Don descend du pick-up, s’amuse un instant à chatouiller la tête d’Ojibwée, jette un œil sur la Westfalia jaune stationnée dans la cour puis s’avance vers le groupe installé sur le balcon.
- Bonjour madame, on s’est bien occupé de vous ?
- Mademoiselle, si je peux me permettre. À la recherche du responsable de l’émission des permis de chasse et pêche, c’est vers vous qu’on m’a dirigée.
- C’est le bon endroit, répondit Don lui tendant la main. Vous savez, que l’on peut vous émettre un permis de pêche sans restrictions, mais celui pour la chasse c’est un peu plus compliqué. La réglementation du ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche a un peu changé depuis que madame la ministre a commencé à ouvrir des territoires de chasse en-dehors des clubs privés qui, vous le savez comme moi, sont réservés à des gens en particulier, dont les Américains. Dans notre région, c’est un peu différent de la Gaspésie ou du Nord, puisque nous sommes situés près d’une grande ville, l’intérêt est moins fort. Il y a quelques années des membres du conseil municipal du village ont créé comme une sorte de club privé sans être reconnu comme tel par les autorités pour réglementer l’accès à notre forêt. On a beaucoup de chevreuils par ici et on ne veut pas que des étrangers empiètent sur nos territoires. Le maire de l’époque était le fondateur, le président et le trésorier de ce club. Il a manigancé je ne sais pas trop comment, mais tous les permis étaient payés directement à lui qui imposait sa loi et ses tarifs. Ça allait même jusqu'à choisir les dates d'ouverture de la saison de chasse. Personne chialait ne voulant pas se priver de leur gibier annuel. Un jour, et cela avant que je devienne garde-chasse et garde-pêche, la grogne parmi les gens a fait qu’un comité indépendant du conseil a été formé ; c’est là qu’on s’est mis à la recherche d’un candidat pour s’occuper des permis et la surveillance du territoire.
- On vous a alors proposé cette responsabilité, avança Abigaelle.
- Vous voulez rire… Don se tut, roula une cigarette tout en examinant cette jeune dame qui n’avait rien de commun avec les habitants de la région, mais l’avait rapidement reconnue en raison de la présence de sa mini-van dans la cour. C’est une autre histoire… trop longue à raconter.
Le père de Chelle s’excusa pour entrer dans la maison où il y demeurera quelques minutes, une éternité pour l’éducatrice ne sachant trop comment relancer une discussion univoque avec cette femme aux épaules gonflés jusqu’aux épaules, se balançant sur un pied puis négligemment sur l’autre, un sourire forcé barrant sa figure tendue. Il revient tout de suite, le temps de ramasser les papiers à remplir pour obtenir les permis demandés.
Dans cet intervalle sans fin, cette ambiance étouffante comme une sécheresse subitement atterrie entre elles et dévorant tout, Abigelle fut subitement bousculée par le chien-loup bondissant du balcon à vive allure et qui se mit à courir en direction du boisé ; un intrus y passait dont Ojibwée n’acceptait pas la présence.
- Encore, s’exclama Chelle qui, retenue par sa mère, ne dévala qu’une seule marche de l’escalier duquel la chienne avait précipitamment sauté, la rage au cœur hurlée par des grognements terrifiants.
La scène figea tout le monde, sauf Chelle qui, regardant derrière elle vers la porte moustiquaire de l’entrée de la maison, vit une ombre disparaître. Ce coyote devient de moins en moins farouche, dit-elle d’une voix qu’on ne lui connaissait pas.
Plutôt rare qu’un tel animal s’approche des humains leur préférant des rongeurs, de petits prédateurs parfois des animaux de compagnie afin de se nourrir. La présence du chien-loup l’a-t-il attiré, lui le coyote que certains surnomment «le chien qui aboie» et qui pourrait facilement être confondu avec le loup ? Plutôt rare alors que Chelle annonçait que le coyote devenant moins craintif peut-être s’aventurait une autre fois près de la demeure de ses parents.
Don que le brouhaha extérieur avait ramené sur le balcon remit à l’éducatrice les documents demandés sentait maintenant de son devoir de parler un peu plus de cette étrange incursion. Vous savez que pour nous autochtones voir un coyote dans la nature peut être une chance ou un mauvais présage. Lorsque vous en croisez un dans la nature, cela signifie que nous devons être conscients des conséquences de nos actions ; si nous faisons quelque chose de mal à une autre personne, cela finira par nous revenir. En voir un vous dit non seulement de repartir à neuf et d’abandonner vos peurs, mais, tout comme cet animal qui joue des tours, de profiter de votre vie et de rire un peu plus. Ces rencontres vous invitent à voir la vie sous un autre angle, à progresser dans votre stress et à trouver l’équilibre. Lorsque vous le voyez pendant la journée, cela peut signifier que vous ne prenez peut-être pas la progression de votre vie au sérieux et que vous devez vous concentrer sur vos objectifs. Cependant, lorsqu’un coyote croise votre chemin, c’est aussi lié au fait de faire face à un grand danger.
- Fort intéressant ce que vous dites, mais est-ce que le coyote dans votre culture possède une signification spirituelle ou symbolique, demanda Abigaelle qui ne cessait de fouiner vers le boisé afin d'apercevoir, si c’était possible de cette distance, l'énigmatique animal.
- Oui, les coyotes symbolisent la ruse, mais sont également associés au jeu, à l’intelligence, à la créativité, à l’adaptabilité et à l’instinct. Ils représentent également la sagesse et l’enseignement, par opposition à la ruse, et ce double sens fait allusion à un équilibre entre les deux. Mais cet animal puissant sert aussi de symbole de vigilance. Lorsqu’une situation n’est pas tout à fait claire, les coyotes mettent en lumière ce qui est caché, nous obligeant à reconnaître nos propres mécanismes de défense. Et malgré leur réputation de destruction, le symbolisme du coyote est profond, spirituel et significatif.
Sur ces mots, Don invita Abigaelle à tourner les yeux vers le tipi où tout à côté et sans qu’elle l’eut aperçu à son arrivée, s’élevait un totem. Elle savait très bien que chez les autochtones un animal spirituel s’avère être un guide qui vous apprend des leçons tout en vous assurant de rester sur le bon chemin de la vie. Un animal totem c'est aussi un guide spirituel que vous invoquez lorsque vous avez besoin d’aide ou de conseils. Celui-ci était à l’effigie d’un coyote.
Don acheva son explication : vous ne pouvez pas choisir votre animal spirituel, vous saurez cependant si un coyote est votre animal spirituel si vous résonnez avec cette créature ou si vous avez eu une expérience profonde l'impliquant. Ceux qui ont un animal esprit coyote sont heureux et abordent toutes les situations avec joie. Ils s’adaptent facilement à leur environnement et n’ont pas tendance à prendre les choses au sérieux. Cependant, ces personnes sont incroyablement sages et ne font pas aveuglément confiance aux autres. Un animal spirituel coyote apparaît lorsque vous prenez la vie trop au sérieux ou lorsque vous dressez une façade qui doit tomber. Il vous rappelle d’utiliser vos erreurs comme expériences d’apprentissage, de profiter des bonnes choses de la vie et que vous devez apprendre à vous adapter à de nouvelles situations. Nous avons dressé un totem de coyote, en fait il s’agit de mon père lorsqu’il est venu s’installer ici en provenance de Sault-Sainte-Marie, parce que sa famille était joviale, sage et capable de se moquer d’elle-même, qu'elle apprécie la confiance et est plutôt rusée. Un totem de coyote porte chance et apparaît aux personnes qui ont du mal à s’adapter à de nouvelles situations, leur rappelant qu’ils peuvent tout gérer. Je ne veux pas vous embêter avec mes propos mais pour nous de la grande famille oji-crie le coyote est considéré comme une créature surnaturelle qui change de forme. Il peut être à la fois un malfaiteur et un créateur, mais toujours symbole d’intelligence, de sagesse, de secret et de ruse.
Ojibwée revint du boisé l’air contrit, reprit sa place sous la chaise de Chelle qui lui dit, il reviendra c’est certain, sa mission n'est pas encore remplie...