je collaborais, la torture a été moins robuste que ce dont je m’attendais. Ce qui les intéressait m’est vite devenu évident. Des noms. On voulait des noms. Ceux qui collaborèrent avec les sud-vietnamiens dans les différents villages du Mékong.

- Tu les as donnés ?

- J’ai tracé des centaines de croquis de lieux complètement absents sur les cartes topographiques officielles. Le Mékong est embrouillé et ses habitants, dispersés. Je pense que mon travail a été très utile.

- Tu connais bien la région.

- Les régions. Le Mékong, c’est un ensemble qui n’a rien à voir avec la répartition en provinces que l’on connaît actuellement. Il ne faut pas oublier que ce fut longtemps un territoire khmer et que les Cambodgiens y sont encore très attachés.

Celui qui écrivait” se lança dans un cours de géographie et d’histoire qui laissa son interlocuteur pantois devant tant de connaissances. Il n’avait jamais réalisé que ce fleuve, prenant sa source au Tibet, façonne des frontières entre les différents pays qu’il traverse : Chine, Birmanie, Laos, Thaïlande, Cambodge et Vietnam.

- J’admire ton intelligence, ce que les militaires craignent.

- Je n’ai pas à porter de jugement sur les militaires.

- Sur ce qu’ils font ?

- Cela leur appartient.

- Tu as été marié.

- Một từ dành cho vợ chồng : Un mot fait mari et femme.

Một le laissa à ses paperasses, rejoignant ses collègues revenus de leurs occupations. Il ne faut pas s’imaginer qu’attendant leur heure de commandement, les deux autres colonels se tournaient les pouces. Hai devait voir à la discipline intérieure et aux relations extérieures ; Ba, au ravitaillement, ce qui l’amenait à régulièrement quitter le campement.

Chacun, scrupuleusement, s’attendait à ce que tout roule à la perfection. Il ne faut pas se surprendre que lors de la tentative de fuite des soldats, au départ de la colonie de mercenaires, le jugement fut sévère, implacable. Par la suite et pour le reste de la mission, aucun écart de conduite n’a été signalé.

Le lendemain, on allait se mettre en route vers une deuxième opération qui n’eut rien à envier à la première.

 

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    Combien de temps faut-il à un homme pour s’habituer à faire couler le sang ? Combien de temps, s’ils s’en prenaient à eux, les remords pouvaient-ils les habiter ? La conscience du bien et du mal n’agit plus, une fois étouffée. La résipiscence ne vous trouble pas ; s’est vissé en vous la certitude que tout n’est que légitime défense. C’est vous ou c’est l’autre. La mort qui vous effraie, c’est la vôtre, celle de l’autre n’importe pas. La souffrance que l’autre endure en raison de vos coups, vous ne la ressentez pas. Aucun jugement n’affecte les actions à exécuter. Cet homme, cette femme ou cet enfant que vous martyrisez avec insouciance, ces êtres à deux instants de mourir, ne sont que de la chair, de la viande. Jamais ils ne vous reverront, vous non plus. Ils sont projetés dans le néant, vous n’aurez été que le tremplin nécessaire à leur envol. Vous ne les comptez plus. Tous semblables, de la pourriture en devenir.

À la suite de la première opération, Một ne distribua aucune récompense, quelques mots à peine.

- Vous avez rempli le travail dans les temps prévus. Vous avez nettoyé ce qui devait l’être. Préparez-vous pour la suivante. Dans deux jours.

Parmi les objectifs visés par la formation de l’île Côn Đảo : briser le caractère des soldats, leur induire l’idée d’une soumission entière et complète aux commandants, principalement aux ordres qu’ils auraient à recevoir d’eux, fouler des pieds toute forme de sensiblerie et faire leur cette maxime qui, on l’apprendra plus tard, guidait Douch : mieux vaut tuer un innocent que libérer un traître.

Personne ne connaissait ce personnage cambodgien que rencontra un des colonels en cours de route, mais il devint évident qu’après son entrée dans le portrait, tout le message du formateur de la CIA s’éclaircissait. Les missions en furent teintées. Il fallait des exécutants soumis, des supérieurs despotes ; la combinaison de ces deux éléments assuraient la réussite.

Một établit un crescendo dans ses tactiques. Bien sûr, il y avait l’exécution des anciens collaborateurs, les salauds, comme il se plaisait à les nommer, mais aussi l’extinction complète des scrupules chez ses hommes, renforçant leur zèle à semer la peur autour d’eux : voilà ce qui teinta son commandement.

La peur est une arme puissante qu’utilisent les tyrans, sachant la canaliser au bon endroit et au bon moment. Certaines de ses manifestations sont visibles, toutefois les pires, là  loge la peur pure, sont invisibles, intimement nichées, enroulées sur elles-mêmes, exigeant sa non-transparence, celle qui requiert des efforts inouïs.

Réussira-t-on, un jour, à bien comprendre les mécanismes qui poussèrent les Cambodgiens sous le régime de Pol Pot, à obtempérer aux ordres des Khmers Rouges qui, ravageant Phnom Penh, leur laissaient croire qu’ils n’avaient que quelques heures pour vider la ville, prendre la route vers les campagnes, sinon les bombardements américains les anéantiraient ?

La docilité, devenue collective, s’explique-t-elle ? Ce nouveau pouvoir, qui mettait fin à la guerre civile, a sans doute bénéficié de la clémence nécessaire afin de réaliser ses desseins. Il n’y a que le temps, qu’à la suite des événements qu’il est possible de porter un jugement. Pour le moment, la réponse était de suivre les consignes même si elles menaient vers d’inimaginables supplices ?

Ils se turent, ne songeant qu’à leur survie personnelle et celle de leur famille. Marchèrent et marchèrent encore, sous des soleils brûlants, déshydratés et affamés. Ne virent dans tout cela que le bien-être de la patrie enfin libérée du joug étranger ; la propagande ne cessait de le répéter. Cachant leur véritable identité, ils mentaient quotidiennement en échange d’un bol de soupe diluée dans du riz périmé. Broyant tous leurs espoirs, ils piétinaient les cailloux des routes. Rapidement, ils n’eurent plus le droit de penser au passé, qu’à un avenir incertain alors que le présent se vivait chez l’enfer.

On ne réussira pas à bien comprendre, tout comme on n’arrivera pas à éliminer de l’esprit de certaines gens avides de pouvoir, mues par des idées aussi saugrenues qu’extravagantes, que le bonheur de l’homme passe par l’élimination de leurs opposants. Qu’il faut tuer pour défier la civilisation !

Trop d’exemples dans l’histoire humaine, aussi tristes les uns que les autres, affichant les mêmes convictions, reviennent à notre esprit. Pol Pot n’aura pas été le seul à respirer cet oxygène. D’autres, à sa suite, sont venus et viendront avec des principes fondés sur une philosophie semblable. Ils hanteront les peuples après les avoir galvanisés de slogans, essentiellement identiques, que la nation, la patrie doivent être libres, indépendantes, autonomes, qu’il en va de leur survie, du culte aux prédécesseurs, nos pères et mères, nos ancêtres à qui nous devons un respect inconditionnel, une éternelle loyauté. La réalité sera tout autre.

Ils sont venus, sont toujours là, reviendront prêts à rebondir. Inextinguible appel du sang comme revendication autant pour la paix que pour la guerre. Le discours change, le fond demeure. Les spectateurs, les auditeurs leur donnant sa crédibilité, demeureront pour une majorité d’entre eux, des spectateurs, des auditeurs ou des victimes.

Les Khmers Rouges avaient compris qu’il fallait recruter leurs partisans chez les paysans, les illettrés ; s’en prendre aux intellectuels accusés de collaboration avec les étrangers ; abolir les écoles ; armer des adolescents et des adolescentes qui prirent la route, la rage et la haine au coeur, avec pour mission de détruire tout ce qui faisait partie de “la nouvelle société”, celle existant avant leur venue. Ils avaient bien compris que la recette infaillible s’y trouvait, s’ils espéraient faire renaître le vrai Cambodge. L’authentique société calquée sur la tradition khmère s’appellerait désormais Kampuchéa.

Ils inventèrent une maladie... la mémoire ; une nouvelle morale... la vérité, celle de l’Angkar. Toute forme de religion devait disparaître avec leurs pagodes, leurs temples, leurs églises.

L’élimination systématique des ennemis du peuple khmer reposant entre des mains juvéniles qui remplirent d’innocents des fosses publiques, des charniers, sous les yeux approbateurs de ceux qui se trouvaient chanceux de ne point en être, ce qui amena près de deux millions de personnes sur une population de sept millions à périr.

La délation devint une qualité civique.

L’acceptation aveugle des commandements khmers rouges, une loi inviolable inscrite dans des slogans tels :

a) L’Angkar est tout ;

b) L’Angkar ne fait jamais d’erreur ;

c) L’Angkar est le maître du territoire ;

d) Soyez prêts à sacrifier vos vies par le travail afin de réaliser les objectifs de l’Angkar ;

e) Pour battre l’ennemi de l’extérieur il faut d’abord battre celui de l’intérieur ;

f) Il est absolument nécessaire de purger pour toujours le Kampuchéa des agents de la CIA qui s’y trouvent ;

g) Détruisez les réseaux de communication ;

h) Aimez l’Angkar sans limites ;

i) Vous garder en vie ne nous rapporte rien, vous supprimer ne nous coûte rien.

Ces mots d’un vocabulaire expurgé jusqu’à sa moelle, disparaissent :

Liberté. Mariage. Biens personnels. Musique et danse. Éducation. Religion. Droits humains. Tradition, science et technologie. Bonheur et rire. Romance et affection. Berceuse. Communication. Photographie. Téléphone et lettre. Radio et télévision.Miroir et rasoir. Shampoing, savon et produits de beauté. Cigarette et briquet. Couleur. Café. Thé.Vaccin. Plainte. Aide et faveur. Déjeuner. Journal. Pardon et regret. Bonbon et jouet. Animal domestique. Horloge. Montre. Cartes. Lunette. Électricité et lampe à huile. Papier et crayon. Poste. Argent, porte-monnaie et sacoche. Loi, juge et avocat. Hôpital et médecin. Transport public et voyage. Vacances. Espoir et Vie.

Que reste-t-il à dire ? Rien, puisque tout est pensé à l’avance.

Que reste-t-il à penser ? Rien, puisque l’Angkar s’en charge.

Les Cambodgiens, sous Pol Pot, devinrent, bien malgré eux, des machines au service d’une idéologie démoniaque. Pas un seul individu ne se lèvera pour crier haut et fort que le peuple vit sous l’hégémonie d’une doctrine inhumaine. Avant même qu’il eut pu le faire, on lui aurait arraché la langue et brisé les os.

La Phalange, tout comme l’armée vietnamienne entrée au Cambodge par trois points cardinaux, devait mettre fin à tout cela.

 

Les amertumes et les soucis

Sont-ils donc ces moments bien finis,

Où riant au soleil,

Chantonnant sous la pluie,

Je m’enivrais de la joie de la vie ?

Nguyen Chi Tiên

 

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