jeudi 3 avril 2025

Si Nathan avait su (25)


Don descend du pick-up, s’amuse un instant à chatouiller la tête d’Ojibwée, jette un œil sur la Westfalia jaune stationnée dans la cour puis s’avance vers le groupe installé sur le balcon. 

- Bonjour madame, on s’est bien occupé de vous ?
- Mademoiselle, si je peux me permettre. À la recherche du responsable de l’émission des permis de chasse et pêche, c’est vers vous qu’on m’a dirigée.
- C’est le bon endroit, répondit Don lui tendant la main. Vous savez, que l’on peut vous émettre un permis de pêche sans restrictions, mais celui pour la chasse c’est un peu plus compliqué. La réglementation du ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche a un peu changé depuis que madame la ministre a commencé à ouvrir des territoires de chasse en-dehors des clubs privés qui, vous le savez comme moi, sont réservés à des gens en particulier, dont les Américains. Dans notre région, c’est un peu différent de la Gaspésie ou du Nord, puisque nous sommes situés près d’une grande ville, l’intérêt est moins fort. Il y a quelques années des membres du conseil municipal du village ont créé comme une sorte de club privé sans être reconnu comme tel par les autorités pour réglementer l’accès à notre forêt. On a beaucoup de chevreuils par ici et on ne veut pas que des étrangers empiètent sur nos territoires. Le maire de l’époque était le fondateur, le président et le trésorier de ce club. Il a manigancé je ne sais pas trop comment, mais tous les permis étaient payés directement à lui qui imposait sa loi et ses tarifs. Ça allait même jusqu'à choisir les dates d'ouverture de la saison de chasse. Personne chialait ne voulant pas se priver de leur gibier annuel. Un jour, et cela avant que je devienne garde-chasse et garde-pêche, la grogne parmi les gens a fait qu’un comité indépendant du conseil a été formé ; c’est là qu’on s’est mis à la recherche d’un candidat pour s’occuper des permis et la surveillance du territoire.
- On vous a alors proposé cette responsabilité, avança Abigaelle.
- Vous voulez rire… Don se tut, roula une cigarette tout en examinant cette jeune dame qui n’avait rien de commun avec les habitants de la région, mais l’avait rapidement reconnue en raison de la présence de sa mini-van dans la cour. C’est une autre histoire… trop longue à raconter.

Le père de Chelle s’excusa pour entrer dans la maison où il y demeurera quelques minutes, une éternité pour l’éducatrice ne sachant trop comment relancer une discussion univoque avec cette femme aux épaules gonflés jusqu’aux épaules, se balançant sur un pied puis négligemment sur l’autre, un sourire forcé barrant sa figure tendue. Il revient tout de suite, le temps de ramasser les papiers à remplir pour obtenir les permis demandés.

Dans cet intervalle sans fin, cette ambiance étouffante comme une sécheresse subitement atterrie entre elles et dévorant tout, Abigelle fut subitement bousculée par le chien-loup bondissant du balcon à vive allure et qui se mit à courir en direction du boisé ; un intrus y passait dont Ojibwée n’acceptait pas la présence.

- Encore, s’exclama Chelle qui, retenue par sa mère, ne dévala qu’une seule marche de l’escalier duquel la chienne avait précipitamment sauté, la rage au cœur hurlée par des grognements terrifiants.

La scène figea tout le monde, sauf Chelle qui, regardant derrière elle vers la porte moustiquaire de l’entrée de la maison, vit une ombre disparaître. Ce coyote devient de moins en moins farouche, dit-elle d’une voix qu’on ne lui connaissait pas.

Plutôt rare qu’un tel animal s’approche des humains leur préférant des rongeurs, de petits prédateurs parfois des animaux de compagnie afin de se nourrir. La présence du chien-loup l’a-t-il attiré, lui le coyote que certains surnomment «le chien qui aboie» et qui pourrait facilement être confondu avec le loup ? Plutôt rare alors que Chelle annonçait que le coyote devenant moins craintif peut-être s’aventurait une autre fois près de la demeure de ses parents. 

Don que le brouhaha extérieur avait ramené sur le balcon remit à l’éducatrice les documents demandés sentait maintenant de son devoir de parler un peu plus de cette étrange incursion. Vous savez que pour nous autochtones voir un coyote dans la nature peut être une chance ou un mauvais présage. Lorsque vous en croisez un dans la nature, cela signifie que nous devons être conscients des conséquences de nos actions ; si nous faisons quelque chose de mal à une autre personne, cela finira par nous revenir. En voir un vous dit non seulement de repartir à neuf et d’abandonner vos peurs, mais, tout comme cet animal qui joue des tours, de profiter de votre vie et de rire un peu plus. Ces rencontres vous invitent à voir la vie sous un autre angle, à progresser dans votre stress et à trouver l’équilibre. Lorsque vous le voyez pendant la journée, cela peut signifier que vous ne prenez peut-être pas la progression de votre vie au sérieux et que vous devez vous concentrer sur vos objectifs. Cependant, lorsqu’un coyote croise votre chemin, c’est aussi lié au fait de faire face à un grand danger.

- Fort intéressant ce que vous dites, mais est-ce que le coyote dans votre culture possède une signification spirituelle ou symbolique, demanda Abigaelle qui ne cessait de fouiner vers le boisé afin d'apercevoir, si c’était possible de cette distance, l'énigmatique animal.
- Oui, les coyotes symbolisent la ruse, mais sont également associés au jeu, à l’intelligence, à la créativité, à l’adaptabilité et à l’instinct. Ils représentent également la sagesse et l’enseignement, par opposition à la ruse, et ce double sens fait allusion à un équilibre entre les deux. Mais cet animal puissant sert aussi de symbole de vigilance. Lorsqu’une situation n’est pas tout à fait claire, les coyotes mettent en lumière ce qui est caché, nous obligeant à reconnaître nos propres mécanismes de défense. Et malgré leur réputation de destruction, le symbolisme du coyote est profond, spirituel et significatif.

Sur ces mots, Don invita Abigaelle à tourner les yeux vers le tipi où tout à côté et sans qu’elle l’eut aperçu à son arrivée, s’élevait un totem. Elle savait très bien que chez les autochtones un animal spirituel s’avère être un guide qui vous apprend des leçons tout en vous assurant de rester sur le bon chemin de la vie. Un animal totem c'est aussi un guide spirituel que vous invoquez lorsque vous avez besoin d’aide ou de conseils. Celui-ci était à l’effigie d’un coyote.

Don acheva son explication : vous ne pouvez pas choisir votre animal spirituel, vous saurez cependant si un coyote est votre animal spirituel si vous résonnez avec cette créature ou si vous avez eu une expérience profonde l'impliquant. Ceux qui ont un animal esprit coyote sont heureux et abordent toutes les situations avec joie. Ils s’adaptent facilement à leur environnement et n’ont pas tendance à prendre les choses au sérieux. Cependant, ces personnes sont incroyablement sages et ne font pas aveuglément confiance aux autres. Un animal spirituel coyote apparaît lorsque vous prenez la vie trop au sérieux ou lorsque vous dressez une façade qui doit tomber. Il vous rappelle d’utiliser vos erreurs comme expériences d’apprentissage, de profiter des bonnes choses de la vie et que vous devez apprendre à vous adapter à de nouvelles situations. Nous avons dressé un totem de coyote, en fait il s’agit de mon père lorsqu’il est venu s’installer ici en provenance de Sault-Sainte-Marie, parce que sa famille était joviale, sage et capable de se moquer d’elle-même, qu'elle apprécie la confiance et est plutôt rusée. Un totem de coyote porte chance et apparaît aux personnes qui ont du mal à s’adapter à de nouvelles situations, leur rappelant qu’ils peuvent tout gérer. Je ne veux pas vous embêter avec mes propos mais pour nous de la grande famille oji-crie le coyote est considéré comme une créature surnaturelle qui change de forme. Il peut être à la fois un malfaiteur et un créateur, mais toujours symbole d’intelligence, de sagesse, de secret et de ruse.

Ojibwée revint du boisé l’air contrit, reprit sa place sous la chaise de Chelle qui lui dit, il reviendra c’est certain, sa mission n'est pas encore remplie...


samedi 29 mars 2025

Un poème de mon ami Daniel CYR

 


Daniel a retravaillé ce texte poétique qui date de quelques années déjà. Avec son autorisation, je vous l'offre.


                                                  Les Larmes du Ciel

                                            - Méditation sous l’averse -
 
La pluie tombe.
 
Elle tombe, infatigable et lente, comme une plainte immense venue du ciel. Elle descend, perle à perle, goutte à goutte, du front soucieux des nues, et chaque larme qu’elle verse semble contenir un soupir d’étoile ou un adieu d’ange. Moi, je suis là, assis dans la pénombre de ma solitude, le front contre la vitre froide, et je la regarde pleurer. Et je me tais.
 
Je suis las.
 
Une lassitude douce et grave m’enveloppe, comme un manteau de brume. C’est une fatigue sans cris, sans heurts, une fatigue d’âme. Il ne s’agit point du corps, qui peut dormir, ni de l’esprit, qui peut fuir. C’est une fatigue plus haute, plus vaste, plus obscure : celle du cœur qui cherche, qui attend, et ne trouve rien que la pluie.
 
Le vent s’élève, compagnon furieux de l’ondée. Il court, il vole, il hurle. On dirait une bête sans nom, échappée des cavernes du firmament, qui pousse les nuages comme des troupeaux noirs dans la steppe du ciel. Il vient, haletant, éperdu, et frappe à mes fenêtres comme un mendiant du néant, apportant avec lui la pluie battante, sauvage, obstinée. Elle tambourine aux vitres, frappe aux carreaux, pleure sur les toits, sanglote aux balcons.
 
Et moi, je l’écoute.
Chaque goutte est une note. Chaque note, une larme. Et chaque larme, un souvenir.
 
Plic…
Plac…
Plouc…
 
Ô musique triste de l’univers ! Ô harpe invisible des nuages ! Ta mélodie est douce et déchirante, comme le chant d’une mère que l’on n’entend plus qu’à travers le voile du passé. Elle me parle d’heures disparues, de visages effacés, de printemps anciens noyés dans les plis de l’oubli. Elle me dit que le bonheur est fragile, que la joie est un éclair, que l’espérance elle-même a parfois froid.
 
Par la vitre, ce fragile mur de transparence, je contemple l’encre des cieux. Il n’y a pas une étoile. Il n’y a pas un bleu. Tout est gris, tout est noir, tout est gonflé de silence. Les nuages, énormes et furibonds, roulent dans le ciel comme les pensées dans l’âme tourmentée du poète. Ils sont la colère d’en haut, le tumulte des anges, la révolte des mondes invisibles. Et pourtant, ils ne crient pas : ils pleurent.
Au loin, les arbres s’inclinent. Le vent les fait courir comme des fantômes agités par un destin invisible. Ils se courbent, se redressent, frémissent, pareils à des peuples muets qui subissent la tempête sans comprendre. Et la pluie les caresse, les frappe, les enlace. Elle les baptise d’ombre et de froid, comme pour les ramener au silence primitif de la création.
 
Et moi, je regarde.
 
Je regarde ce monde lavé de toute lumière, purifié de tout éclat, ce monde nu, ruisselant, livré à la seule gravité de l’eau. Et mon cœur, pareil à cette vitre où les gouttes s’étirent en larmes majestueuses, perle lui aussi. Mon âme se fond dans cette pluie.
 
Je suis ennuyé, non par le temps, mais par l’absence. Je suis triste, non de la pluie, mais de ce qu’elle me rappelle. Et pourtant… au fond de moi, une étoile invisible, minuscule, lutte pour ne pas s’éteindre. C’est l’espoir. L’espoir que derrière ces ténèbres de pluie et de vent, derrière ces draperies de nuages en deuil, il existe encore un soleil. Il est là. Il dort. Il reviendra.
 
Oui, le soleil brillera. Il sèchera les larmes du ciel et celles des hommes.
 
Mais pour l’heure, je suis là, debout dans la pénombre, l’âme aux aguets, et j’écoute la pluie.

Daniel Cyr


 

mercredi 26 mars 2025

Si Nathan avait su (24)



Abigaelle aurait souhaité se présenter chez le responsable de l’émission des permis de chasse et pêche sur rendez-vous, mais la secrétaire de l’école des Saints-Innocents, complètement recluse dans ce corridor qui menait à la sortie maintenant condamnée, située à l’arrière de l’école, à deux pas des toilettes, l’avait prévenue que cette famille n’avait pas de service téléphonique à la maison, ce qui compliquait les communications entre eux et l’école.
 
- Peut-être pourriez-vous laisser une note à Chelle qui se chargerait de la remettre à ses parents ? Nous n’avons pas encore eu à les rejoindre et si cela devenait nécessaire on nous a invité à rejoindre monsieur Raphaël Létourneau des services à l’enfance.
- Les services à l’enfance dites-vous?
- Exactement. Nous avons deux cas sous leur supervision.
- Pas les deux dans mon groupe, j’espère.
-Je ne veux pas vous décevoir Abigaelle, mais oui. Chelle, la petite autochtone ainsi que Benjamin Cloutier. D’ailleurs puisque par ricochet nous parlons de lui, ses parents ont souhaité que leur fils porte les deux noms de famille, Cloutier pour le père et Proulx pour la mère, mais comme vous le savez ça n’a pas encore force de loi dans notre code civil.
- Vous me semblez au fait de bien des choses, chère Henriette.
- Une secrétaire doit être au courant de tout, même les secrets personnels des gens et savoir se taire. Ici, se taire est la loi première que je dois respecter. Madame la directrice est stricte là-dessus à un point tel qu’elle me glisse très peu d’informations qui, je vous avoue, me seraient utiles, parfois même indispensables.
 
Remerciant la secrétaire pour le conseil qu’elle venait de lui adresser, Abigaelle retourna vers son local dont l’emplacement lui parut, maintenant, davantage stratégique que fonctionnel. En oblique avec le bureau de madame Saint-Gelais cela lui offrait une vue parfaite pour surveiller ce qui s’y passait. Jouer avec l’espace pour la directrice ressemblait à une joute d’échecs. Bouger la secrétaire, s’installer face à l’entrée de l’école, placer la classe maternelle dans son champ de vision, tout cela paraissait bien calculé pour participer aux objectifs du plan méthodique de cette femme clouée à un fauteuil roulant.
 
Dès son arrivée, modifiant l’écriteau au-dessus de la porte de sa classe sur lequel on lisait «classe maternelle» par «classe pré-scolaire», Abigaelle l’avait assurément provoquée frontalement. La directrice n’avait certainement pas saisi l’allusion pourtant directe qu’elle reçut de son éducatrice lorsqu’en réponse à la sommation de se présenter à son bureau, elle la corrigea précisant qu’elle n’était pas mademoiselle mais bien madame Thompson, puisqu’elle travaillait dans une classe… maternelle. Il y a parfois de ces petites victoires acquises auprès de gens à caractère militaire qui semblent minimes mais, au fond, s’avèrent une injure directe.
 
*****
 
Devait-elle se rendre dès aujourd’hui chez ce monsieur Don ? Après tout se procurer un permis de chasse ne devait certainement pas exiger la présentation de plusieurs documents et gruger beaucoup de temps du fonctionnaire, ce qui pour Abigaelle l’autorisait à s’y rendre en cette fin d’après-midi du début octobre, un après-midi de soleil et de chaleur qui faisait hésiter dans le choix des vêtements. Elle monta dans sa Westfalia jaune, prit la route vers le rang sans nom, sans numéro et sans asphalte. Il lui faudra moins de vingt minutes pour arriver devant cette maison derrière laquelle un imposant tipi fabriqué d'écorces de bouleau blanc trônait tel un totem. Un chien-loup l’accueillit. L’éducatrice descendit, fit une pause pour que la bête puisse la sentir et comprendre qu’elle n’avait rien à craindre de cette inconnue.
 
Une jeune femme se présenta sur le balcon accompagnée par Chelle qui tout de suite reconnut son éducatrice. Mademoiselle Abigaelle, comme je suis contente de vous voir chez moi. Venez… voici ma maman. Notre chien s’appelle Ojibwée, elle est gentille, certaine qu’elle ne vous fera pas de mal.
 
Main tendue vers la mère de Chelle, l’autre caressant la tête de l’animal qui par la suite s’installa derrière les deux autochtones, elle précisa l’objet de sa visite. Mon mari doit rentrer d’ici une heure. Souhaitez-vous l’attendre ou revenir un autre jour ? Le ton de voix de la maman de Chelle surprit l’éducatrice, un peu comme si elle insistait davantage pour qu’elle demeure au lieu de repartir vers le village. J’attendrai avec plaisir, madame.
 
Dans ce silence automnal emplissant cette fin d’après-midi, deux femmes et une fille assises sur le balcon d’une maison aussi silencieuse qu’elles, seuls les ébrouements d’une chienne confortablement installée aux pieds de Chelle déchiraient l’opacité de l’atmosphère ambiante. Abigaelle, s’adressant à la mère de son élève, dit : « vous savez, j’ai passé toute ma vie jusqu’à maintenant dans de grandes villes, m’asseoir sur votre balcon, écouter le vent dans les feuilles qui hésitent à tomber, respirer cet air pur, cela m'enchante.»
 
- C’est comment les grandes villes ? demanda Chelle.
- Tu vois les arbres ici, alors imagine-les transformés en maisons cordées les unes sur les autres, entre elles un grand corridor d’asphalte... dans ces maisons plusieurs familles grouillantes d’enfants qui ne connaissent que leur rue... plus loin une école, une grande école, si je la compare à la nôtre, au moins cinq fois plus grande. Dans ces grandes villes y vivent des milliers et des milliers de gens, la plupart parlent la langue française, mais ceux qui travaillent doivent parler une autre langue, l’anglais, s’ils souhaitent réussir à faire vivre leurs familles. Des enfants, ils en ont plusieurs, ça ressemble beaucoup aux amis dans ta classe… Ici Chelle coupa net au discours de son éducatrice, «dans ma classe, j’ai un seul ami, c’est Benjamin, les autres ne sont pas mes amis.» Abigaelle la regarda avec attention cherchant du côté de sa mère un commentaire, une question… qui ne vinrent pas.
 
Il y a dans les silences tellement de choses à déchiffrer qui, trop souvent,  révèlent nos propres interrogations, nos propres sentiments, nos propres émotions. Abigaelle ne souhaitait pas tomber dans le subjectif, elle, femme au caractère scientifique, chercheuse de causes profondes et vérifiables, constamment en mode observateur. Toutefois, cela ne l’empêchait pas de respirer cette ambiance autour d’elle, tout en retenue comme si cette retenue camouflait un bloc de non-dits. La relation mère-fille que l’éducatrice observait ne lui semblait poser aucun problème, mais imperceptiblement cachait quelque chose. Quoi exactement ? Difficile voir impossible à dire compte-tenu du peu d’informations déchirant ces silences.
 
C'est comme une présence qu'elle ressentait, laquelle ? Ça lui apparaissait de manière subliminale, profondément ancrée dans cet environnement différent de tout ce qu’elle a vu auparavant ou dans lequel elle a vécu, pour réussir à déceler un fil à découdre... un fil à tisser.
 
- Vous vivez ici depuis longtemps ? À cette question, on ne pouvait plus directe, la mère de Chelle l’esquiva, proposant de préparer une tisane, ça nous permettra d’espérer mon mari, répondit-elle. Il est rarement en retard. Vous verrez, Ojibwée le sent venir même s’il est encore loin de la maison. Elle courra vers la route pour mieux l’accueillir.
 
Alors que la chienne ayant entendu son nom relevait le museau, s’exfiltra un murmure sourd mais continu provenant de l’intérieur de la maison.



dimanche 23 mars 2025

Un peu de politique bratacienne... (22)

                             

Le 28 avril 2025, le peuple canadien est appelé à élire son prochain gouvernement.

Il est de notoriété publique et cela depuis de longues années que LE CRAPAUD s'amuse à prédire les résultats des scrutins fédéral, national, international malgré une moyenne au bâton plutôt gênante. Je ne me suis jamais approché des chiffres officiels. Que voulez-vous, n'ayant pas la science infuse et surtout mes critères d'analyse n'ont jamais rien eu à voir avec ceux des journalistes et encore moins ceux des sondeurs. J'assume. 

D'entrée de jeu, voici ma prédiction au jour du lancement de la campagne électorale qui sera suivie d'une dernière, à la veille du vote : 
si la tendance se maintient,
LE CRAPAUD prévoit l'élection 
d'un gouvernement minoritaire dirigé par 
le Parti Libéral du Canada.

Mon jugement se base sur des critères d'une complète neutralité puisque je ne me considère pas - je devrais dire «plus» - canadien et cela depuis des lunes, de sorte que si j'agissais de quelque manière que ce soit pour perturber la campagne électorale, on m'accuserait d'ingérence étrangère dans le processus démocratique canadien. J'y pense... le «p» étatsunien se retrouve dans la même situation que moi, lui qui fourre son nez renifleur dans les affaires internes du pays, ne devrait-on pas l'assigner à comparaître devant une cour de justice canadienne pour ce délit ?

Je reviens à mes critères. Le premier est de l'ordre des personnages en présence. Résoudre cette énigme est tellement simple, le libéral et le conservateur s'arrachent mutuellement les mêmes propositions pour en faire des promesses électorales ; le NPD, n'en parlons pas puisque ce parti sera littéralement rayé de la carte, chanceux si son chef survie à l'hécatombe ; le Vert n'a jamais été dans la course, encore moins cette fois-ci alors que l'environnement ne sera qu'à peine effleurer dans les débats ; le Bloc québécois à qui j'accorderai mon vote n'est présent qu'au Québec - son nom l'indique d'ailleurs - récoltera des résultats positifs qui, sans le mener à diriger l'opposition officielle, lui conférerait une crédibilité améliorée. D'ailleurs, puisque j'en parle, cela me ramène à une idée que je défendais il y a quelques mois alors que l'idée de l'indépendance du Québec devenait de plus en plus moribonde, j'avais proposé qu'il devienne un parti fédéral officiel en s'étendant au Nouveau-Brunswick, en Ontario, au Manitoba, le tout sous le vocable LE BLOC. Ça serait amusant.

Le deuxième critère qui m'amène à la prédiction ci-haut mentionnée, les programmes. Ça se résume en quelques lignes pour ne pas dire quelques mots : libéral et conservateur, bonnet-blanc blanc-bonnet. Le NPD, pardonnez mon ignorance, mais je ne saurais en dire deux mots, idem pour les Verts alors que le Bloc on est bien fixé.

Comme troisième critère, celui-ci est d'une telle évidence que l'énoncer devient quasi un truisme : l'affrontement commercial Canda/USA. On le résume en posant la question suivante : qui sera le meilleur, le plus efficace Capitaine Canada ? Ma réponse peut paraître sarcastique, je vous l'énonce quand même : aucun. Nous assistons à une «guerre» économique semble-t-il et n'en sortira qu'un seul gagnant : le capitalisme. Pensez-vous un seul instant que tous nos chevaliers canadiens revêtus de leur armure pugnace partent au combat pour défendre la veuve et l'orphelin ? Tous et je n'en oublie aucun, sont de serviles domestiques à genoux les bras en croix n'ayant pas su se maintenir sur leur monture, prosternés devant le capital, le profit et le pouvoir. Il n'y a que le vocabulaire qui varie.

Dernier critère, un peu ratoureux. Le candidat qui jouera le mieux la carte du patriotisme canadien au point de nous arracher des larmes à peu près sincères, celui-là - et pour le moment le libéral est en tête - gagnera. Attendons-nous à des publicités électorales remplies de drapeaux du Canada flottant dignement... à des Rocheuses qui nous appartiennent à tous, même ceux qui ne les ont jamais vues... à des Prairies sur lesquelles se balancent des épis de blé dorés sous un vent doux mais capricieux... à des Ontario et Québec se tenant candidement la main... alors que des Maritimes on enverra des bye-bye atlantiques aux confrères et consoeurs du Pacifique. Ça sera à pleurer !

Ceux et celles qui, encore, croient que l'exercice du droit de vote représente l'apothéose des bienfaits de la démocratie, je passerai sûrement pour un rabat-joie machiavélique en affirmant que la démocratie, eh bien ! c'est loin de se résumer à cela. 

L'image choisie pour illustrer mon propos parle d'elle-même. Un grand oiseau noir tout à côté d'un lutrin semblable à ceux sur lesquels nos politiciens s'appuieront pour nous dire et redire : voter est un privilège, celui qui tient la démocratie vivante. Un grand oiseau noir...

Bonne saison électorale !

samedi 22 mars 2025

TRAVERSER LA TEMPÊTE AVEC UN SOMBRERO

 

                                                                                                                                                              


TRAVERSER LA TEMPÊTE AVEC UN SOMBRERO

Geneviève Brouillette, en dédicace de son livre m’écrivait : « Pour Jean l’écrivain, parce que toutes les tempêtes finissent par passer.» Originaire de Saint-Hyacinthe, elle a absolument tenu y venir présenter son premier roman. Je ne pouvais pas rater l’occasion de saluer la fille de ma très grande amie MONique, celle à qui mon roman publié au Vietnam (DEP) doit tellement et qui, tout comme celui-ci TRAVERSER LA TEMPÊTE AVEC UN SOMBRERO est également dédié. La rencontre fut de l’ordre du coup de foudre… et je n’ai pas encore lu une seule page.
 
Elle a tellement raison, les tempêtes finissent par passer. Savait-elle d’où je venais ? Ce que je sais, c’est que le regard de Geneviève alors que nous discutions d’enfance en compagnie d’une amie qui fut sa baby-sitter, m’a profondément ému. Tout comme celui de sa mère chez qui, lors de notre première rencontre, je retrouvais l'âme d'une amie de 1000 ans ; elle, descendant de voiture, moi, ne la connaissant absolument pas, découvrant une femme magnifique, une âme que je reconnaissais… un lien de plus de mille ans retissé.
 
La qualité d’un roman se résume à partir d’un assemblage complexe, plus loin que seulement les «c’est bon», «j’ai bien aimé», «tu devrais le lire», ces stéréotypes usuels qui ne nous apprennent rien sur l’oeuvre. D’abord, la connexion du lecteur avec les personnages et ici, ils sont bien construits, admirablement réalistes, crédibles et incorporés à l’histoire de manière fort habile. C’est trop souvent là qu’un premier roman trébuche. Ici, il grandit. L’auteure aime ses personnages, les respectent dans leurs forces et leurs faiblesses, sans les juger, bien que l’autrice parle quelques fois de «psychologie à dix cennes » elle nous les décrit avec une finesse, une précision sans égale. Les relations humaines - un noyau dur du roman - je devrais dire les combien difficiles relations humaines sont pour cette Julie Beausoleil des occasions d’apprentissage que ce soit sur le monde de la télévision - ici j’avoue en avoir appris énormément - que celui de l’auto-thérapie. Ce personnage-narratrice la pratique rigoureusement, sachant aussi bien se flageller qu'accepter avec lucidité une démarche qui la mènera… vous verrez par vous-mêmes.  
 
L’intrigue, fort bien maintenue jusqu’à la dernière ligne du roman, nous fait traverser de Montréal au Mexique, de manière telle que jamais nous ne soyons  emmêlés dans l’espace et le temps. Rapidement on s’accroche à ce personnage fragile au début, consciente que cette rupture amoureuse - la tempête - prend sa source loin, dans l’enfance peut-être, le rythme de vie qui est le sien, l'amenant à tout remettre en doute. Je vous laisse découvrir les personnages qui croiseront sa route, au Mexique - un véritable road trip - mais j’insiste principalement sur Pepito, le petit chien qui remuera ses fibres,  pour ce faire le chapitre 27 est un petit bijou. Ceux qui s’intéressent à la zoothérapie y découvriront les mots à ajouter à leur vocabulaire thérapeutique.
 
Les personnages, l’intrigue, la cohérence, oui, mais tout cela doit être enveloppé dans une langue correcte et accessible. Geneviève écrit bien. Très bien même, au point qu’on espère que cette aventure dans le monde de l’écriture se poursuive et cela pour notre grand plaisir.  Elle utilise un vocabulaire qui, jamais, ne tombe dans la facilité, jamais ne tourne les coins ronds, et qui moi m’a énormément plu. Quoi de plus merveilleux que de recevoir un «rapailler» en plein visage !
 
Les éditions Druide qui publient ce roman nous offrent un bouquin d’une beauté telle qu’on le reçoit comme un bijou. D’une facture de très grande qualité qui a su puiser parmi un kaléidoscope de couleurs, ce superbe jaune… beausoleil.
 
Lors de la causerie tenue à Saint-Hyacinthe, Geneviève nous disait que le titre a été modifié alors qu’au long du processus d’édition il répondait à : Pepito et les croquettes de poulet. Tellement joli. Vous comprendrez pourquoi en le lisant. Personnellement, respectant le choix de l’autrice, je serais allé vers un anagramme : À TRAVERS UN TEMPS SOMBRE.
 
Bonne lecture

Geneviève Brouillette


lundi 17 mars 2025

Énergie noire

 

Au début de l'année 2025, à l'heure des résolutions - sachant très bien qu'elles ne durent que peu longtemps - je me suis tout de même permis - souhaitant qu'elles puissent faire l'année - permis donc de me lancer un défi. 

Dans mon parcours scolaire et l'histoire de mes apprentissages, toujours aurai-je buté sur les phénomènes scientifiques. Lors des cours de physique, je n'arrivais pas à saisir le concept de l'électricité ; les cours de chimie, malgré un professeur ultra compétent, les interactions entre les divers éléments ainsi que les conséquences qui en résultent, tout ça ne franchissait pas mon système cognitif. Je vous épargne mes difficultés majeures en mathématiques qui sont de l'ordre du surréalisme. Pour affronter les examens dans ces trois matières que mes confrères et consoeurs parvenaient, avec une aisance légendaire, à s'y présenter sans crampes au ventre ni maux de tête, je devais tout mémoriser ce qui avait pour résultat de multiplier - non, je n'utiliserai pas un vocable mathématique - à favoriser et les maux de ventre et les maux de tête. Les résultats s'en sont d'ailleurs ressentis: comme se plaisait à me le répéter mon père complètement désespéré devant mes bulletins catastrophiques, «tu passes sur la fesse»... Aux phénomènes scientifiques expliquables et rationnels, j'aurai toujours préféré... les éphémères littéraires, si je peux m'exprimer ainsi. Mais je m'éloigne de mes résolutions 2025. Je vous demande de retenir sourires et/ou moqueries, car cela risque de vous y inciter. J'ai choisi de m'intéresser à la mécanique quantique et aux trous noirs : l'infiniment petit et l'infiniment inconnu. Sachez que si on me soumettait à un examen à la suite des documentaires que j'écoute sur les deux sujets, ça ne serait pas «sur la fesse» mais davantage à genoux face à ces merveilles que sont l'astronomie et la physique post-newtonnienne que je me retrouverais.

Nous arrivons au mois d'avril, et ça tient toujours. L'intérêt est comme renouvelé après chaque écoute. Comme l'infiniment grand est... grand et l'infiniment petit... multi complexe ! Parfois, lorsque je bute sur un poème n'arrivant pas tout à fait à extraire de l'idée initiale les éléments qui pourront le constituer, le rendre, disons ... le rendre plus en mode découverte, je me réfère aux notions apprises lors de mes recherches scientifiques... bizarre pour moi d'écrire cela. La découverte de la matière noire ainsi que de l'énergie noire a eu l'effet sur moi d'une commotion cérébrale. Réalisant qu'il est facile d'arriver à des conclusions sans jamais, au préalable, avoir procédé à des analyses rigoureuses, longtemps tout cela ressemblait à mes yeux... à de la science-fiction. Y suis-je arrivé ? De la science...fiction.


***************


L’énergie noire
 
Elle referma la porte derrière elle
Incapable d’entendre parler de la mort
Doucement je l’avoue mais tout de même
Elle aura masqué les couleurs du cimetière
Congelé le froid des stèles inertes
Effacé les illisibles écritures posthumes
Ses yeux depuis si longtemps fermés
En plein cœur les mêmes images, toujours
 
Elle n’y ira plus, c’est définitivement avoué
Plus sa place autour de cette pénurie d’arbres
Où des fleurs artificielles défraîchies
Vous obligeront à cette servile obligation
Qu’imposent, telle une lettre à la poste
À laquelle on ne répond plus,
Les protocoles bien enracinés
Les mots vides oubliés une fois dits
 
Elle s’enfermera derrière la porte
Ayant arraché de ses doigts devenus griffes
Les souvenirs enfouis dans son âme asséchée
Alors ne coulera plus qu’un fiel acide
Tout au long de ce corps égratigné
Que le temps brusquement arrêté
Aura statufié, en aura biffé l’épitaphe
Que mille années auront construite
 
La mort est morte et les morts vivent
On ne parlera plus d’elle, que d’eux
Qui pas à pas aussi lentement que la fatigue
S’en iront sans savoir exactement où
Ne sachant qu’avancer vers… peut-être
Une énergie noire, défiant toute gravité
Qui, jadis et un peu avant… peut-être
Agglomérait d’indépendantes étoiles




vendredi 14 mars 2025

Si Nathan avait su (23)




Benjamin tournait en rond dans la maison, s’arrêtait un bref instant devant la baie vitrée donnant sur le boisé où l’automne épluchait maladroitement les feuilles des arbres, puis reprenait son circuit bizarrement sans bouquin entre les mains. 

Daniel se répétait tous les jours qu’il pouvait associer les livres de son fils à un gri-gri, un fétiche auquel il peinait à se séparer. Contrairement à son épouse, il n’a aucun intérêt pour les livres, d’ailleurs son parcours scolaire fut abrégé en raison de ses difficultés en lecture. C’est madame Saint-Gelais, nouvelle directrice de l’école primaire des Saints-Innocents, ayant convoqué ses parents leur conseilla très fortement de retirer leur fils de l’école et l’employer comme aide sur l’exploitation agricole. Daniel, 14 ans, reprenait sa septième année pour une troisième fois. Peu surpris par cette recommandation ils l’intégrèrent immédiatement aux travaux de la ferme. 

Rapidement le garçon constata que vivre à la manière de ses parents n’était pas dans ses plans, retourner à l’école, pas une option non plus - les écoles de métiers comme on les appelait à l’époque étaient situées dans les grandes villes - ne lui restait donc qu’à accepter ce qu’il percevait comme un châtiment. La vie au grand air, la chasse et la pêche, ça lui allait, mais il étouffait dans l’atmosphère de ce village où les habitants ne regardaient jamais plus loin que le bout de leurs pieds et dans le rétroviseur du passé. 

Jeune adolescent, il cessa de se rendre aux offices religieux, fumait comme une cheminée et dérobait les flacons de Beefeater que cachait son père dans une armoire de la grange. On lui reprochait sa nonchalance, son peu d’intérêt pour ce qui deviendrait son héritage, son manque d’ambition, ce à quoi il répondait que l’élevage des vaches sur une ferme laitière ne l’intéressait pas du tout, qu’un jour, bientôt peut-être, il allait se diriger vers autre chose. On se moquait de lui, même s’il rétorquait que dans le BULLETIN DES AGRICULTEURS on parlait d’innovations, de nouvelles tendances, sur quoi sa mère le raillait en disant «comment tu peux savoir ça, tu ne sais pas lire, crétin!». 

C’est à partir de ce moment-là, celui qu’on appelle la «crise aiguë de l’adolescence» que tout éclata : il accumulait les idées noires, parfois suicidaires, ses rêves s’emplissaient de morts, souvent très violentes ; il envisagea même de trucider des vaches, d’étouffer des veaux, de crever les yeux des bœufs, tout ce qui pourrait décimer le troupeau et fragiliser l’équilibre précaire régnant à la maison. De telles idées prirent une tournure différente lorsqu’un jour ses parents, c’était après le souper, un soir d’hiver, s’indignaient de la mort barbare de quatre de leurs neveux et nièces tués à coup de hache par leur père qui venait de décapiter leur mère. «Je m’en doutais, dit froidement monsieur Cloutier, ton frère n’a jamais été bien dans sa tête.» Sa femme, modèle de ferveur catholique, pieuse et à l’esprit fermé, hésitait entre se ranger derrière les propos de son mari et pardonner  l’atrocité des gestes posés par son jeune frère dont la télévision, mais principalement les journaux montaient en épingle. Un titre résuma bien l’état d’esprit dans lequel la population de la province se trouvait : Un tel carnage n’arrive que dans les grandes villes.
 
Ce n’est pas ainsi que Daniel analysa les événements, il s'évertuait plutôt à découvrir le motif derrière cette boucherie, que s’était-il passé dans la tête de l’oncle pour en arriver à abattre tous les membres de sa famille. Il s’inventait des scénarios aussi macabres les uns que les autres dans lesquels il n’était plus acteur mais plutôt comme un curieux observateur. «… dans les grandes villes.» oui, mais cela pourrait-il se produire dans son village ? Comment réagirait-on ? Chercherait-on à cacher un si sombre épisode ? D’ailleurs, est-ce que cela s’est déjà produit à Saints-Innocents ? Questions que Daniel posa à ses parents, ce soir d’hiver, après souper, une fois qu’ils eurent fini de discuter devant lui de cette scabreuse affaire. Les deux le fixant des yeux y cherchaient une intention précise. Que veux-tu dire, demanda son père. On a dit que cela n’arrivait que dans les grandes villes, alors je me demande si c’est la vérité, est-ce qu’en campagne, dans un village comme le nôtre, une telle affaire est déjà arrivée, poursuivit Daniel avec acharnement ayant la vague impression de toucher une construction fragile. Pas à ma connaissance répondit la mère cherchant un appui visuel auprès de son mari. En tout cas… si c’est arrivé, je n’étais pas au monde ou trop jeune encore pour comprendre ces affaires d’adultes, acheva le père qui récupéra sa casquette et sortit à l’extérieur. De cette histoire qui demeure encore vivante dans son esprit, l’adolescent retint que parler de la mort ça ouvrait l’esprit mais fermait la bouche.
 

 
Benjamin tournait toujours en rond, commençant à énerver ses parents par ce comportement inhabituel. Jésabelle l’interpella assez durement pour qu’il s’immobilise au milieu de la cuisine, y a-t-il quelque chose qui ne va pas, à te voir faire des cercles tu m’étourdis.
 
- Quand les feuilles tombent comme aujourd’hui, la nuit se remplit de rêves, on dirait que mes poètes sont plus tristes, qu’ils ne disent que des choses tristes.
- Et toi Benjamin tu es triste ?
 
Le garçon plissa les yeux, se dirigea vers Walden qui sommeillait sur le pas de la porte. Il s’assied tout à côté, lui passant la main sur la tête. Non, je ne suis pas triste. Est-ce que je dois lire les tristesses des poètes quand le temps lui aussi est triste ?
 
- De qui parles-tu précisément ? Peux-tu nous donner un exemple ? Laissant sa mère sans réponse et d’un pas décidé il grimpa à l'étage, revint aussitôt de sa chambre le livre des poésies de Nelligan déjà ouvert et s’adressa aussi calmement maintenant qu’il fût agité quelques instants plus tôt. Oui, en voici un tellement triste.
 
 
                                        ROSES D’AUTOMNE
 
                Pour ne pas voir choir les roses d’automne,
                Cloître ton cœur mort en mon cœur tué.
                Vers des soirs souffrants mon deuil s’est rué,
                Parallèlement au mois monotone.
 
                Le carmin tardif et joyeux détonne
                Sur le bois dolent de roux ponctué…
                Pour ne pas voir choir les roses d’automne,
                Cloître ton cœur mort en mon cœur tué.
 
                Là-bas, les cyprès ont l’aspect atone :
                À leur ombre on est vite habitué,
               Sous terre un lit frais s’ouvre situé ;
                Nous y dormirons tous deux, ma mignonne,
 
               Pour ne pas voir choir les roses d’automne.
 
 
Daniel semblait avoir plaqué un masque sur son visage, masque de surprise et de mélancolie. Lui qui ne lit que LE BULLETIN DES AGRICULTEURS est toujours ébahi face à l’habileté de son fils à lire les poèmes qu’il aime, surtout à les choisir de façon judicieuse, comme s’il y retrouvait réponse à ce dont il ressentait. Et là, maintenant, c’est autour de la tristesse qu’il déambulait. Ébahi aussi par cette continuité, cette persévérance à toujours revenir vers ces poètes qu’il cherchait à mieux connaître par l'entremise de leurs strophes. Le niveau de compréhension, il n’y portait aucun intérêt puisque lui-même à l’écoute de cette petite voix chétive et déterminée, souvent ne comprenait pas tout. Daniel flottait au-dessus des mots alors que Benjamin y nageait si naturellement qu’on perçoit une seconde nature. Jésabelle de son côté ne pouvait qu’admirer ce garçon oui rêveur, oui lunatique, mais tellement sensible. Elle s’inquiétait toutefois que l’on tue le Mozart en lui. L’école allait-elle assécher cet immense besoin des mots, les connus comme les inconnus, leur agencement logique ou désordonné, leur sens parfois éthéré, celui que les poètes dans des élans magnifiques accolaient avec des chaînes d’une si grande beauté ? Parfois elle s’en voulait de l’avoir inscrit à l’école du village au lieu de s’en tenir à ses croyances provenant de Thoreau, mais le choix était fait, elle devait maintenant vivre avec.
 
- Tellement beau mon fils, je suis fier de toi. Ta mère aussi je le sens.
- Samedi prochain, ça sera la pleine lune d’automne, la lune des chasseurs. Est-ce que je pourrai passer la nuit avec elle, demanda Benjamin serrant contre lui le livre de Nelligan.
 
Le regard des parents s’étant croisé servit de réponse. Benjamin monta vers sa chambre suivi par Walden en sachant un peu plus sur la tristesse.

        

mardi 11 mars 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie ... (18)

 


rhapsodie manuelle


la main ne retrouve plus l’espace effacé
elle écoute Mahler derrière la porte
solitude couleur vanille et sable

une main tendue à perte de temps
moustiquaire étoilée pleurant Mendelsshonn
tristesse couleur d’odeurs balnéaires

une main à l'intermède du temps des musiques
fixe au bout de ses doigts quelques opus et köchels
des pianos Liszt,  des violons Paganini

la main légère déployée comme une harpe 
siffle sur les vagues Debussy
de longs de profonds crescendos

une main suspendue à l'ombre des arbres
relance à fond des intervalles mélodieux
un léger Mozart, un souffrant Beethoven

cette main file vers les notes d’été
chez Bartok  chez Saint-Saens puis s’arrête
soupir mouillé d'une sérénade frissonnante

 

30 juillet 2011
408

 

nébulosité


les nuages se battent dans le ciel
sur eux-mêmes ils roulent
s’entre-déchirent s’effilochent
et plus loin que mon regard s’éloignent

alors que frissonnent les fils électriques
les nuages vagabondent dans le ciel
sur eux-mêmes ils tournent
comme ces girouettes détachées
criant leur honte plus fort que le vent

c’est un chapelet de gouttes d’eau que tisse la pluie
dans le clocher les oiseaux nidifient
y déposent des mots chauds porteurs de sons

les nuages en gris dessinent les contours de l’Europe
devenus par la suite pourtours de l’Asie
puis sans qu’on le sache se dirigent
franc nord franc sud exilés vers les pôles

au loin l'accordéon géant du vent transporte 
son escarcelle remplie de messages cryptés

les sagettes des nuages trouent l'arc-en-ciel
interrogent cette vaste ecchymose encore bleue 
qui répand tout autour des couleurs humides
barbouillant le ciel d’un kaléidoscope phosphorescent

et c’est de loin en loin , plus loin encore que disparaissent
poussés par le vent les oiseaux avaleurs de nuages

 

21 août 2011 
412

               

samedi 8 mars 2025

Si Nathan avait su (22)

                             


- Mademoiselle Thompson, je veux voir deux minutes ?
- Madame Abigaelle Thompson est mon nom.
 
Un court instant le fauteuil roulant de madame Saint-Gelais frémit alors qu'elle entrait dans son bureau enjoignant l’éducatrice de fermer la porte derrière elle, ce à quoi Abigaelle répondit non d’un ton de voix sans équivoque, demeurant debout face à la directrice de l’école ne sachant trop comment interpréter ces paroles énergiques. Elle retrouva en un tour de voix l’assurance un instant échappée.
 
- Je crois que vous oubliez à qui vous vous adressez, mademoiselle.
- Madame vous avez interpellé dans le corridor une autre personne que moi et sachez que pour toute rencontre avec la direction, je dois aviser mon syndicat qui affectera quelqu’un pour m’accompagner.
- Nous partons sur de bien mauvaises bases… elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase que Abigaelle avait déjà quitté le seuil de porte du bureau tournant le dos à une Madame Saint-Gelais en furie. Ça ne restera pas là, sachez-le.
 
Abigaelle allait traverser la rue pour entrer chez elle, mais bifurqua en direction du bureau de la poste. Dans un village comme celui des Saints-Innocents, cet endroit, un peu comme chez la coiffeuse ou chez le barbier, se révèle être le meilleur endroit pour capter les dernières nouvelles, ou les rumeurs, ou en laisser choir soi-même. Depuis son arrivée, la nouvelle éducatrice à la Westfalia jaune faisait l’objet de bien des interrogations et elle en était tout à fait consciente. 

La maîtresse de poste, souvent la personne la mieux placée pour éteindre ou raviver les feux, étouffer les ragots ou laisser flotter des sous-entendus, s’est pris d’affection pour cette jeune fille à l’allure dégourdie. Auprès d’elle Abigaelle en apprit beaucoup autant sur les us et coutumes du village que sur les personnes à côtoyer, celles à éviter. Ainsi elle nota le nom et les coordonnées du responsable de l’émission des permis de pêche et de chasse qui démarrera d’ici quelques jours, le 21 septembre pour être exact. Cette activité de plein air, comme elle l’avait dit à ses huit élèves, était une des principales raisons l’ayant amenée à choisir ce village pour s’y établir. Les enfants furent émerveillés d’apprendre cela puisque tous les pères de famille, ici, en sont également adeptes, mais très peu de mères. Chasse et pêche font partie de l’ordinaire du village en raison de la proximité avec la rivière CROCHE qui reçoit les deux ruisseaux traversant la paroisse, l’un au nord, l’autre au sud. Pour ce qui est de la forêt, elle s’étend, du moins ce qu’on en dit, sur plus de cinq milles - malgré l'implantation du système métrique au pays, on notait à cette époque beaucoup de réticence à l'adopter - ceinturant le village dans son entier.

- Vous m’avez bien dit que le responsable des permis est d'origine autochtone, demanda Abigaelle.
- Oui et il est très gentil. Ça fait longtemps que nous n'avons pu bénéficier de quelqu'un d'aussi compétent, surtout de si honnête. Avec lui, pas de passe-droits. D’ailleurs sa fille fréquente votre école.
- Chelle est sa fille ? Je me demandais pour quelle raison elle ne porte pas de nom de famille, mais je pourrai m’informer auprès de son père.
- Cette famille vit au bout du rang qui ne porte ni numéro ni nom comme tous les autres de la région, on l’appelle le rang non asphalté. Faux, il y en a une deuxième, parallèle à celui-ci, un boisé les sépare, un petit boisé mais quand même, on dit que certains chevreuils s’y cachent pendant la saison de la chasse puisque les tireurs fréquentent surtout la grande forêt, ça devient comme leur refuge. Le deuxième aussi n’est pas asphalté. La raison, et elle est valable pour les deux rangs, c’est qu’ils ne sont pas habités, sauf bien sûr par la famille autochtone sur un et une autre famille, très spéciale celle-là, dans le rang parallèle, vous verrez bien par vous-même. Les ojis-cris sont arrivés il y a quand même un bout de temps, mais  depuis que Don s’est inscrit à l’école professionnelle et devenu garde forestier et garde-chasse, la famille est un peu, en fait un tout petit peu mieux acceptée dans le village. Don est le papa de la petite qui est dans votre classe. Pas grand monde ne les fréquente, mais j’ai su qu’il y a un rapprochement entre les deux familles qu’on pourrait appelés… je ne sais pas si c’est le bon mot… les exclus.
- Chelle est adorable, mais craintive.
- Je crois, répondit la maîtresse de poste, que c’est la première fois depuis sa naissance qu’elle côtoie de nouvelles personnes. On vit de manière solitaire autour de leur ancêtre, la mère de Don. Il semble que  depuis le décès de son mari, l'autorité dans le clan, c'est elle. Le plus jeune de la famille de Daniel et Jésabelle, ceux qui vivent au bout du deuxième rang non asphalté s’appelle Benjamin, un petit garçon dont on connaissait l’existence sans jamais l’avoir vu.
- Oui, il est aussi dans mon groupe, c’est d’ailleurs le plus jeune de tous. Toujours avec Chelle, ils sont de véritables complices. Je comprends mieux certaines choses, merci pour ces informations, ça m’aide beaucoup.
 
Les deux femmes changèrent de sujet alors qu’entrait dans l’agence une dame se dirigeant directement vers les casiers postaux tout en maugréant. Épouvantable de nous faire ça à nous pauvres vieux, être obligés de se déplacer pour ramasser nos lettres, avant le facteur venait directement à la maison. Faudra changer de gouvernement aux prochaines élections. Épouvantable ! ne cessait-elle de répéter. Je vais vous aider madame Brodeur avec votre casier, proposa gentiment la maîtresse de poste.
 
- J’oubliais Abigaelle, vous venez de recevoir du courrier de l’université. Vous devez signer ce document pour le réceptionner, continua la généreuse employée tout en ouvrant le casier postal de la vieille dame qui ne cessait de reluquer du côté de l’éducatrice.
 
- L’université ? Vous allez à l’université, demanda madame Brodeur portant un regard inquisiteur sur la jeune fille. Dans mon temps, les filles on finissait en septième année, c’était assez. Il ne nous restait qu’à trouver un cavalier puis nous marier pis faire des enfants… à pochetée…
- Que voulez-vous, les temps changent répliqua la maîtresse de poste un sourire narquois aux lèvres. Voilà vos lettres, avez-vous besoin d’autre chose madame Brodeur ? La vieille dame déposant son courrier dans un grand sac à main qui a certainement survécu à quelques générations, la remercia puis, comme si elle chassait des mouches autour d’elle, bafouilla des mots inaudibles en quittant le lieu public péniblement et à pas lourds.
 
Abigaelle récupéra l’enveloppe que l’université lui avait postée, salua poliment celle dont elle ne connaissait pas le nom, et se permit de le lui demander. Je me nomme Angélina. Vous allez sourire si je vous donne mon nom de famille, dit-elle, Angélina Mailing.
 
- Vous êtes d’origine …
- Irlandaise. Et vous, Thompson, c’est ...
- Anglaise. Eh bien voilà nous avons un point commun.
- J’espère qu’il nous unira… En réalité mon véritable prénom, celui que mes parents m’ont donné à la naissance c’est Angel. Angel Mailing devenu Angélina pour des raisons… disons, culturelles. Dans les yeux de la dame une trace de brouillard s’y dessina, comme si ce qu’elle venait de laisser échapper était porteur d’un maléfice.
- Aucun doute Angélina, l’union fait la force.  Et elle quitta le bureau son colis sous le bras.

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Les amis d'Abigaelle furent surpris lorsqu’elle leur annonça au début de l’année 1972 qu’elle s’inscrivait à l’Université Laval de Québec pour y entreprendre son doctorat en éducation. Sa maîtrise fut reçue avec beaucoup d’éloges par ses professeurs de l’Université de Montréal qui virent en elle une doctorante en devenir à l’intérieur de leurs murs. Des événements déchirants l’incitèrent à quitter la grande ville pour se diriger vers Québec, là où elle joignit la cohorte que dirigerait madame Jeanne Lapointe qui fut  membre de la Commission Parent dont le mandat était d’étudier l’organisation et le financement de l’enseignement au Québec, de faire rapport de ses constatations et opinions et de soumettre ses recommandations quant aux mesures à prendre pour assurer le progrès de l’enseignement au Québec. 

Abigaelle s’intéressait à l’époque à deux choses en particulier : l’enseignement au niveau pré-scolaire qu’elle jugeait inadéquat ainsi que l’engagement des femmes dans la vie publique, trop invisible selon son point de vue. Jeanne Lapointe, bien qu’issue du monde littéraire, impressionna celle qui souhaitait enseigner tout en poursuivant son doctorat, une situation plutôt inusitée dans les années ‘70. Leur rencontre fut on ne peut plus cordiale et le coup de pouce qui s’en suivit allait lui permettre de combiner ses deux objectifs. Ne restait plus qu’à trouver un endroit propice à agencer les deux tâches. L’intervention directe du ministre Paul-Gérin Lajoie, non sans une certaine hésitation, auprès de la commission scolaire des Saint-Innocents, ouvrit les portes à Abigaelle. Seul le président actuel de la commission scolaire est au courant de cette intervention, mais comme il aimerait pouvoir le crier haut et fort ! Avoir parlé directement au ministre,  le premier à porter le titre de ministre de l’Éducation au Québec lui aurait permis de se gonfler le torse.

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Par cette belle fin d’après-midi présageant la venue imminente de l’automne, la jeune éducatrice revenait d’un pas déterminé vers chez elle. Inopinément et à toute allure une camionnette l’effleura, l’obligeant à se ranger précipitamment sur le côté de la rue principale. Une camionnette bleue. 







Si Nathan avait su (25)

Don descend du pick-up, s’amuse un instant à chatouiller la tête d’Ojibwée, jette un œil sur la Westfalia jaune stationnée dans la cour puis...