lundi 15 février 2021

Otium # 5

                                                     Traversée

    L’homme élancé au teint cuivré balaie la pièce du regard. Il fixe les aiguilles de l’horloge. Ce sera bientôt le moment de tamiser la lumière pour signaler aux derniers badauds que l’heure de la sortie a sonné. L’homme presse avec émotion le trousseau de clés qu’on lui a confié il y a quelques semaines. Le creux de sa poitrine est envahi d’une douce chaleur. Il lui tarde de voir partir les visiteurs retardataires pour se consacrer à son rituel de reconnaissance.

Depuis qu’il est gardien au Rijkmuseum et responsable de la fermeture des salles d’exposition, Yémané attend l’heure où il se retrouve seul, dans la pénombre, en contact intime avec les originaux des grands maitres. Le silence du lieu, le sentiment d’un espace et d’un temps sacralisés par la présence des chefs-d’œuvre l’ancrent dans sa nouvelle réalité pacifiée, qu’il aurait crue impossible il y a quelques mois. Il passe l’îlot des porcelaines de Delphes et s’approche alors de deux tableaux — la toile craquelée du maitre du clair-obscur et l’œuvre obtenue en prêt d’un peintre contemporain de la marine néerlandaise — pour y plonger son regard et s’y absorber, afin de se souvenir du chemin parcouru. Et pour honorer le moment présent.

 

                                                                                       


     L’image des rameurs et de la rivière le ramène malgré lui au début de son infernal périple, lorsqu’il prit la résolution de s’évader de la terre natale corrompue pour échapper à un service militaire sans issue. Il se revoit aux abords de la rivière Mareb coulant entre son pays et l’Éthiopie. En franchissant ce cours d’eau avec les passeurs, pouvait-il soupçonner l’accablant cortèges d’afflictions qui se mettait en branle, alors qu’il n’avait pour unique but de se donner la chance d’un meilleur destin ? Si, à ce moment-là, il avait entraperçu la trame d’horreurs dans laquelle il s’engageait, aurait-il continué à marcher ? De l’Éthiopie à la Libye, il se revoit avancer jour et nuit, comme un automate écartelé entre la chaleur et le froid, la peur au ventre, les intestins noués, la bouche asséchée, la peau craquelée, les pieds saignants dans les tongs de caoutchouc, le sommeil délirant. Encore loin d’imaginer, hélas, l’ampleur des cauchemars qui l’attendaient au camp libyen : eau souillée et pain sec, promiscuité puante, latrines insalubres, hurlements des jeunes filles violées, extorsions, enlèvements ou disparitions de ses compagnons migrants, coups de fouet, lacérations, menaces à la baïonnette, terreur, toux, éreintements, diarrhées, soif, famine. Et désespoir. Jamais n’avait-il éprouvé un tel sentiment d’abandon, un tel ahurissement face à tant d’inhumanité. Jamais n’avait-il ainsi basculé dans la perte de sens.

Est-ce grâce au montant de la rançon obtenu d’un ami harcelé ou à cause de ses incalculables heures de travail dans les exploitations libyennes qu’on le précipita de nuit, dans une embarcation de fortune, sous les coups et les cris des miliciens, en direction de l’Italie ? Ça, il ne le saura jamais.

Il pose maintenant ses yeux noirs sur la représentation du grand voilier gitant dans la houle d’une mer menaçante et se remémore cette effrayante traversée, en surnombre, agglutiné sur ces jeunes depuis longtemps désenchantés, trop épuisés pour être apeurés. Il se souvient qu’il avait la sensation de se laisser flotter, dériver, emporter comme un débris, un détritus à la surface des flots déchainés d’un tsunami. La nausée au cœur et le néant en tête. Inch Allah !

Yémané fixe d’un regard halluciné les toiles qui évoquent un passé par lui seul traversé. Et se ressaisit en se rappelant le sens de son rituel. S’il se recueille en silence dans la tranquille pénombre de ce lieu d’art et de culture, c’est pour ressentir la reconnaissance qu’il a envers une personne angélique. Ce cœur battant qui l’aura remarqué au camp de réfugiés italien, puis aidé et secouru. Grâce à ce parrainage inespéré, s’est finalement ouvert à lui un présent libéré des anciens jougs, dans le bas pays des moulins à vent.  

Le migrant érythréen est toujours absorbé par les deux chefs-d’œuvre. Il les scrute, mais à présent, il n’y projette plus son propre périple. Il est plutôt saisi par la lumière immanente irradiant de chacun d’eux. Il se recueille dans cet embrasement d’espérance. Sa main presse à nouveau le trousseau de clés attaché à sa ceinture. Ses yeux s’embuent. Il se dit qu’il serre les clés du paradis !

                                                                                                   (Claire, février 2021)


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Mémoire du crépuscule

    

    Bien sûr la lumière de l’aube fut magnifiée par les poètes de toutes les cultures; ainsi, certains pourraient voir dans cette œuvre de Rembrandt le moment magique de la levée du jour. Pour moi, j’y vois plutôt le crépuscule, un moment de la journée qui me plonge parfois en de troublantes réminiscences : j’en évoquerai ici quelques-unes. Et pour cela, j’emprunterai à Baudelaire un peu de son Harmonie du soir :

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.


    Comme pour l’auteur des Fleurs du Mal, le crépuscule semble être synonyme à la fois de beauté et de tristesse… C’est d’ailleurs au crépuscule que Patricia, ma première épouse s’en est allée tragiquement, lors d’un ciel subitement obscurci de sable par le vent de mer du golfe de Guinée, au Ghana. C’est aussi à la fin du jour, une semaine plus tard, que je suis allé sur les lieux de la tragédie. Quand j’ai aperçu le grand car bleu-ciel d’où Patricia s’est envolée vers les cieux, je me suis penché pour toucher au sol. Potière, son métier était de transformer de la terre en art. Un homme, endeuillé comme moi sûrement, s’est alors approché de moi et après un long moment de silence mutuellement honoré, me dit : « It’s too big to be bad ». 

La lueur du jour s’estompait doucement en cette heure exquise en Afrique où le jour laisse hâtivement place à la nuit. Rentré à l’hôtel j’ai pu alors écrire un dernier hommage à celle qui fut mon épouse et qui était devenue mon amie. Ce soir-là, il me semble, le soleil s’est noyé dans son sang.

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !


    Le crépuscule, c’est aussi ce moment chéri pour le paysan lorsque son labeur se termine : le foin est coupé, engrangé et le troupeau, rassasié. C’est alors qu’il peut s’arrêter et profiter de la fraîcheur du temps et peut-être, s’il n’est pas trop fourbu, ressentir la satisfaction du travail accompli. Ces vers du chantre du Spleen peuvent ici traduire la sensation de 

l’harmonie de la vie du paysan avec la nature 

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

Adolescent, j’ai eu ce privilège de vivre ces brefs instants de grâce, pendant les étés passés sur la ferme de mes oncles. Je vivais de la fierté de pouvoir ressentir la même fatigue corporelle de ces hommes de la terre. Comme eux, et avec eux, j’avais œuvré sous le soleil sec et ardent de juillet pour engranger les foins qui nourriraient les bêtes au cours des longs hivers. Je ressentais à ma mesure les douleurs aux mains et les courbatures aux reins au moment de me déposer sur la véranda après un copieux repas. Les vaches laitières broutaient goulument l’herbe grasse du champ à côté de la maison; ce champ plus riche leur était offert quelques heures par jour avant de les rediriger plus tard vers le grand pré menant jusqu’à la forêt et où il fallait dès l’aube aller les chercher pour la traite du matin.

Assis à côté de mon oncle dans la fraîcheur du soir, j’humais à satiété cette odeur agréable du foin fraîchement coupé qui se mêlait aux fragrances particulières des bêtes dans le champ adjacent à la maison. S’ajoutait à ce délice sensitif le chant strident des cigales qui profitaient de la douceur de l’été pour chanter leur joie, ne se souciant pas de la bise automnale qui viendrait. Un couple d’hirondelles qui nichaient dans la corniche du toit de la galerie, virevoltaient encore dans ce ciel vespéral, soucieuses de nourrir leur progéniture: nous nous reposions lors même qu’elles œuvraient encore. Le ciel, pour elles, n’était pas comme pour nous, un grand reposoir.

Aujourd’hui, chaque coucher de soleil, quelque que soit la saison, est pour moi source de douce et aussi d’amère mélancolie. Une tristesse comme une réminiscence me revient chaque 23 décembre au crépuscule

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !


Depuis que Claire est là, avec moi, mon crépuscule est une aube perpétuelle.

Pierre (février 2021)



Harmonie du soir



Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !


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Vogue ! Vogue !

 

    C’était il y a maintenant près de quatre-vingts vies antérieures, du moins c’est ce que la médium croit.
 
Je me suis laissé convaincre par un ami et accepté de rencontrer cette femme dont le bureau, à la fois austère et minimaliste, si je regarde par sa fenêtre, donne sur l’entrée principale de l’hôpital Sainte-Justine, à Montréal. Une table recouverte d’une nappe qui a dû servir autrefois à envelopper une table plus grande encore ; un verre dans lequel une rose flétrie semble attendre de défraîchir davantage. Deux cadres au mur. Une odeur d’encens flotte dans cet espace qu’elle réserve pour ses clients qui viennent occasionnellement la consulter avant de s’engager sur un quelconque chemin.
 
Je me suis laissé convaincre par cet ami qui, lui, ressent un immense besoin de se faire guider face à une importante décision devant engager sa clinique vétérinaire qui, il l’avoue lui-même, en ce moment périclite gravement. Dans mon for intérieur et sans lui dévoiler le fond de ma pensée, je crois préférable qu’il lui serait préférable d’investir les cent dollars exigés pour la consultation ailleurs qu’ici, chez cette femme qui répond au nom de Anne-Marie ; mais il a une foi inébranlable en elle, il me l’a dit avant d’entrer dans ce que j’imaginais ressemblerait à la caverne d’Ali Baba ou un capharnaüm.
 
Et j’attends dans une pièce attenante que s’achève leur tête-à-tête. Anne-Marie ne reçoit que l’après-midi, deux personnes seulement car, elle me le dira lorsque mon tour viendra, entrer dans un état second, rejoindre par l’esprit des énergies qui se dégagent inévitablement de l’être qui est devant vous, tout cela est extrêmement exigeant.
 
Mon collègue m’avait avisé de me munir d’une cassette d’enregistrement puisque la médium accepte que ses propos se retrouvent renfermer sur un tel support permettant à son client de les consulter ultérieurement. J’ai du coup appris que cette dame sans âge et à la voix douceâtre et melliflue, considère qu’une seule visite suffit puisqu’elle passe au peigne fin l’entièreté de votre vie ; revenir risque d’être redondant, à moins que ce ne soit pour un point extrêmement précis dans l’espace et le temps, comme c’est le cas pour cet ami.
 
J’attends donc, ma cassette pouvant recevoir deux heures d’enregistrement sautant d’une main à l’autre. J’attends et ajuste ma stratégie de non-croyant. “ Tu ne parles pas, n’interromps pas la voyante - elle corrigera le tir à la fin de notre échange en précisant qu’elle est médium et non voyante qui,  toujours selon elle, est péjoratif et sujet à mauvaise interprétation - et surtout, ne fais qu’écouter. “
 
Une heure, selon différentes circonstances, peut s’avérer soit très court ou d’une longueur démesurée. Dans le cas qui me préoccupe, c’est interminablement long.
 
Lorsqu’ils me laissent seul dans l’antichambre et que derrière eux un silence de plomb s’abat autour de moi, il ne me reste qu’à poireauter...
 
Une heure plus tard... Alors que je lui remets la cassette pour l’enregistreuse déposée au milieu de la table, qu’elle l’incorpore à la machine, Anne-Marie prend la parole.
 
- Donnez-moi votre main gauche et respirez normalement.

Je procède. Elle semble s’intéresser à lire entre les lignes, retourne et glisse ses doigts sur ma paume avant de fermer les yeux. Elle demeure ainsi quelques courts instants.
 
- Soyez sans crainte, je ne vous poserai aucune question, la seule chose que vous aurez à faire, c’est d’écouter sans m’interrompre. D’ailleurs à la fin de ma lecture, si vous souhaitez que j’aille plus en profondeur sur un sujet ou un autre, libre à vous. Je commence.
 
L’atmosphère dans cette pièce est lourde un peu comme si nous étions plus de deux personnes. Cette bizarrerie me semble tout à fait palpable. Depuis qu’elle a laissé ma main, respiré profondément, le temps prend une toute autre dimension. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est pesant, mais il m’apparaît clair que d’autres identités viennent de s’installer autour de nous.
 
Au bout d’environ cinq minutes, rouvrant les yeux, Anne-Marie se lance dans ce que je pourrais appeler le récit de ma vie, mais je considère que toute vie peut ressembler à ce qu’elle décrit, sauf quelques spécifications, ma foi... ahurissantes.
 
Mais ce qui retient mon attention - la médium s’en aperçoit et emprunte cette route - c’est lorsqu’elle m’annonce que je suis une très vieille âme ; en fait elle m’apprend que l’âme qui a choisi de s’installer dans mon corps a plus de quatre-vingts vies antérieures.
 
- Vous craignez toujours l’eau ? Me demande-t-elle.
- Plus que tout. M’en tenant à ma stratégie, je n’en dis pas plus.
- Je comprends. Si vous le souhaitez, je peux vous aider à chasser cette angoisse.
- Quel lien voyez-vous entre ma peur de l’eau et le fait que je sois une vieille âme ?
- J’ai dit... une très vieille âme, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Celle qui vous habite en est à ses dernières incarnations, mais elle a un passé qui vous paralyse et qu’elle ...
- Dites-moi cette paralysie ?
 
La médium me regarde droit dans les yeux puis me sidère par les paroles suivantes.
 
- Dans une autre vie, vous étiez (je parle évidemment de votre âme) un adepte de la voile. Plus même, un fier compétiteur de courses en voiliers. Un jour, alors que vous vous préparez pour ce qui à l’époque était considéré comme le plus grand challenge annuel, le temps est maussade à un point tel que les organisateurs proposent de remettre la course au lendemain. Pour agir ainsi, tous les participants doivent être unanimes. Vous insistez pour que l’événement ne soit pas annulé car votre réputation n’est plus à faire, vous possédez un solide voilier et une réputation de fier compétiteur. Lorsque le départ est finalement donné, la météo se fait de plus en plus défavorable, le firmament s’obscurcit et plus personne n’a de doute, l’orage est tout proche. Votre embarcation et votre comportement ordalique vous mènent en avant du peloton dès les premières brasses. Malgré le fait que le règlement soit clair sur la question, vous ne portez aucun gilet de sauvetage - vous vous croyez invincible - et rapidement avez détaché le cordage qui vous retenait à la coque du voilier. Bientôt, les superbes voiles blanches tranchent sur le gris d’acier de la voûte céleste. Le vent devient bourrasque, se change en tempête, puis en une suite ininterrompue de rafales que certains associeront par la suite à une tornade.
- Que s’est-il passé alors ?
- Le temps de le dire, votre voilier chavire et vous vous noyez.
 
Je ne voulais ni ne souhaitais en savoir davantage, craignant que revivre cet événement ne me perturbe plus que je ne l’étais. Anne-Marie acheva notre rencontre ainsi :
 
- Un jour vous reviendrez et nous pourrons vous réconcilier avec l’eau ; d’ici là, tel votre grand voilier blanc à jamais englouti dans l’océan, continuez à chercher l’endroit propice afin de trouver une certaine sécurité...
 
Mon ami, alors que je sortais de la pièce, me demanda fort poliment d’ailleurs, si j’étais satisfait de ma rencontre.
 
C’est un noyé qui lui répondit : “ As-tu déjà fait de la voile ? “   

 

 

Jean (Février 2021)

samedi 6 février 2021

CHRONIQUE VIETNAMIENNE

 


2021, l’année du buffle / boeuf / taureau

 

Le 12 février 2021, nous entrerons dans l’année du taureau qui peut très bien s’appeler celle du boeuf ou du buffle. 

Je vous propose un texte publié en juin 1992 par monsieur Hữu Ngọc et qui s’intitule :

Ô buffle, que je te le dise.

 

Il m’est arrivé de voir un buffle et des bambous peints sur la cloison d’un avion volant de Djakarta à Padang.

Sans doute le buffle est un animal familier aux pays rizicoles de Sud-Est asiatique. Il marque en particulier la vie et le folklore du peuple vietnamien.

Il est le compagnon indispensable de notre paysan. “ Toute fortune commence par un buffle “, dit un dicton vietnamien. Une très vieille chanson populaire exprime leur camaraderie dans le travail :

 

“ Ô buffle, que je te le dise,

Viens dans la rizière et laboure avec moi,

Labourons et repiquons

Comme l’ont fait nos ancêtres

Ni toi ni moi n’épargnons notre peine.

Tant qu’il y aura des épis de riz

Y aura des brins pour toi, ô buffle. “

 

Le buffle laboure, herse, tire la charrette, traîne la meule du pressoir de canne à sucre... Dans les campagnes isolées, il défend même l’homme contre les bêtes féroces de la forêt. Il est attaché à l’homme comme un chien fidèle. Le conte populaire suivant explique cette soumission: 

“ Un jour, à brûle-pourpoint, le Tigre demande au Buffle : “ Comment se fait-il que toi, qui es si fort, tu te plies aux volontés d’un être aussi malingre que l’homme ? “ Ce à quoi le Buffle réplique : “ C’est que l’Homme dispose d’une arme terrible : l’intelligence. Si tu es curieux de savoir ce que c’est, va le lui demander ! “ Interpellé dans la rizière par le Seigneur de la Jungle, l’Homme répond calmement : “ Je n’ai pas l’intelligence sur moi. Je vais la chercher à la maison pour te la montrer, mais à une condition : c’est que tu me laisses t’attacher à un arbre, autrement tu pourrais dévorer mon buffle durant mon absence. “ Le tigre accepte le marché. Après l’avoir garrotté, l’homme le frappe à tour de bras en lui disant : “ Voilà mon intelligence. “ 

La présence du buffle est si ancrée dans la vie quotidienne rurale que souvent l’éthique sociale paysanne s’exprime à travers le caractère de cet animal. Citons par exemple les proverbes :

“ Buffle attaché hait buffle qui broute. “

“ Buffle qui arrive en retard boit l’eau trouble. “

“ Quand le buffle et le boeuf se battent avec leurs cornes, ce sont les mouches et les moustiques qui sont tués. “ (Ce sont les petits qui pâtissent si leurs supérieurs entrent en conflit.)

“ Rizière profonde et bufflesse ne valent pas une fille comme premier né de la famille. “ (Car elle pourra aider les parents à s’occuper du ménage.) Etc.

Les combats de buffles, autrement passionnants que les corridas espagnoles, attirent chaque année (10e jour du 8e mois lunaire) une foule de pèlerins et de curieux au village de pêcheurs de Dô Son, à 120 km de Hanoï. Mais d’ordinaire, le buffle est de tempérament très pacifique.

Un petit garçon coiffé d’un chapeau conique, assis à califourchon sur le dos d’un buffle et jouant de la flûte, telle est l’image bucolique que plus d’un étranger rapporte du Vietnam... Cette image durera-t-elle longtemps ? Le buffle en chair et en os est concurrencé par le “ buffle d’acier “, nom que les paysans donnent au tracteur.


Hữu Ngọc

Juin 1992

À LA DÉCOUVERTE DE LA CULTURE VIETNAMIENNE

 

 

mercredi 3 février 2021

Otium # 4

 


De la folie à la foi

 

Que m’évoque cette petite fiole, sortie du congélateur, emplie de son liquide salvateur à la stabilité fragile ? Cette fiole et son contenant représentent une réalité que, depuis ma verte naïveté, j’aurais franchement cru impossible, voire inimaginable : ce choc planétaire, cette hécatombe universelle, ce monstre économique à l’arrêt forcé !

Si j’agite le mot fiole, à la manière dont je pourrais mélanger son contenu, voilà que j’obtiens un autre mot : folie. En effet, ce contenant — aussi miraculeuse que fut la rapide création de son produit —, ne concrétise-t-il pas l’aboutissement d’un cycle de folie ? En admettant que la folie se définisse comme « un ensemble de comportements jugés et qualifiés d’anormaux », ne pouvons-nous pas reconnaitre que nous en étions là ? Notre « va tout » capitaliste obsédé jusqu’à l’obnubilation par la poursuite aveugle des profits n’a-t-il pas fini par faire dérailler le système, en bafouant les rythmes de base du vivant ? Sourds aux signaux d’alarme clignotant sur tous les fronts — santé physique, équilibre mental, homéostasie environnementale — nous fallait-il que ce coup de matraque nous fût asséné pour qu’enfin nous sortions de notre aveuglement volontaire, de notre indifférente frénésie ?

Si j’agite encore la fiole, laissant s’écouler un peu de son contenu et tomber une lettre de sa forme, je me retrouve avec le mot fiel. Oui, je déplore le fiel, ce caractère de l’inculte qui s’est insidieusement instillé dans nos rapports à l’autre, dans nos échanges interpersonnels et dans nos modes de communication. Je me désole de tout ce fiel qui transite par les impulsions lumineuses des réseaux sociaux et qui vient s’étaler sur les écrans de nos solitudes. Peut-on espérer que cette fiole, dans la mise à l’arrêt qu’elle représente et dans l’obligation de compassion qu’elle impose, puisse asséner un sifflant soufflet à tout ce fiel ?

Laissons tomber encore quelques gouttes du précieux sérum et une autre lettre du mot dans lequel il est contenu, pour reprendre un fil. Il est urgent de couper l’ancien fil ! Il nous faut désirer que cette pandémie marque une réelle rupture, une remise en question fondamentale d’un système qui en fin de compte se montre si chancelant, creusant toujours davantage l’écart dans la répartition des richesses, accentuant les fractures sociales, la surchauffe planétaire, la montée des extrémismes. Il faut espérer la rupture de ce fil conducteur délétère, et nous atteler sans tarder à la construction d’un nouveau lien, d’un liant plus lumineux.

Ce qui nous amène à agiter les dernières lettres du mot, avant d’en injecter la balance du contenu dans nos chairs. Que reste-t-il ? Un mot aux consonances surannées pour certains, mais si nécessaire en ces temps : le mot foi. Foi dans la possibilité d’une vitalité renouvelée, foi en notre capacité d’amorcer une reprise fondée sur des priorités collectives redéfinies. Montrons-nous capables d’insuffler de l’oxygène à nos emplois du temps.  De nous contenter de moins. D’habiter davantage notre présence à la beauté du monde, aux présences singulières de nos pairs. De troquer notre obsession des valeurs boursières pour des valeurs plus humanistes.  D’adoucir notre parole. De réenchanter notre regard. De prendre soin du vivant vulnérable.

Alors la fiole et son sérum, en ayant permis de freiner une allure insoutenable, en ayant forcé des solidarités improbables, en ayant remis les pendules à l’heure, prendront un précieux sens. 

Claire (février 2021)

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L’AIGUILLE DANS LA BOTTE DE FOIN

Qui aurait pu parier qu’en moins d’une année après son apparition, la médecine arriverait à mettre au point un vaccin pour prémunir l’humanité d’un virus mortel pour les humains et le rendre si rapidement accessible. Il faudra désormais parler non pas de « chercher » mais bien de « trouver une aiguille dans la botte de foin ».

L’humanité, par ce virus, pouvait n’en tenir qu’à un fil; voilà qu’elle tient maintenant à une aiguille, salvatrice. Il faut avoir été exposé à ce type de vulnérabilité où tout peut se jouer par le hasard ou la bonne fortune, pour s’émerveiller de cette réponse humaine à ce défi de la nature. Alors que j’avais à peine dix ans, dans un Québec où les soins de santé étaient le privilège des plus fortunés, j’ai été frappé non pas par un virus, mais pire, par une bactérie : le streptocoque beta hémolytique. Dans mon cas elle s’est transformée en rhumatisme articulaire aigu pouvant causer une cardite rhumatismale et se transformer en sténose de la valvule mitrale du cœur.

Quel a été alors pour moi l’aiguille dans la botte de foin? En fait, ce fut une aiguille à trois facettes. Tout d’abord il y avait l’existence depuis peu de la pénicilline, seul médicament pouvant contrer ce type de bactérie. Deuxièmement, et ce fut déterminant pour la suite de mon traitement : la présence miraculeuse du premier cardiologue à exercer dans la petite ville de Saint-Hyacinthe à la fin des années 1950.

Et finalement, l’élément décisif pour que j’aie accès aux soins : la fortune de mon grand-père maternel qui a déboursé d’avance les dollars nécessaires afin que je sois hospitalisé, les hôpitaux étant, à cette époque, privés et les soins, très chers.

L’hospitalisation a été ma première expérience de confinement total; la première semaine, j’étais alité 24 heures sur 24, ne pouvant me lever que pour aller à la toilette. Pour un enfant de 10 ans, cela peut sembler une expérience éprouvante. Ce n’est pas le souvenir que j’en ai. J’y ai appris le plaisir simple de regarder un oiseau venir me saluer chaque matin à la fenêtre; le délice de me faire laver par une gentille infirmière (c’était probablement une préposée, je ne faisais pas la différence). C’était la joie d’attendre puis de voir arriver mon père vers l’heure du midi, m’amenant tantôt une revue de Spirou, tantôt un magazine d’animaux sauvages; j’en fis plus tard une collection.

Puis ce confinement s’est transformé en un genre de couvre-feu; je pouvais marcher, mais aller dormir très tôt. De toutes façons, j’étais fatigué, ma maladie me prenant beaucoup de mon énergie. Et sublime plaisir : pouvoir ne lire que mes Bob Morane et mes Spirou au lieu de faire des mathématiques.

Cette année de confinement s’est terminé par un sublime voyage sur la ferme de mes oncles à Gentilly; un voyage qui fut finalement un instructif stage en agriculture. J’y ai alors appris toutes les notions essentielles de la production laitière.

Cette expérience de mon enfance aura sculpté ma personnalité en m’offrant précocement une certaine maturité: la patience et la contemplation de la nature me donnent aujourd’hui les qualités de base pour vivre le confinement de la pandémie actuelle avec sérénité.


Si je reviens à cette aiguille salvatrice, un certain nombre de conditions ont aussi permis qu’elle advienne. Tout d’abord, la nature particulière de ce vaccin a été intuitionnée, par Katalin Kariko, une biochimiste hongroise qui a eu le génie de s’intéresser non pas à l’ADN des virus, mais à l’ARN messager.

Son acharnement à étudier l’ARN messager lui a valu sa titularisation de professeure à l’université de Pennsylvanie. Et c’est donc à son entêtement que la virologie a viré de bord la façon de concevoir les vaccins : au lieu d’inoculer l’ADN du virus en nous infectant, c’est une vaccination par l’ARN messager qui conduit nos cellules à fabriquer elles-mêmes de l'antigène en grandes quantités. C’est donc grâce à elle que les chercheurs contemporains ont pu inventer l’aimant assez puissant et précis pour trouver la fameuse aiguille dans cette botte de foin virale qui nous assaille.

Souhaitons que cette nouvelle thérapeutique permette à l’humanité de faire face aux futures pandémies dont nous ne serons jamais à l’abri tant que notre espèce ne diminuera pas sa pression sur les ressources de la planète. À moins que comme dans le cas de ce jeune garçon de 10 ans qui a su se former une maturité à travers sa maladie d’enfance, le genre humain sorte de cette pandémie avec un peu de sagesse et, surtout de modestie face aux autres espèces de cette planète.

Pierre (février 2021)

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Ici Radio-Monde

(Radio-Monde)  

- Bonjour mesdames et messieurs, bienvenue sur Radio-Monde. Dans le cadre de nos grandes entrevues, il me fait plaisir de recevoir monsieur Joshua Barnes, reporter globe-trotter. Bon retour au pays, monsieur Barnes. 

(Joshua Barnes )

- Merci et salutations à tous vos auditeurs et auditrices. 

(R-M) - Vous revenez tout juste d’un long périple qui vous a mené à travers le monde ?

 (JB) - En effet, je rentre au pays après voir parcouru une bonne partie des États-Unis, de l’Europe ainsi que certains pays d’Asie.

 (R-M) - Vous avez traversé toutes ces contrées avec pour objectif de couvrir des événements en lien avec la pandémie due à la covid-19. Qu’en retenez-vous ?

 (JB) - En janvier 2020, au tout début de ce que l’on peut appeler la nouvelle du siècle, j’étais en Chine. Lorsque le bruit court à l’effet que quelque chose d’inhabituel se passe à Wuhan, tous les journalistes sont invités à quitter le pays. J’ai profité d’un vol vers la France pour ensuite traverser en Angleterre et me retrouver finalement aux États-Unis, constatant que la pandémie voyageait plus rapidement que moi.

Devant la difficulté à obtenir des informations vérifiables, tous les journalistes cherchent à jouer autant du coude que de leurs contacts afin d’en apprendre davantage, mais chacun de nous se retrouve devant un mutisme complet, personne ne peut nous informer de manière convenable. Le modus vivendi habituel du travail journalistique complètement perturbé, chacun doit se rabattre sur les réseaux sociaux devenus les nouveaux canaux d’information, avec tout ce que cela implique de faussetés, d’inexactitudes ou d’affabulations.  

En très peu de temps, vous y retrouviez des spécialistes en virologie et en infectiologie sans aucune connaissance médicale, alors que les chercheurs et les médecins admettaient être face à un virus d’une ampleur dont il leur était impossible d’en mesurer l’étendue.

Des politicologues amateurs, souvent emmêlés dans des discours dont ils ne comprennent rien ni d’Ève ni d’Adam, construisant des échafaudages politico-économiques pour le moins ahurissants.

Un autre phénomène prend de l’ampleur et n’est pas à négliger, que celui des amateurs de complots qui, disent-ils, avaient tout vu venir et que les événements par leur caractère universel ne font que renforcer les idées que des groupes organisés sont actuellement à l’oeuvre afin d’étendre leur hégémonie sur le monde quand il ne s’agit tout simplement pas d’eugénisme ou de régulation de la population planétaire.

 (R-M) - Tout ce fatras est difficile à départager.

 (JB) - Sans repartir au tout début de la pandémie - je vous rappelle qu’il existe encore bien des gens qui n’y croient pas - je préférerais me concentrer sur le cas du vaccin qui reproduit ce qui est advenu lors de l’épisode des masques (utiles ou pas), des différents types de confinements (efficaces ou pas) ou tout autre information en provenance surtout de l’OMS qui parfois se contredisaient les unes les autres.

 (R-M) - Avez-vous été vacciné ?

 (JB) - Non, je ne fais pas partie de ceux qui doivent le recevoir en priorité. Ce vaccin - sans tenir compte des divers laboratoires pharmaceutiques qui y ont travaillé et continuent encore maintenant - se veut le point culminant des multiples campagnes de protection sanitaire. Toutes les personnes que j’ai rencontrées et interrogées, cela depuis le début de la pandémie, sont unanimes pour dire que la solution à ce grave problème de santé se trouve dans l’arrivée d’un vaccin efficace et dont les effets puissent s’étirer dans le temps.

(R-M) - Ces gens, étroitement liés au monde médical et à celui de la recherche, ont-ils ressenti de la pression qu’elle soit politique ou médiatique ?

 (JB) - Cela ne fait aucun doute, mais ce que je retiens principalement c’est à quel point la pensée magique joue dans cette histoire : les pro-vaccins y voient une panacée alors que pour les anti-vaccins, il s’agit d’un complot d’envergure planétaire. Il se développe ce que j’appellerai le principe de la médaille, c’est-à-dire qu’il n’existe  que le recto et le verso, l’endroit ou l’envers, plus aucune autre possibilité ou nuance alors chaque adepte se veut porteur d’une  inébranlable vérité qu’il érige en dogme infaillible.

 (R-M) - Cette pandémie semble être une occasion rêvée pour les partisans des théories du complot de partager leur point de vue, n’est-ce-pas, monsieur Barnes ?

 (JB) - Dans mon travail, principalement cette fois-ci, alors que j’ai eu l’occasion de me retrouver sur trois continents différents, chacun étant frappé de plein fouet par le coronavirus, j’en suis arrivé à un début de conclusion : il faudra plus qu’un vaccin pour éradiquer ce virus qui s’infiltre en nous directement par la covid-19 et indirectement par les décisions, parfois incohérentes, des gouvernements cherchant à minimiser les effets d’un illustre inconnu se cachant dans l’invisibilité.

Comme les informations relatives aux avancées scientifiques reliées à la compréhension du virus et aux moyens de le contrecarrer doivent s’adapter, parfois dans des temps infiniment courts, à une découverte qui américaine, qui européenne, qui asiatique, l’idée que seul un vaccin peut nous faire sortir de cette crise mondiale obtient la cote A+.

 (R-M) - Croyez-vous que cela soit général sur l’ensemble de la planète ?

 (JB) - Chacun a son agenda. J’entends par “chacun”, les gouvernements, les médicaux, les journalistes des différents médias et le virus lui-même. Mais nous nous apercevons que cela va plus loin qu’une simple réponse à la pandémie par une vaccination qui, de toute façon, ne pourra se faire sur l’ensemble de la planète. Trop d’intérêts et trop d’argent sont en jeu.

 (R-M) - Vous ne croyez pas à une collaboration universelle afin que tous les pays, pauvres et riches, puissent bénéficier de ce vaccin ?

 (JB) - Difficile de répondre catégoriquement à cette question, mais nous  possédons des exemples de la frilosité de plusieurs pays du monde à venir au secours ou en aide lorsque des catastrophes, des désastres ou des calamités s’abattent sur certaines régions du globe. En lieu et place, je vous soumets une hypothèse qui m’a été fournie par un chercheur isolé dans le fin fond des États-Unis.

Si ce virus, sans prendre en compte son lieu d’origine et de sa possible transmission par un quelconque animal plus ou moins sauvage, n’était qu’une manière pour notre environnement de se protéger des actions - le mot “exactions “ serait peut-être plus approprié - que l’homme, dans son étourderie fonctionnelle, s’emploie pour détruire son propre milieu de vie ! Il ne serait pas strictement qu’un message, mais plutôt un avertissement. Ce vieux chercheur, tel un loup solitaire, nous prévient que progressivement et de manière exponentielle, des mutations que l’on nomme “variants “ pourraient être suivis par d’autres de plus en plus coriaces voire délétères.

Mais, et j’y reviens une autre fois, la pensée magique entretenue par l’être humain le porte à mettre ses espoirs dans un vaccin ou tout succédané - en Russie on vient de proposer un yogourt contenant un sérum capable de détruire le coronavirus - et d’attendre que tout soit derrière lui afin de reprendre ses activités comme si rien ne s’était produit, exactement au même endroit, celui de la fin de l’année 2019, et sur les mêmes bases qui furent les siennes avant l’arrivée du coronavirus.

Ce chercheur au fin fond des États-Unis ne perçoit pas l’homme comme un être qui apprend de ses erreurs. Pour lui, elles doivent être réparées et perçues comme des barrières ; que cette pause, cette halte que le coronavirus installe, devrait être vue comme une barricade devant son égocentrisme. Pour lui, le vaccin nous empêchera de mener à fond cette réflexion qu’il juge essentielle.

 (R-M) - Monsieur Barnes, vous revenez chez-vous après avoir traversé trois continents, cherchant à informer les auditeurs de Radio-Monde sur les méfaits de cette pandémie. À la fin de cette entrevue, pourriez-vous nous dire si vous êtes parvenu à une conclusion ?

 (JB) - L’homme a besoin d’être rassuré, son cerveau doit obligatoirement obtenir des explications. Cela est exact, mais cette fois elles aggravent ses angoisses. Cette pandémie a sur-multiplié les anxiétés, permis à des théoriciens de tout acabit de proposer des solutions qui, un peu comme le vaccin, lui permettraient d’évacuer son anxiété.

Ils sont légion ces théories dont les bases ne reposent sur rien ou sur du surnaturel. Il semble que les différentes religions actuellement dénombrables sur le globe ont vu leurs fidèles augmenter ; que les vendeurs de rêves ou de médicaments miraculeux font des affaires d’or ; que certains politiciens profitent de la situation pour écraser leurs adversaires ou avilir les peuples en leur retirant des libertés fondamentales ; que les problèmes de santé mentale se sont accrus, surtout dans les riches sociétés occidentales  la pandémie fait le plus de dégâts ; que l’égoïsme prime sur l’altruisme ; que tous les réfractaires aux mesures plus ou moins imposées ne savent plus trop à quel saint se vouer, car les complotistes ou conspirationnistes ont épuisé leurs réserves d’arguties parfois délirantes depuis que ce qu’ils avaient prédit ne se réalise pas, mais que ce qui se passe actuellement fait partie intégrante d’un plan global qui ne tardera pas à se réaliser.

Toutefois, cette pandémie peut permettre à la génération actuelle de s’inscrire dans le grand livre de l’histoire moderne, celui du XXIième siècle, l’invitant à pousser son regard un peu plus loin que le bout de ses pieds.

J’achèverai en citant l’expression “d’effet papillon“ qui résume une métaphore concernant le phénomène fondamental de sensibilité aux conditions initiales de la théorie du chaos. On doit la formulation exacte à Edward Lorenz qui l’énonçait ainsi en 1972 : “ Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? “

(R-M)  - Merci monsieur Barnes pour cet entretien. Vous écoutiez Radio-Monde.  À la prochaine.

 

Jean (février 2021)

jeudi 28 janvier 2021

LA PESTE

 

Albert CAMUS (1913-1960)

 

Alors que nous vivons une période de l’histoire moderne qui sans doute marque et marquera longtemps les années 2019 et suivantes, il m’est apparu intéressant de retourner vers Albert Camus, principalement son roman LA PESTE.

Dire de cette oeuvre qu'elle est d’actualité relève du pléonasme ; chaque page, chacune des interventions des différents personnages tout comme le portrait quasi journalistique que le Nobel de littérature 1957 trace de la situation sévissant dans cette ville aux prises avec cette maladie qui accumule morts par-dessus morts, nous démontre comment l'humain, devant un fléau, se retrouve face à lui-même et son devenir. 

Ce roman se situe dans le " cycle de la révolte " qui, pour l’auteur, est la manière utilisée par l'homme pour vivre l’absurde. 

Je vous invite à y retourner et pour susciter intérêt et curiosité, voici quelques citations que j’en conserve.

 

-.-.-

 


. Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme l’étaient nos concitoyens, et c’est ainsi qu'il faut comprendre ses hésitations. C’est ainsi qu'il faut comprendre aussi qu’il fut partagé entre l’inquiétude et la confiance. Quand une guerre éclate, les gens disent : “ Ça ne durera pas, c’est trop bête. “ Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.


. La seule chose qu’il ne veuille pas, c’est être séparé des autres. Il préfère être assiégé avec tous que prisonnier tout seul. 


. On se fatigue de la pitié quand la pitié est inutile.


. ... l’évidence a une force terrible qui finit toujours par tout emporter.


. ... l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même. 


. La seule chose qu’il ne veuille pas, c’est être séparé des autres. Il préfère être assiégé avec tous que prisonnier tout seul.


. Oui, ils avaient tous l’air de la méfiance. Puisqu’on les avaient séparés des autres, ce n’était pas sans raison, et ils montraient le visage de ceux qui cherchent leurs raisons, et qui craignent. Chacun de ceux que Tarrou regardait avait l’oeil inoccupé, tous avaient l’air de souffrir d’une séparation très générale d’avec ce qui faisait leur vie. Et comme ils ne pouvaient pas toujours penser à la mort, ils ne pensaient à rien. Ils étaient en vacances. “ Mais le pire, écrivait Tarrou, est qu’il soit des oubliés et qu’ils le sachent. Ceux qui les connaissaient les ont oubliés parce qu’ils pensent à autre chose et c’est bien compréhensible. Quant à ceux qui les aiment, ils les ont oubliés aussi parce qu’ils doivent s’épuiser en démarches et en projets pour les faire sortir. À force de penser à cette sortie, ils ne pensent plus à ceux qu’il s’agit de faire sortir. Cela aussi est normal. Et à la fin de tout, on s’aperçoit que personne n’est capable réellement de penser à personne, fût-ce dans le pire des malheurs. Car penser réellement à quelqu’un, c’est y penser minute après minute, sans être distrait par rien, ni les soins du ménage, ni la mouche qui vole, ni les repas, ni une démangeaison. Mais il y a toujours des mouches et des démangeaisons. C’est pourquoi la vie est difficile à vivre. Et ceux-ci le savent bien.

Bonne relecture !

Si Nathan avait su... (Partie 2) -34-

  Madame Saint-Gelais, précipitamment, ferma la porte du local où s’achevait la réunion de parents. Elle prit la parole: - Je vous demande d...